27/09/2013

Le sous-bois, de Anne-Frédérique Rochat

Rentrée littéraire

La veveysanne publie un deuxième roman chez l’éditrice belge Luce Wilquin, où il est question des vacances d’une famille à la dynamique parfaitement harmonieuse.

sousbois

Il y a le papa, la maman, la petite sœur Diane et Charlène, la narratrice de ce roman écrit en « je ». Toute la petite famille s’en va quelques temps se mettre au vert et profiter d’un repos bien mérité : Charlène a tout organisé. Charlène organise d’ailleurs toujours tout : la cheffe de famille, c’est bien elle. Cette joyeuse célibataire de quarante ans ne ménage pas sa peine pour ceux qu’elle aime : repas, ménage, courses… elle s’en charge, et avec le sourire ! Et lorsqu’il s’agit de recueillir les chagrins de sa sœur, de vingt ans sa cadette et qu’elle aime plus que tout, la consoler ou simplement l’aider à grandir, elle est présente, comme elle l’a toujours été. Sa sœur ? Ou peut-être sa fille, son enfant presque à elle, qu’elle aime comme si elle l’avait mise au monde. Cet enfant qui entend désormais prendre son indépendance, s’émanciper, cet enfant qui s’éloigne : l’univers de Charlène vacille…

Anne-Frédérique Rochat a construit son livre comme un huit-clos fascinant. On pénètre tout en douceur le quotidien d’une famille ordinaire et joyeuse, et puis, au fil des pages, quelque chose s’immisce dans le récit — pas même un malaise, le terme est trop fort — peut-être juste le sentiment d’une étrangeté… Qui est cette Charlène, sans doute trop exemplaire pour être honnête ? Tout ne va-t-il pas trop bien ? Des fissures apparaissent dans le beau tableau, jusqu’au dénouement.

Récit d’un désarroi ou portrait d’un vampire, Le sous-bois est un excellent roman, très mature, qui saura ravir les amateurs d’ambiances et de psychologies finement ciselées. Car c’est surtout dans sa manière de créer des atmosphères qu’excelle l’auteure, dans sa façon de rendre les dits et les non-dits, les pesanteurs, et cette sensualité à la fois désirée et tenue à distance. Les personnages sont convaincants, bien travaillés, et rendus vivants par un style laissant la part belle au dialogue direct. Si l’auteure n’évite pas quelques rares clichés (« je me suis retrouvée face à mon enfance […], un goût de bonbon acidulé dans la bouche » ou « Nous marchons l’un à côté de l’autre […] sous un ciel rempli d’étoiles »), le style est efficace, même si nous aurions pu attendre un brin plus d’audace sur ce plan-là. C’est surtout dans sa manière progressive et parfaitement maîtrisée d’amener le trouble et le doute que Anne-Frédérique Rochat se distingue, parvenant à créer un réel suspense jusqu’à la résolution.

Que les journées sont longues quand on s’ennuie. Diane me manque. Elle ne fait plus jamais rien avec nous, on ne fait plus jamais rien. Organiser des activités avec les deux vioques m’angoisse rien que d’y penser, j’aurais l’impression d’être une vieille fille aigrie et frustrée. Ce que je ne suis pas ! Ce que je n’ai pas le sentiment d’être quand Diane est avec moi, en tout cas. Je les regarde, ils puent la poussière et la naphtaline, alors qu’elle sent bon l’herbe coupée. C’est de son côté que je veux être, de son côté que je veux rester !

L’auteure :

Anne-Frédérique Rochat est née à Vevey en 1977. En 2000, elle obtient un diplôme de comédienne au Conservatoire de Lausanne. Elle a publié plusieurs nouvelles, et un premier roman en 2012. En 2013, elle a obtenu la Bourse à l’écriture du canton de Vaud.

