18/12/2016

Testament du Haut-Rhône, suivi de Les Maquereaux des cimes blanches, de Maurice Chappaz

Les éditions Zoé réunissent en format poche deux textes importants de l’oeuvre de Maurice Chappaz.

Paru en 1953, Testament du Haut-Rhône est une spectaculaire poésie en prose dédiée au Valais des symboles, du ciel et de la terre. En cette moitié du vingtième siècle, l’auteur montagnard assiste aux débuts du tourisme de masse, au développement de nombreuses stations. C’est l’époque des grands travaux: dix ans plus tard, la Grande Dixence sera achevée (Chappaz sera d’ailleurs de l’aventure, travaillant sur le chantier en tant qu’aide-géomètre). Le poète pressent la fin d’un monde. Il s’interroge sur ce que pourrait être l’essence du pays, et en parlant du Valais c’est lui-même qu’il recherche. A presque quarante ans, l’homme parcourt le monde pour mieux aimer sa terre.

Vingt ans plus tard, nous sommes en 1976, un Valais médusé découvre Les Maquereaux des cimes blanches, pamphlet implacable qui portera le Vieux pays à ébullition durant plusieurs mois. En une trentaine de petits textes, poèmes, dialogues et saynètes, Chappaz dénonce, et avec quel plume, la marchandisation de son canton, véritable sacrifice auquel il assiste.

Huit ans après mai 68, dans ce « Valais-Western des années 70 », le recueil est teinté à la fois d’un romantisme révolutionnaire gentiment hippie (Faites la révolution sac au dos, les pieds nus dans une gare, en mendiant avec une musique à bouche […]) et de sérieux idéaux écologistes. En période de haute conjoncture, alors qu’on ne sait pas encore que les trente glorieuses touchent à leur fin, le poète dénonce le bétonnage à tout va – véritable « sodomisation du pays » – la construction de routes (inutiles !), l’abattage de forêts. Partout on nivelle, on rase, on terrasse, et tant pis pour les marrais, les lacs, les édifices anciens ! Étonnante et paradoxale situation que celle de ce Valais si conservateur qui se lance à corps perdu dans la modernité, comme saisi d’une urgence à faire table rase d’un passé rural jugé archaïque, presque honteux. Si la posture de Chappaz est militante, elle s’exprime à travers la magnificence du verbe, l’inventivité du langage, le jeu autour des symboles. Avant d’être politique – qu’ils aillent tous au diable ! – Chappaz est artiste.

Ce court recueil aux accents libertaires n’épargne aucune autorité: Syndics ventrus, hommes d’église ayant trahis (les paroisses devenues stations), députés corrompus, promoteurs sans principes: chacun en prend pour son grade,  tous coupables d’une « haine des fous et des promeneurs », tous coupables de céder au culte du progrès frelaté, d’avoir bétonné la plaine et « tari les sources ». « Je préfère une anémone à un pont sur le Rhône », dira Chappaz, qui perçoit son rôle comme celui d’un grain de sable dans la belle mécanique unanime.

Ici des régiments de cars déversent les forçats du dimanche. Bonheur ? Violence ? Là les rongeurs commencent leur marches-suicides dans les villes-clapiers. Plus personne ne sait ce qu’est la richesse ou ce qu’est la misère. ils chercheront jusqu’à ce qu’ils trouvent une mer où se jeter.

Si Les Maquereaux des cimes blanches reste dans les mémoires, c’est aussi en raison de la polémique qui a suivi sa parution. « Je suis charitable comme le chirurgien qui tranche une jambe gangrenée ou qui extirpe un cancer. Le Valais a sa gangrène et son cancer, c’est Maurice Chappaz » écrira Le Nouvelliste en ce mois de mars 1976. Proche du parti unique au pouvoir, le journal se livrera à une série d’attaques d’une violence inouïe, difficilement imaginables aujourd’hui: « Incohérence, platitude, absence totale d’émotion, antipatriotisme, myopie intellectuelle, calomnie, tels sont les mots qui s’imposent à l’esprit à la lecture du minable pamphlet que Chappaz vient de lancer dans le public. » En pleine période de chasse aux sorcières – la guerre froide se terminera quinze ans plus tard – Chappaz fait face à un véritable procès en haute trahison. Toujours dans Le Nouvelliste, un lecteur écrira: « Aimer son pays, c’est aussi, avec dignité, comme une mère pour les défauts de son enfant, en voiler les déficiences. » C’est tout naturellement, pourrait-on dire, que Chappaz sera assimilé au péril communiste, vieille ficelle toujours efficace dès lors qu’il s’agit de ressouder le peuple autour des vraies valeurs: « Nous sommes très près des steppes de l’Oural et nous avons tous besoin de rester unis ». S’en prenant au passage à la Télévision suisse romande, « si complaisante pour le communisme et contre le NF », la politologue Suzanne Labin, connue pour son ultra-conservatisme (et pour son fameux livre Hippies, drogues et sexe) est appelé en renfort. En avril 76, elle écrira: « Presque seul, le Nouvelliste parle d’une voix nette et haute. il est presque le seul à ne pas se laisser intimider par le terrorisme intellectuel de la pseudo-gauche qui n’a de fonction historique que de paver la route au communisme. » La presse romande quant à elle, très majoritairement, prendra partie pour le poète, de quoi laisser dire au Nouvelliste que Chappaz et sa femme recevraient « des mots d’ordre de leurs amis vaudois ». L’hystérie est à son comble… « .

