03/10/2013

La lune assassinée, de Damien Murith

Rentrée littéraire romande

Le premier roman du Fribourgeois Damien Murith nous plonge, le temps de quatre saisons, dans l’existence rugueuse de Césarine et de Pierre, entre les champs et l’usine.

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Le lieu n’est pas précisé. On a évoqué des ambiances ramuziennes, difficile de ne pas penser également à Chessex : la grange, la « poussière chaude des chemins », les herbages dorés de soleil, le « silence des feuilles qui se frôlent » … Un décor austère, dans un arrière-pays qui pourrait bien être le nôtre, la Gruyère, le Jorat peut-être. Il y a question de croyances, du Diable. On pense à Ropraz…

Une triade : il y a Césarine, soumise, silencieuse, impuissante, il y a Pierre et il y a « La Vieille », enfermés dans cette ferme, dans la pesanteur d’une existence rêche et subie, dans la misère quotidienne. Et puis il y a « La Garce ».

 

Le village, comme une teigne, avec ses maisons basses que mangent les vents, avec ses granges vides où l’on se pend, avec ses bêtes maigres, avec l’odeur du moisi qui rampe le long des ruelles, avec son auberge où l’on boit sa rage, sa haine, avec son clocher qui griffe la croûte grasse du ciel, et son cimetière, rectangle jaune et gris où reposent les os, avec ses chemins de poussière, ses sentiers de misère où poussent la ronce et l’ortie, et plus loin, l’usine, de briques, de fer, de sueur, avec la peur de l’autre, l’étranger à qui l’on entrouvre la porte, une lame cachée dans le dos, et le diable qui rôde, la nuit, sur les toits, et les chapelets qui s’égrènent, au coin des poêles, on prie la Sainte Vierge car dehors, les ombres guettent, avec ses gens, usés, râpés, cassés, la figure creuse, la douleur muette, traînant derrière eux un siècle d’âmes vaines, et encore plus loin, tout autour, la plaine, à l’infini, comme les restes d’une promesse.

L’écriture est d’une concision extrême, qui n’est pas sans rappeler un Raymond Carver dans cette manière de brosser en quelques mots une ambiance, des non-dits, des silences lourds de sens. Elle se distingue toutefois radicalement du nouvelliste américain par son ambition poétique, par ce travail sur la langue, sur les figures de style : beaucoup de comparaisons, de répétitions esthétiques, et l’utilisation du pouvoir évocateur de la nature, des couleurs et des saisons. Peu de dialogues par contre dans le livre du Fribourgeois, tout au plus des paroles dites, des phrases sèchement posées et qui ne semblent jamais devoir appeler de réponses.

Concis, le très beau livre de Damien Murith va à l’essentiel. Poésie en prose, nouvelle dramatique ou roman construit sur une écriture rouge exigeante et maîtrisée, il s’avère aussi tranchant qu’une lame de canif au manche taillé dans une corne de bélier.

Damien Murith
La lune assassinée
L’âge d’Homme, 2013, 109p.

L’auteur :
Damien Murith a quarante-trois ans. Il vit dans le canton de fribourg, où il est enseignant dans un collège secondaire. Il est marié, et père de trois enfants. La lune assassinnée est son premier roman.

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