13/06/2016

Un Juif pour l'exemple (film)

Librement inspiré du roman homonyme de Jacques Chessex, le dernier film de Jacob Berger, Un Juif pour l’exemple, relate un drame survenu durant la Seconde Guerre mondiale, quand un marchand juif de bétail fut assassiné par des habitants de Payerne, partisans du nazisme.

On se souvient du scandale provoqué par la sortie du faux-roman de Jacques Chessex, court ouvrage plus proche d’un travail journalistique que d’une oeuvre de fiction: violemment pris à partie (notamment lors du carnaval de Payerne en 2009), l’écrivain sera placé au cœur d’une polémique jusqu’à son décès, accidentel, survenu durant une soirée de débat consacré au livre. A croire que quelques années après le rapport Bergier, l’examen par la Suisse de son passé récent reste problématique.

Le film de Jacob Berger est dense, intelligent, exigeant. Le travail des acteurs est remarquable: Bruno Ganz bien sûr, sa prestance magnifique, et plus encore Aurélien Patouillard, son physique (il y a du Goebbels chez cet acteur !) et son jeu si justes, excellent dans son rôle de petit chef zélé à moustache.

Le dispositif narratif, original, sert parfaitement l’intrigue. Le cinéaste a choisi de brouiller les repères en jouant sur les anachronismes, et cette construction fonctionne bien, qui permet de rendre le récit universel, de lui conférer une dimension exemplaire, hors des époques, hors du temps. Autre trouvaille, le cinéaste convoque Chessex dans ce film dont il est à la fois l’auteur et l’acteur, à différents âges de sa vie. Ces interventions permettent, pour qui s’intéresse à la biographie de l’écrivain, d’expliquer l’une des cause de son engagement dans l’écriture; elles donnent aussi l’occasion de questionner la réception de l’oeuvre et la manière dont Jacques Chessex, d’une certaine manière, était déjà considéré comme mort de son vivant (l’édifiante séquence de l’émission radio, en prologue).

L’une des forces du travail de Jacob Berger consiste à ouvrir de nombreuses pistes de réflexion. La question de la mémoire parcourt le film, en particulier la manière par laquelle celle-ci est prise en charge par les payernois: comment gérer l’héritage d’un tel drame ? Le spectateur ne peut ici que rester sur sa faim: pourquoi les habitants ont-ils réagi si violemment à la sortie du livre de Chessex ? Faut-il y voir une forme de culpabilité, de honte, ou peut-être n’ont-ils pas supporté de se voir donner des leçons de morale par la presse, les élites et la bonne société lémanique ? Ne faut-il pas voir dans leur réponse exacerbée une forme de résistance à une certaine arrogance, à un mépris très urbain de l’arrière-pays, de ces paysans mal dégrossis dont on se paie volontiers la tête, en ville ? On aurait également aimé en savoir un peu plus sur ces « nazis suisses », tant l’histoire officielle du pays semble affirmer qu’ils n’ont pas existé. Qui étaient-ils ? Dans quelles couches sociales se recrutaient-ils ? On aurait aimé mieux comprendre l’insertion de ce groupe d’admirateurs du Führer dans la société rurale d’alors. Garçons de ferme, garagiste, les protagoniste sont issus de milieux modestes: est-ce à dire qu’une partie de la bourgeoisie locale n’a pas succombé aux promesses du nouvel ordre européen ?

Autre point fort du film, alors que la thématique aurait pu s’y prêter, l’auteur n’est pas tombé dans le piège du militantisme, se refusant à donner des leçons de morale, posture particulièrement désagréable et caractéristique d’un certain cinéma suisse contemporain. Berger n’établit pas ces parallèles faciles et assez convenus entre la situation d’aujourd’hui et les « heures les plus sombres », se contentant de faire ce qu’il sait faire, raconter, mettre en scène une histoire, avec talent. Le spectateur, dont on présume qu’il est capable de se faire sa propre opinion de la situation, est laissé en fin de projection avec ses questions; c’est désormais à lui, d’une certaine manière, de faire sa part du travail.