« L’affaire Chappaz » finira tout de même par s’éteindre d’elle-même. En 1986, le poète se verra finalement reconnu par l’Etat du Valais, qui lui décernera son prix de consécration.

Maurice Chappaz
Testament du Haut-Rhône, suivi de Les maquereaux des cimes blanches
Ed. Zoé poche, 2016
156 pp.

L’auteur: Maurice Chappaz est un poète et écrivain né à Lausanne le 21 décembre 1916 et mort à Martigny le 15 janvier 2009. Issu d’un milieu bourgeois, il passe son enfance entre Martigny et l’abbaye du Châble, dans le canton du Valais. Il obtient le plus prestigieux des prix helvétiques, le Grand Prix Schiller, ainsi que la bourse Goncourt de la poésie.

25/11/2016

La dernière conversation, de Daniel Bernard

Pièce en cinq scènes, La dernière conversation offre une vision de l’ultime heure de Jean-Paul Marat (1743-1793), figure mythique de la révolution française.

La pièce nous plonge dans la France de 1793, quatre ans après la prise de la Bastille, en période de Terreur. C’est peu dire que les temps sont troublés, les passions exacerbées.

Bien documentée, accompagnée d’une préface et d’une postface replaçant les événements dans leur contexte historique, la pièce de Daniel Bernard offre un éclairage sur cette période complexe qui continue de structurer le destin de la France et, dans une large mesure, de l’Occident. Il est frappant de constater combien les problèmes discutés alors continuent d’être actuels, à commencer par la question centrale de la redistribution des richesses. Il est beaucoup question aussi du sang à verser: faut-il aller, au nom de principes jugés supérieurs, jusqu’aux massacres, jusqu’aux appels au meurtres placardés sur les murs, jusqu’à la terreur d’Etat (on dirait aujourd’hui jusqu’au terrorisme) ? Peut-on envisager une prise de pouvoir révolutionnaire qui ne serait pas suivie de purifications, d’épurations ? Qui ne serait pas accompagnée de jugements arbitraires, d’exécutions sommaires, de tribunaux révolutionnaires ? Autant de questions qui se sont douloureusement posées pendant et après la Révolution française, mais aussi après les expériences russes, cambodgiennes ou coréennes, pour ne citer que quelques exemples ultérieurs.

Peu d’hommes, je le sais, seraient d’humeur de s’immoler au salut de la patrie. Mais quoi ! un citoyen qui n’a ni parents, ni femme, ni enfants à soutenir craindrait-il donc de courir quelques dangers pour sauver une grande nation ? tandis que des milliers d’hommes abandonnent le soin de leurs affaires, s’arrachent du sein de leur famille, bravent les périls, les fatigues, la faim, et s’exposent à mille morts pour voler à la voix d’un maître dédaigneux et superbe, porter la désolation dans les pays lointains, égorger des infortunés qu’ils n’ont jamais vus et dont ils ont à peine entendu parler !

Daniel Bernard réussit brillamment, et parfois avec une pointe d’ironie, à mettre en scène l’introspection d’un homme face à l’Histoire. Il restitue ce que pouvait être l’air du temps de ces jours révolutionnaires, dans le langage exalté et particulièrement violent de l’époque; les nombreux extraits tirés du journal « L’Ami du peuple » de Marat, récités par les différents protagonistes, sont à cet égard passionnants. C’est du français, et pourtant personne aujourd’hui, plus aucun politicien, n’oserait plus écrire ainsi.

Si on peut parfois juger qu’il se montre un brin complaisant envers un homme qui n’a eu de cesse de réclamer le sang, le portrait tiré par Daniel Bernard reste néanmoins neutre et crédible.

Daniel Bernard
La dernière conversation
Ed. Eclectica, 2010
88 pp. 

L’auteur: Cinéaste de formation, Daniel Bernard a réalisé de très nombreux documentaires et émissions de télévision. En 1989, il rédige un scénario de film de long-métrage: Juliette au passé simple. En 1992, son premier roman Ciel bleu-roseest publié, et il écrit sa première pièce: Tu gardes le chien, Cid? Il est actuellement rédacteur en chef de France Loisirs en Suisse.

22/11/2016

La Suisse est un village

C’est un très bel ouvrage collectif que font paraître les Editions de l’Aire. La Suisse est un village propose dix huit contributions d’écrivains qui racontent une ville à laquelle ils sont liés, qu’ils aiment ou connaissent bien; villes qui « obsèdent » ou qui « enchantent », pour reprendre les mots introductifs de l’éditeur.

