18/05/2018

Un jour en ville, de Daniel Tschumy

La trame, somme toute, est classique. Un homme seul parcourt la ville, laissant ses pas l’entraîner en des lieux familiers : à mesure qu’il arpente telle avenue, qu’il revoit telle devanture de bistrot ou telle entrée d’immeuble, reviennent à lui les souvenirs de moments vécus à l’endroit même, de rencontres futiles ou marquantes, de fragments plus ou moins oubliés d’une existence confuse.

C’est dans une institution des hauts de Lausanne que débute Un jour en ville. Hors de la vue du narrateur, les aides-soignants ont levé Robin et l’ont installé dans son fauteuil électrique, « un transfert délicat qu’il préfère épargner à ses proches » : l’homme à qui le narrateur rend visite ce jour-là est gravement malade. Partant de cette chambre, le périple en ville de ce dernier durera une journée : il servira de prétexte à l’évocation du destin croisé des deux hommes.

A travers Lausanne, le narrateur voit le rythme lent de sa marche s’accorder au tempo des années qui ne sont plus : la chronologie de son amitié avec Robin s’étire des jours fougueux de la jeunesse jusqu’à une déchéance précoce, vécue dans l’impuissance par les deux hommes, chacun à sa manière. Au-delà des aléas et des transformations, alors que tout change et que tout passe, la ville parait comme un repère, réconfortante de sa relative immuabilité.

La fuite du temps et l’angoisse qu’elle génère sont au cœur du projet littéraire porté par Tschumy, comme dans cette scène poignante où le narrateur recherche, dans l’une de ses dernières demeures, les vestiges de son ami, ces deux poignées brillantes enfichées dans un mur et qu’il utilisait pour se hisser depuis sa chaise roulante ; ultimes traces concrètes d’une existence condamnée. Assistant à l’avancée inéluctable du mal qui emportera Robin, le héros prend conscience qu’il est lui-même en sursis : à cinquante ans, la vieillesse n’est déjà plus cette hypothèse si lointaine et forcément inacceptable, elle se confond avec l’horizon. C’est certainement dans cette rencontre avec une mort toujours insinuée, dans cette posture de l’homme sommé par les événements de tirer un bilan de sa vie, que le récit gagne en profondeur métaphysique : qu’est-ce qui fait un Homme, interroge l’auteur ?

Certes, Tschumy cède parfois à quelques facilités : fallait-il ainsi que Robin fût jadis un sportif confirmé ? Était-il indispensable, afin de rendre le récit plus pathétique encore, de créer cet effet de contraste entre le corps athlétique d’hier et l’enveloppe malade d’aujourd’hui ? Dans le même ordre d’idée, on pourrait regretter chez l’écrivain lausannois un certain penchant pour la surenchère, tant le récit est chargé en drames se télescopant les uns les autres jusqu’au vertige, notamment en seconde partie ; or par effet de saturation, l’accumulation de ces situations douloureuses tend, à l’inverse de l’intention, à affaiblir la dimension tragique du roman. Peut-être conscient de ce travers, et comme pour en compenser les effets, Tschumy fait preuve d’une remarquable rigueur formelle au long de ses pages, s’interdisant tout épanchement syntaxique et toute pesanteur de la plume : le style est agréable et sobre, jusqu’à passer parfois, à tort sans doute, pour un brin paresseux.

J’émerge du vallon et pénètre à nouveau dans le royaume, ses grottes, ses cavernes, ses sapins alourdis. Je reprends une cadence plus vive le long d’étroits passages transpercés par des flèches de lumière, et des traces précèdent les miennes soudain. Ce ne sont pas celles des habituels promeneurs de chiens rappelant à l’ordre leurs protégés. Ce sont les traces de Nadia menant son existence de main de maître jusqu’au 30 novembre 2008. Ce sont les traces de Robin au ravitaillement de l’hôtel Weisshorn, le dimanche 11 août 1991, direction Zinal où l’accueillera un record qu’il n’égalera plus.

Premier roman à la tonalité résolument nostalgique, Un jour en ville touche juste dans sa manière d’évoquer la vie comme une succession de trajectoires peu contrôlables. Tschumy déconstruit avec talent cette véritable mécanique de l’absurde, suite d’événements vécus sans réelle emprise sur eux, sans même la volonté de leur donner un sens. Dans ce drame, le rôle joué par le décor est important : ici la ville n’est pas un simple paysage, elle agit comme génératrice d’émotions, interrogeant l’histoire personnelle des protagonistes et permettant de révéler l’intimité du narrateur. Est-ce toutefois l’effet de l’écriture en « je » ? On regrettera une structure narrative sans surprises, et ce sentiment ressenti parfois de tenir entre les mains un « livre-thérapie », roman introspectif dont on ne sait pas bien s’il a été écrit d’abord pour la gloire de la littérature, ou pour le salut de l’auteur lui-même.

Daniel Tschumy, Un jour en ville, Bernard Campiche, 2017, 184 p.

Critique publiée dans le numéro 2 de la revue La cinquième saison.

07/09/2017

Nouvelle revue littéraire "La cinquième saison"

Une nouvelle revue littéraire romande ?