Le film souffre néanmoins de quelques faiblesses. Dans une scène illustrant le sadisme du personnage, on voit le nazi Fernand Ischi fouetter sa maîtresse, nue sur un lit: sans doute s’agit-il là d’une des scènes les moins nécessaires du film. Présenter un nazi en brute sadique battant sa maîtresse: l’auteur n’a-t-il pas pris le risque du stéréotype ? Surtout, n’est-ce pas réduire la complexité du phénomène nazi à une simple psychopathologie ? On sait bien, au moins depuis Hannah Arendt, que les choses sont plus complexes que cela. Le nazisme est aussi un opportunisme, une lâcheté, une jalousie, une facilité; le film l’illustre parfaitement. On regrette également que les habitants, la société d’une manière générale, soient pareillement absents du film de Berger: les rues sont étonnamment vides, les cafés fréquentés uniquement par les protagonistes, il n’y a personne dans les commerces… Involontairement sans doute, car on ne voit pas bien en quoi cela servirait l’intrigue, le cinéaste donne à voir une ville à l’ambiance post-apocalyptique: s’agit-il d’un parti pris esthétique ? Ou plus vraisemblablement, malheureusement, d’une absence de moyens ? Car le film, à l’évidence, aurait mérité un financement plus conséquent. Ou sont les figurants ? Les décors, les costumes ? Malgré le jeu entre les époques, on aurait apprécié parfois une reconstitution un peu plus aboutie de la ville d’alors (car c’est aussi ça, le cinéma, n’est-ce pas ?). Et que penser de cette scène d’une virée à moto, visiblement tournée sur fond vert avec décor mouvant en arrière-fond, dont l’artificialité est gênante ? S’il y a bien quelque chose que le spectateur ne veut pas voir, ce sont les ficelles, les astuces, les coulisses.

Un juif pour l’exemple n’en reste pas moins un excellent film, qui rend brillamment hommage à Jacques Chessex.

Un Juif pour l’exemple
Film de Jacob Berger
Suisse, France, 1h13
Date de sortie en salle: 14 septembre 2016

Le cinéaste: Jacob Berger est un cinéaste d’origine britannique et suisse, né à Lydney, en Grande-Bretagne, en 1963. Dans les années 1990, il enchaîne une série de reportages et une série de téléfilms avant de se lancer dans les années 2000 dans la réalisation d’un long-métrage pour le cinéma. En 2007, paraît le film Une journée, récompensé dans plusieurs festivals. Il est également scénariste.

21:09 Publié dans Culture | Tags : chessex, cinéma, critique | Lien permanent | Commentaires (15)

27/03/2016

Michel Buenzod: l’homme engagé, l’écrivain, de Pierre Jeanneret

Une fois n’est pas coutume, c’est d’une biographie dont il sera aujourd’hui question. Dans son dernier livre, l’historien spécialiste du mouvement ouvrier Pierre Jeanneret nous parle de Michel Buenzod, écrivain de talent et militant popiste infatigable, disparu en 2012. Comme l’indique son titre, l’ouvrage est constitué de deux parties.

Communiste fervent, Michel Buenzod fait partie de cette génération de militants comme l’époque n’en produit plus. Dès ses années de jeunesse, sa vie se confond avec le combat pour la justice sociale et la paix, concrétisés dans un soutien sans faille au régime soviétique (un soutien quelque peu naïf à un régime idéalisé, sur lequel Buenzod s’expliquera dans les dernières années de sa vie). En proposant le portrait d’un militant « exemplaire », Pierre Jeanneret nous plonge dans la Suisse de la deuxième moitié du XXe, dans la dureté et l’exhalation des combats politiques d’alors; c’est une plongée passionnante dans les mouvances, combats et idées ayant traversé la Suisse de la période de guerre-froide qui est proposée. C’est aussi l’itinéraire et la maturation politique d’un homme étant passé du gauchisme le plus radical à une posture beaucoup plus ouverte et rassembleuse, sans jamais que cet infléchissement ne signifie l’oubli des valeurs.

La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée au Buenzod dramaturge et écrivain. Assez injustement, le créateur reste mal connu en Suisse romande: sans doute faut-il y voir l’effet de son engagement communiste, même si le poids de l’étiquette est aujourd’hui moins important qu’il ne l’a été. Y sont recensés les diverses pièces de théâtre et romans écrits par Buenzod; bien que travaillant principalement sur des thématiques sociales, l’auteur a également touché à la science fiction et au polar. En historien, Pierre Jeanneret a toujours le souci d’ancrer les écrits de l’auteur dans leur contexte: chaque production est brièvement résumée, et les conditions de production et de réception de celles-ci sont mises en perspective. La présentation des productions en regard des objectifs et des éventuelles difficultés rencontrées par l’auteur rendant ceux-ci d’autant plus vivants. Figure également dans cette seconde partie un beau poème de 1982, un parmi les quatre retrouvés dans les archives de l’auteur, et qui se termine ainsi:

Songe, mirage, imaginaire,
féerie, chimère, illusion,
fantasme des saisons lunaires,
vous avez vêtu mes passions
d’un rêve aux mythes exemplaires.

La position de l’historien est délicate: son amitié, voire une certaine admiration pour Buenzod sont autant d’obstacles potentiels à la nécessaire objectivité qu’un tel travail requiert. Bien conscient de l’enjeu, Pierre Jeanneret parvient à maintenir un équilibre critique, évitant toute complaisance dans le propos. S’appuyant sur une somme importante d’archives ainsi que sur de nombreux interviews qu’il a lui-même réalisés, Jeanneret publie un livre très intéressant, tenant à la fois de la biographie, de l’étude historique et de l’hommage critique.

Pierre Jeanneret
Michel Buenzod: l’homme engagé, l’écrivain
Ed. de l’Aire, 2016
176 pp. 