22/09/2013

La Combustion humaine, de Quentin Mouron

Rentrée littéraire

On parle beaucoup de Quentin Mouron, l’ « agaçant surdoué de nos lettres » pour reprendre les mots de l’écrivain Jean-Michel Olivier, et son dernier livre était donc particulièrement attendu. L’auteur d’Au point d’effusion des égouts et de Notre-Dame-de-la-Merci, tous deux salués par la critiquelivre son troisième roman : le lausannois confirme-t-il qu’il est désormais l’un des auteurs suisses qui comptent ?

la_combustion_humaine_couv - 300_dpi[1]Dans La Combustion humaine, Mouron dresse le portrait d’un éditeur genevois, Jacques Vaillant-Morel, qui compte parmi les figures installées du monde littéraire romand. Jetant un regard désabusé sur ce « milieu » qu’il méprise mais qui lui assure à la fois les honneurs et les faveurs des femmes, il traine un cynisme retenu entre cocktails ennuyeux et vernissages ronflants. Assoiffé de reconnaissance, utilisant les fameux « réseaux sociaux » pour accroître sa visibilité et donc son pouvoir, il cherche à comprendre qui sont ces gens qui semblent vouloir donner un sens à leur vie — au moins fuir leur solitude — en étalant cette dernière sur Facebook.

Disons-le tout de suite, on a beaucoup aimé le dernier Mouron. D’abord pour le regard que le jeune auteur porte sur les réseaux sociaux, à la fois drôle et très fin. Il y a clairement une prétention sociologique dans ce regard : si Mouron se moque, il décrit également avec précision les comportements et les ressorts à l’œuvre lorsque nous interagissons sur Facebook, avec ce que cela peut supposer de conventions, de codes, d’habitudes, de nouvelles façons de faire, souvent grotesques. On en prend pour son grade, et chaque utilisateur de Facebook saura se reconnaître, au moins un peu, dans ce tableau peint sans concession. A propos du milieu littéraire, nul doute que l’observation est elle aussi pertinente, même si à vrai dire nous n’en savons pas grand chose, ne connaissant ce milieu que de l’extérieur. C’est peut-être ici qu’on peut adresser une première critique à l’auteur, dont le récit qui tend vers le roman à clé parlera peut-être d’abord à ceux qui constituent et fréquentent ce monde.

En construisant le personnage de Vaillant-Morel, l’auteur a-t-il pris un ou des modèles ? Peut-être y a-t-il un peu des grandes figures de l’édition romande dans ce Vaillant Morel, peut-être un peu de son propre éditeur, Olivier Morattel, et peut-être un peu de Mouron lui-même ? Quoiqu’il en soit, la psychologie de l’éditeur est bien travaillée et cohérente — cet homme à la fois cynique et parfaitement adapté à son environnement, prudent et calculateur — même si on ne peut s’empêcher de penser que le trait est parfois tiré jusqu’à la caricature. A lire Quenton Mouron, on est plongé dans ce qui apparait comme une sorte de guerre feutrée de positions, où les rapports sociaux sont avant tout conçus en termes de rapports de force, recherche de soutiens, tactiques, accumulation de poids, recherche d’alliances… Une véritable géopolitique d’un milieu qu’on ose pourtant espérer parfois moins… amoral ?  

« De toute façon, le genre artiste et bohème, ça commence à passer ». Il avait en effet remarqué que les femmes couraient moins après les auteurs, depuis quelques années. C’est-à-dire, elles leur couraient après, mais refusaient ensuite de conclure, contentes de raconter qu’elles s’étaient faites draguer par un auteur connu, sans devoir subir les désagréments d’un coït hasardeux. Quoi qu’il en soit, l’éditeur baise plus que l’auteur, ayant quelque chose de palpable à offrir. « Un livre, c’est concret, ça se tient dans la main. Tandis que l’émotion poétique… »

Au niveau du style, et par rapport aux deux précédents livres, on note une inflexion. On ne saurait dire si le lausannois s’est assagi, mais l’écriture est différente, plus blanche, plus objectivante, prenant parfois des tons quasi houellebecquiens dans ces descriptions neutres, ces portraits  des gens moyens, de la vie moyenne flirtant parfois avec un certain pince-sans-rire du meilleur effet (on pense ici particulièrement à la scène du supermarché, un lieu typiquement houellebecquien). Au niveau de la phrase, l’utilisation du tiret, fréquente dans les deux premiers romans, est ici plus rare. Si La Combustion humaine est peut-être moins « écrite » que les deux précédents romans, Mouron gagne en efficacité et en précision, faisant coïncider cette forme plus froide au fond désenchanté du roman; tout cela sonne juste.