La taille principalement moyenne des villes (Genève et Zurich y figurent aussi) rend celles-ci à la fois proches et accessibles, à échelle humaine somme toute; on y déambule volontiers à pied, meilleure et peut-être seule manière d’en saisir l’âme. La dialectique du moderne et de l’ancien (ou, souvent, du traditionnel) est présente dans de nombreux textes, et une certaine nostalgie se laisse souvent percevoir, qui renvoie au monde de l’enfance et aux premiers souvenirs. De qualité variable, tous les textes sont touchants: tous questionnent le rapport intime de l’homme aux lieux. Tous les auteurs, en somme, parlent un peu d’eux-mêmes dès lors qu’ils parlent de ces villes ou régions qu’ils aiment.

Ainsi de Pierre Yves Lador, qui propose de belles lignes consacrées à Château-d’Oex, ville presque sans histoire, ville non pas de montagne mais ville à la montagne et qui résiste, en une sorte de schizophrénie étonnante, au développement du tourisme de masse.

Ainsi de Cédric Pignat qui, dans un texte très bien écrit (la patte Pignat: belles phrases, mots choisis, sens du rythme) propose une balade emmenée dans le Moudon de l’enfance et des lieux inoubliés:

Alors on redescend au plus court, la pente et la dérupe, on glisse, on se laisse entraîner, on trébuche et on s’encouble, on fonce, on s’enfonce à se tordre la cheville, à finir les mains en sang et le cul terreux, quitte à se répandre sur le goudron de Gréchon. Et peu importe Saint-Amédée, la cure et son catéchisme maladroit, les digressions, les dupes et la politesse des confessions, les prétendus partages, les collages et les croix d’un calvaire avec pour seul point d’orgue la procession des cuisses de la confirmation; peu importe l’hôpital maltraité, la maternité, l’appendicite et les chemises de nuit; peu importe le cimetière et le jardin du souvenir, croit-on, jusqu’à ce qu’on se retrouve à l’école, et qu’un point nous assoie sur les marches de l’Ochette.

Ainsi de Annik Mahaim qui, dans le seul texte aux accents doucement militants du recueil, évoque avec pertinence l’enlaidissement architectural de cette Lausanne tant aimée, et la souffrance ressentie (elle n’est pas seule!) face à quelques hideuses réalisations plus ou moins contemporaines.

Christian Campiche évoque Schaffhouse, et à travers elle la personnalité de Walther Bringolf, figure incontournable et légendaire de la gauche alémanique que l’auteur entremêle au folklore local, aux légendes qui courent entre les ruelles de cette ville mal connue.

Alain bagnoud, parlant de Sion, semble rechercher des traces du petit garçon qu’il était; son beau texte résonne comme le regard qu’un homme porte sur sa vie.

Le Lausannois Olivier Sillig a quant à lui choisi un autre angle, évoquant Lausanne au travers d’une multitude de petites scènes de ville, regards touchants ou drôles sur quelques instants du quotidien. Sa contribution, peut-être la plus réussie de l’ensemble, est un vrai bonheur. D’ailleurs, les textes que nous avons préférés sont ceux qui s’éloignent paradoxalement le plus de la ville qu’ils évoquent, qui prennent le plus de distance par rapport à l’approche descriptive ou historique, rejetant tout discours à vocation touristique.

« La Suisse reste un village paisible », conclut l’éditeur dans sa préface, et c’est peut-être justement ce parti-pris qui nous laisse parfois sur notre faim. Si quelques textes sont critiques des évolutions de la localité évoquée, tous adoptent un point de vue bienveillant sur celle-ci et sur son développement, lui pardonnant ses erreurs et ses errances, comme on pardonne à ceux qu’on aime. Émane dès lors du livre le sentiment, pas désagréable par ailleurs, d’une Suisse parfois un peu idéalisée, d’une Suisse comme on aimerait qu’elle soit – ou peut-être qu’elle reste. Et peut-être manque-t-il parfois à certains textes une touche de folie, comme si l’auteur n’avait pas osé aller trop loin, comme s’il avait eu la crainte de se saisir de la ville comme d’une matière première littéraire, quitte à la malaxer et la malmener pour en tirer du neuf!

Ce livre très réussi ne prétend pas décrire une – ou dix huit – réalités; il est une multitude de points de vues artistiques, et donc intrinsèquement subjectifs, sur notre pays. Sa force consiste à nous rappeler qu’un certain cosmopolitisme n’est pas incompatible avec l’amour nostalgique des racines, de la terre et des lieux. Nous ne sommes jamais de nulle part.

La Suisse est un village
Collectif
Editions de l’Aire, octobre 2016, 170 pp.

Les auteurs: la plupart des auteurs sont suisses, quelques uns sont français. Parmi les dix-huit noms, mentionnons par exemple Christian Campiche, Alain Bagnoud, Annik Mahaim, Pierre Yves Lador, Olivier Sillig, Madeleine Knecht ou encore Cédric Pignat.