L’auteur: Pierre Jeanneret a été maître de français et d’histoire dans des gymnases vaudois. Docteur ès Lettres, il est l’auteur de nombreux ouvrages, contributions et articles historiques, centrés sur le mouvement socialiste, communiste et ouvrier en Suisse.

L'emposieu, de Louis-Albert Zbinden

En vacances quelques jours dans le village neuchâtelois (et imaginaire) de Vibrène, le journaliste Jérôme Dombresson apprend la mort d’un notable local. Le défunt, un retraité taciturne qui ne semblait avoir de contacts qu’avec sa fille et ses abeilles, nettoyait son pistolet quand le coup est parti, au beau milieu de la nuit. Pas de témoins, pas d’ennemis connus: un dramatique accident en somme, affaire réglée! Mais rapidement, Dombresson perçoit comme un malaise, un silence plutôt. Quelque chose ne tourne pas rond dans cet empressement à enterrer le corps, dans l’attitude de sa fille, dans l’unanimité d’un village trop pressé de revenir à la normale.

Dans le Haut-Jura, un emposieu est un trou dans le sol, sorte d’entonnoir où les eaux s’engouffrent: Louis-Albert Zbinden use de cette métaphore pour narrer la justice en ces terres rurales, les hommes d’ici sachant faire disparaître dans l’emposieu de l’ordre social ce qui fait tache dans le paysage.

Publié en 1981, L’emposieu est un roman policier très ancré dans le terroir neuchâtelois, sorte de polar rural proche parfois de l’étude ethnographique. Il s’agit d’une publication typique des Editions Mon village, dont la ligne est centrée en partie sur les romans du terroir.

J’ai eu la chance de rencontrer en quelques occasions Louis-Albert Zbinden: tout comme Jérôme Dombresson, son alter-égo romanesque, Zbinden était un neuchâtelois exilé à Paris (natif du Locle, il passa les dernières années de sa vie entre la capitale française et la Côte-aux-fées, au bout du Val-de-Travers), mais qui était resté très attaché à sa terre d’origine. L’atmosphère particulière des lieux est rendue avec précision et souci de réalisme, les mutations d’un pays tiraillé entre traditions et modernité, les paysages, l’odeur des tourbières, les saisons, les événements naturels, le relief jurassien et les roches imposent leur présence de manière forte. L’effet de huis clos est renforcé par la topologie enfermante des vallée et des combes, et c’est l’impression d’une certaine claustrophobie qui saisit le lecteur. A lire Zbinden, on ressent une ambivalence, sorte de fascination pour le Jura neuchâtelois, mêlée d’un regard critique. L’omerta, l’archaïque solidarité villageoise, la méfiance viscérale à l’égard des étrangers, de tout ce qui ne vient pas d’ici, sont exposés avec froideur, sans concession. Car L’emposieu est avant tout un roman d’ambiance: l’intrigue policière, bien que prenante, est ici un prétexte, un fil conducteur permettant avant tout de parler des lieux et des gens.

L’été du Jura fait illusion sur qui ignore ses arrière-automnes et ses petits printemps. C’est alors le pays de la désolation. Il faut, un jour avant la neige, quand l’herbe est morte, ou bien un jour qui suit sa fonte, quand l’herbe nouvelle n’est pas encore née, avoir embrassé la vallée des Chaux, par exemple du sommet de Sommartel, avec ses sapins noirs, ses brouillards échevelés qui décapitent les Joux, ses gibets de bouleaux défeuillés sur le marais, les fermes qui s’enfoncent dans la terre sous le plomb du ciel, pour connaître le tragique de ce pays et en mesurer le poids à l’angoisse qu’il procure.

Les protagonistes ressemblent aux personnages mis en scène par un Dürenmatt, ils sont stéréotypés, construits largement sur leur profession et leur statut social. On retrouve le médecin du village, le pasteur, l’aubergiste, le juge, et le journaliste dans le rôle du fouille-merde venant perturber l’équilibre du microcosme.

Ecrit dans un style magnifique parcellé de dialecte et de mots du cru, forcément un peu daté en regard des production policières contemporaines (un rythme parfois un peu lent, mais qui s’accorde bien aux descriptions et à l’ambiance), L’emposieu parlera particulièrement au cœur des Neuchâtelois par la finesse du regard et la justesse du ton. Un roman très attachant qu’on découvre avec plaisir, et qui donne envie d’entrer dans l’oeuvre de Zbinden. A suivre donc, nous aurons sans doute l’occasion de reparler de cet auteur ici ou là.

Louis-Albert Zbinden
L’emposieu
Ed. Mon Village, 1981
252 pp.

L’auteur: Journaliste, Louis-Albert Zbinden (1922-2009) a été correspondant à Paris de la RSR pendant de nombreuses années. Spécialiste de l’oeuvre de Louis-Ferdinand Céline, il est également romancier et dramaturge, auteur d’une vingtaine d’ouvrages.