Animée par une dizaine de personnes passionnées de littérature et de création, l’association des amis de la Cinquième saison, qui éditera la revue, a été créé au printemps 2017. L’association, dont le siège est situé à Vevey, est ouverte à toutes les plumes, d’ici ou d’ailleurs.

A l’heure où fondent les pages culturelles, La cinquième saison se propose d’abattre quelques cloisons tout en ménageant de l’ombre. Chaque trimestre, elle invite des plumes de tous bords à se prêter au jeu de la contrainte et de la chronique.

Nouvelles, portraits et fragments, récits de voyage et tribunes libres, autant de genres qu’elle brandit aux côtés des trésors dormant dans les tiroirs des éditeurs. Préférant l’éclectisme à l’élitisme, elle veut éperonner la création et nourrir le débat pour offrir aux lettres romandes la scène qu’elles méritent.

Dans un contexte où la presse romande remplit de moins en moins son rôle de valorisation de la création littéraire, nous souhaitons offrir un espace d’expression et de critique dans lequel auteurs et lecteurs peuvent se rencontrer. Cette nouvelle revue ouvrira largement ses colonnes à toute personne intéressée par la création littéraire en Suisse romande.

La cinquième saison lance une souscription. Abonnez-vous dès aujourd'hui, et soutenez cette nouvelle revue !

27/07/2017

Rebelle, de Alain Bagnoud

Saint-Luc, dans le Val d’Anniviers: Jérôme Saint-Fleur, journaliste culturel un peu largué, croise la route du guitariste Bob Marques, légende du blues tombée en désuétude.  La rencontre va replonger Jérôme dans un passé à la fois personnel et collectif: à travers le personnage de sa mère Luce, Bagnoud solde les comptes des utopies seventies, tire le portrait d’une époque où tout devait changer. Que reste-t-il des rêves enfumés d’alors ? L’auteur semble renvoyer dos à dos les traîtres et les naïfs, pareillement coupables de n’avoir pas su se sortir convenablement de cette époque si singulière. Les premiers se sont embourgeoisés: les plus cyniques ont habillement su utiliser leurs convictions d’alors pour faire fructifier leur petite affaire, qu’il s’agisse de s’enrichir ou d’accéder à des responsabilités politiques. Les naïfs, nostalgiques d’utopies désormais déclarées obsolètes, ne trouvent guère mieux grâce aux yeux de Bagnoud, qu’il s’agisse du destin de de Luce, aigrie, incapable finalement de vivre dans le présent et en proie à une forme de déchéance physique, ou de ces adeptes d’un quelconque gourou newage, lequel d’ailleurs finira aussi mal que l’époque. Caricatures ?

Comme toujours chez Bagnoud, le livre nous parle du Valais, et c’est sans doute l’un de ses points forts. L’auteur sait raconter cette terre de contrastes et de contradictions: se souvient-on par exemple (l’auteur n’en parle pas) que l’un des premiers festivals babacool de Suisse se tint, quatre ans avant le premier Paléo, sur les hauteurs de Saxon, dans la forêt de Sapinhaut ? On salue chez Bagnoud ce souci du détail qui va de pair avec l’économie de mots, caractéristique de son style. Et l’auteur sait transmettre cette tendresse critique à l’égard de son canton d’origine, son goût des paysages, son regard sans concessions mais toujours empreint d’une certaine nostalgie des origines. Pour Bagnoud, le Valais est à la fois terre de liberté, d’authenticité (une superbe évocation, très poétique, d’un lever de soleil) et terre de repli en cas de coup dur.

Si Rebelle nous parle d’abord de la « fin des idéologies », le livre aborde également la thématique de l’absence du père, même si on peut regretter ici un certain flou, peut-être volontaire, dans la caractérisation des émotions vécues par Jérôme; la quête semble parfois ne servir que de prétexte à la mise en scène de nombreux personnages, qui tous renvoient aux années septante.

Le kiosque du milieu est un petit chalet à double toit situé derrière une placette. Il accueille des tourniquet à cartes postales, des livres d’occasion et des lunettes de soleil, propose de la presse, des souvenirs et quelques livres. La plupart des romans exposés m’ont passé entre les mains. Il y a quelques jours, comme chaque mois de septembre, nous avons annoncé la rentrée littéraire en l’illustrant par une photo d’Amélie Nothomb avec un chapeau excentrique; ensuite nous signalerons le résultat des prix littéraires. Pour le reste, le groupe de presse héberge des blogs, c’est ce que nous expliquons aux écrivains. Ouvrez un blog, vous pourrez parler tant que vous voulez des livres, les vôtres ou ceux de vos amis.

Avec Rebelle, le guitariste Alain Bagnoud propose un roman complexe, sorte de blues littéraire un brin désabusé qui nous parle d’hier, et donc d’aujourd’hui.

Alain Bagnoud
Rebelle
Ed. de l’Aire, 2017
272 pp. 

L’auteur: Alain Bagnoud est né en 1959 à Ollon sur la Commune de Chermignon (VS). Marié et père de quatre enfants, il vit et travaille à Genève. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages parus aux éditions de l’Aire, principalement des romans. Son livre Transports en 2011 a eu un excellent écho, tant public que critique.