30/10/2013

Ils sont tous morts, de Antoine Jaquier

couverture1-e1373483702422

Tout le monde n’apprécie certainement pas ce type de littérature, mais celles et ceux qui aiment accrocheront sérieusement : avec son premier roman, le nyonnais envoie du lourd.

Fin des années 80. Jack a dix-sept ans, il traine son adolescence déboussolée et languissante dans quelque village de la campagne romande, entre bar pouraves, apparts lugubres, gros joints (des trois feuilles !) et litres de bière sur fond d’AC/DC. Il fréquente des toxicos, à peine plus âgés que lui. Tous ne rêvent que de s’arracher : ailleurs, à l’autre bout du monde — ou en ville, à Lausanne, ce serait déjà ça… A la faveur de circonstances que le lecteur découvrira, ils finissent par s’envoler vers la Thaïlande, le soleil et les plages. Évidemment, et Jaquier nous l’indique dès le titre, les choses se passent mal.

Ils sont tous morts évoque avec une force narrative extraordinaire à quoi peut ressembler une descente aux enfers. La première partie, déjà passablement glauque, conserve encore quelques fragments d’innocence : c’est un peu de notre adolescence qu’on retrouve dans la vie de Jack, avec ses excès, ses doutes, ses rêves, sa naïveté. Pour peu, on s’identifierait encore à lui, on ressentirait pour cet ado quelque chose comme de la tendresse paternaliste.

L’auteur restitue brillamment ce que peut-être une jeunesse quasi autarcique dans ces villages helvétiques ou rien ne se passe jamais, ou rien ne semble prévu pour encadrer les gamins, ou seule la télévision semble offrir une fenêtre sur le monde. On imagine l’ennui, la misère ordinaire de ces campagnes proprettes... La seconde partie est plus crue : Jack découvre l’héroïne, tout retour en arrière est exclu et le lecteur, qui connaît la fin de l’histoire, n’a plus qu’à se laisser entrainer dans la spirale de la dépendance — avec un plaisir un peu coupable relevant à la fois du voyeurisme et de la perversion. L’intrigue, somme toute simple, n’est pas le plus intéressant ici : on retient surtout l’intérêt quasi ethnographique à pénétrer le quotidien de ce cercle de toxicomanes. Le regard porté par l’auteur est d’une acuité remarquable, si juste que la question de la dimension autobiographique du récit titille forcément le lecteur. Au fond, la proportion de vécu n’a aucune importance : c’est extrêmement bien écrit, on accroche tout de suite et on ne lâche plus jusqu’à la dernière page. Point.

— Tu me donnes une boulette, de quoi faire deux trois joints ? Je vais dormir chez Chloé. Tu sais qu’elle aime fumer juste avant de baiser.
Comme un con, je lui donne. Il achète quelques bières, me balance un clin d’œil et s’en va, sûr de lui.
Je suis seul au bistrot, pas de quoi boire un coup et dehors c’est la nuit. Personne m’attend nulle part, j’ai même volé ma mère. Je ne sais pas où aller. Cette satanée campagne, peut-être bien qu’à la ville, ce serait différent. J’ai 17 ans demain, même que c’est dans quatre heures. Tout l’univers s’en fout.
Je ne suis pas un hippie, je ne suis pas un vrai punk, je ne suis pas dans le rang. Je suis un moins que rien et je vous tuerai tous.

Le style de l’auteur — extrêmement oral — est d’une grande efficacité : phrases courtes, point de vue subjectif, vocabulaire adapté à l’âge du narrateur, peu de figures de style, et surtout une pointe d’humour noir — oui, on rit parfois en lisant ce livre, d’un rire grotesque et un peu gêné... Jaquier va à l’essentiel, il ne s’embarrasse pas de fioritures qui n’auraient pour effet que d’affaiblir le propos. Il réussit le tour de force de fournir près de trois cent pages sans presque aucune lenteur ni cassure dans le rythme — ça bouge et ça secoue fort, sans tomber dans les facilités d’un trash attendu et racoleur ; pour un premier essai, voilà qui est plutôt concluant. Au niveau des références, on pense à une sorte de Trainspotting vaudois. On pense aussi à l’extraordinaire « moins que zéro » d’Ellis, qui avait provoqué chez votre serviteur le même type de malaise jouissif.