Objet hybride se situant quelque part entre le roman, l’essai et l’étude ethnographique en observation participante, La Combustion humaine est une réussite. L’ouvrage va-t-il agacer ? C’est possible… Reste que l’auteur peut se prévaloir d’un réel talent qui lui confère, vaille que vaille, une solide légitimité. Nul doute que nous n’avons pas fini d’entendre parler de Quentin Mouron

L’auteur :

Quentin Mouron est un écrivain canado-suisse. Agé de vingt-quatre ans, il étudie les Lettres à l’Université de Lausanne.

18/09/2013

Est-ce entre le majeur et l’index, dans un coin de la tête que se trouve le libre arbitre ? de Antonio Albanese

Rentrée littéraire romande

C’est avec ce petit livre au titre étonnant que nous poursuivons notre série consacrée aux livres d’auteurs romands parus récemment.

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Il y a ce titre énigmatique, et puis cette couverture toute en hauteur, ce crâne rouge, ce crâne qui semble sourire au lecteur. Avant même de lire la première page, ce livre est un bel objet, le velouté du papier, les pages emplies de caractères qui se dessinent comme des images…

Le dossier de presse évoque un « OVNI, un objet verbal normalement irréaliste, aussi inouï par sa forme que par son fond ». La forme nous l’avons dit est particulièrement soignée, entre jeux de typographies et de cadres, utilisation de différentes graisses ou d’italique, répartition spatiale de l’écrit sur la page vierge.

La trame est constituée par ces cinquante mots (violent, uniforme, recherche, multiple, mous, lent, …) tirés d'une pièce du compositeur d’origine hongroise Istvàn Zelenka, qui agissent comme cinquante repères dans l'écriture de ce « journal de mon libre arbitre ». Chacun de ces mots ouvre vers quelque chose, donne prétexte ici à une réflexion, là à un extrait de dialogue, un poème, la restitution d’un souvenir. La recherche du libre arbitre — plus précisément, des conditions d’exercice du libre arbitre — apparait comme le fil conducteur de l’ouvrage : « pourquoi est-ce que je pense comme je pense ? » s’interroge l’auteur. S’agit-il pour autant d’un livre « philosophique » ? Nous parlerons plutôt de « variations philosophiques », tant l’atmosphère du récit est empreinte d’une musicalité tout à fait… singulière.

« le libre arbitre ? Penser au mot Violent évoque pour moi ces vers d’Apollinaire. Où réside ma liberté d’y penser ou non ? Quelque part, dans un coin de ma tête, il y a ces deux vers d’Apollinaire qui ont laissé dans mon cerveau leur empreinte et cette association entre Vie lente et Violente. Une expérience, la lecture d’Apollinaire, a modifié à jamais ma configuration mentale et, depuis, je ne suis plus libre de penser comme je l’entends. »

Tout à la fois évasion philosophique, exercice ludique et hommage au compositeur John Cage, le beau livre de Albanese tisse en toile de fond l’esquisse d’une morale individuelle, ou peut-être individualiste, fondée sur la raison et, avant tout, sur la liberté.

Antonio Albanese
Est-ce entre le majeur et l’index, dans un coin de la tête que se trouve le libre arbitre ?
L’Age d’Homme, 2013, 85 pages

L’auteur :

Né en 1970, Antonio Albanese est un musicien et auteur lausannois. Titulaire d’un master de la Manhattan School of Music, il partage aujourd’hui son temps entre l’écriture et ses activités d’enseignement à l’ECAL et au gymnase de Beaulieu. Est-ce entre le majeur et l’index, dans un coin de la tête que se trouve le libre arbitre ? est son troisième ouvrage publié aux éditions l’Age d’Homme.