On retient de cette lecture pesante l'impression de gâchis bien sûr, une grande tristesse, et le fait que tout exil est impossible, qu’on emmène toujours ses démons avec soi, ou même sur soi dans le cas de Jack. Roman de la désillusion et de la mise en esclavage, d’une noirceur totale, Ils sont tous morts est une perle de maîtrise : c’est tout à fait à propos (et ce n’est pas toujours le cas) que la presse a parlé de ce livre comme d’un des phénomènes de la rentrée littéraire romande.

Antoine Jaquier
Ils sont tous morts
L’âge d’Homme, 2013
277 pages

L’auteur :
Antoine Jaquier est né en 1977 à Nyon. Il a effectué ses écoles à la Vallée de Joux et habite Lausanne depuis une vingtaine d’années.
Dessinateur en horlogerie de première formation, il a ensuite effectué ses études dans une Haute Ecole Spécialisée de Lausanne. Assistant social et Animateur socioculturel diplômé, Antoine Jaquier a également obtenu un diplôme de Spécialiste en Management Culturel.
Il travaille actuellement en tant qu’animateur socioculturel auprès d’adolescents et met l’accent sur des projets artistiques et culturels.

27/10/2013

Nuit blanche, de Pierre Gutwirth

Nuitblanche-PG-657x1024Publié par les éditions Pierre Philippe, créées il y a deux ans à Genève, Nuit blanche aborde le thème délicat du suicide d'un adolescent. Si le texte se présente sous la forme d'une fiction, c'est bien le drame vécu par un père qui est exposé. Un père qui décide de revivre les dernières semaines de son enfant : c'est là que se situent les meilleures pages du livre, lorsque le narrateur bascule progressivement dans la folie en voulant ressembler à - puis devenir - ce fils disparu.

Ecrire sur un sujet aussi bouleversant est un pari risqué : conscient de l’écueil, l'auteur a souhaité, comme il l'explique en quatrième de couverture, ne pas livrer une « chronique larmoyante ». C'est au travers de Mélodie, une jeune employée de la Poste qui ouvrira un envoi contenant un manuscrit, que l'histoire est amenée. C'est elle qui tournera les pages du récit qu'elle découvre en même temps que le lecteur. Si le procédé est intéressant, on regrette ici qu'il apparaisse un peu comme un prétexte dont on ne saisit pas forcément la nécessité, ceci d'autant plus que la personnalité de Mélodie se laisse découvrir dans les toutes dernières pages du roman, et que le personnage est plus esquissé que réellement construit : alors qu'on aurait pu attendre une réelle « interaction » entre cette lectrice clandestine et le récit, on reste sur notre faim.

Il rédigea une lettre destinée à Anita, Maria et Mario, les assurant qu'ils n'avaient aucune raison de s'inquiéter à son sujet. Il expliquait, en quelques lignes, devoir suivre le même chemin que Gaëtan afin de mieux comprendre ce fils trop absent vers lequel il souhaitait à présent aller. Il se réjouissait de pouvoir transmettre cette nouvelle connaissance de la vie et de la mort à tous les Parents du Monde afin de leur éviter de devoir choisir le même chemin. Il ajoutait que son sacrifie était nécessaire.

Avec Nuit blanche, Pierre Gutwirth livre un roman très intime. Le thème est tellement sensible que l'ouvrage ne peut pas ne pas osciller entre fiction et témoignage : ce mélange des genres, évidemment compréhensible, nous semble exercer un effet négatif sur la qualité générale du récit. On retrouve cette imbrication dans les intention explicitées par l'auteur, ici encore en quatrième de couverture : « sensibiliser les Parents du Monde aux dangers et pièges insoupçonnés qui jalonnent le long chemin de l'adolescence ». Dans une interview donnée à « Tribunes romandes », l'auteur explique encore avoir voulu adresser une parole aux parents du monde : « Réussissez, là où nous avons échoué ». Si le dessein est on ne peut plus louable, on peut regretter qu'une telle posture prescriptive prenne parfois le pas sur la qualité strictement littéraire du texte.

A propos du style, Pierre Gutwirth affectionne les longues phrases riches en images et en tournures élégantes, prenant parfois le risque de glisser vers une certaine emphase. La langue est belle, très travaillée, parfois un peu trop, au détriment de la sensation de connivence avec le lecteur qui se voit ainsi quelque peu mis en distance. L'auteur utilise toutefois un ton qui laisse beaucoup de place aux clins d'oeil et à une pointe d'humour décalé, ce qui rend la lecture du récit agréable.

A condition de le prendre et de le lire comme un témoignage permettant de se mettre dans la tête d'un père ayant perdu son fils suicidé, Nuit blanche est un livre intéressant et riche, très bien écrit par un auteur assurément talentueux. Bien que la couverture parle d'un « roman qui se situe à mi-chemin entre thriller et conte surréaliste », il nous semble toutefois difficile de le qualifier ainsi.

Nuit blanche, de Pierre Gutwirth
Ed. Pierre Philippe
juin 2013, 193 pages

L'auteur : Pierre Gutwirth est né en 1951 et habite à Genève. Il consacre son temps à la musique, la littérature, l’écriture et l'aviation.

 

17/10/2013

Elle portait un manteau rouge, de Pierre Crevoisier

Nous poursuivons notre série sur la rentrée littéraire romande, avec d'autres ouvrages parus ces derniers mois. Aujourd'hui, "Elle portait un manteau rouge", de Pierre Crevoisier.

Des lettres aux teintes d'hémoglobines, la silhouette d'un manteau – ou peut-être seulement une tache de sang qui s'école dans une grille ? La belle et très sombre couverture du premier roman de Pierre Courvoisier donne le ton : c'est un polar... La lecture du premier chapitre – sans doute l'un des plus réussis – semble confirmer l'intuition : le lecteur est immédiatement placé dans le coeur d'une action précisément façonnée, le rythme est rapide, la tension est palpable... On est « plongé dedans » dès les premières lignes.

Polar, ai-je écrit ? Au fil du récit, les vingt-trois brefs chapitres du roman construisent plutôt la trame d'un drame psychologique à plusieurs facettes. Il y a Vincent d'abord, dont le frère Jacques a été tué dans un accident de voiture. Vincent qui revient dans la maison de celui qu'il a perdu, et cherche à comprendre le sens d'un tel événement. Il y a Agata, cette fillette détruite jour après jour – les scènes sont ici d'une grande dureté. Et puis il y a cette femme au manteau rouge, cette apparition mystérieuse.... Tout l'intérêt bien sûr réside dans la manière dont ces destins vont ou ne vont pas s'imbriquer : Pierre Crevoisier sait manier le suspense, il brouille avec talent les pistes, construisant une structure qui tient parfaitement en place.

On retrouve chez l'auteur une écriture faite de sensualité et d'érotisme (par exemple, la très belle description d'une étreinte amoureuse, toute d'une longue phrase, aux premières lignes du chapitre 11), d'un souci pour le paysage et l'environnement naturel dans lequel les protagonistes évoluent, et d'un travail sur la psychologie de personnages en détresse. Comme l'annonce la quatrième de couverture, le thème amoureux est traité sous l'angle d'une dépendance ; c'est ici la figure mythique de la femme-vampire qui est convoquée, amenée par petites touches subtiles, jusqu'au vide final.

Et je la vois. A nouveau. Je la sens plus que je ne la vois d'abord. C'est la couleur qui capte mon regard, l'étoffe vermillon passant et repassant entre d'autres silhouettes, comme les images syncopées des premiers cinématographes. Elle scintille dans la lumière. Puis elle disparait à ma vue, happée par la multitude. Je prends le ciel à témoin, me transforme en oiseau, le point rouge est là, à une centaine de mètres plus avant, derrière l'angle de la ruelle se dérobant à l'ouest.

Si le procédé consistant à imbriquer la narration avec la lecture d'un journal intime fonctionne bien, cette dernière a parfois tendance à casser un peu le rythme, amenant à quelques longueurs, notamment en milieu de récit.

Au final, un premier roman très réussi, sombre et intriguant, et qui constitue l'une des nombreuses bonnes surprises de cette rentrée littéraire romande.

Pierre Crevoisier
Elle portait un manteau rouge
Tarma, 2013, 174 p. 

L'auteur :
Pierre Crevoisier est journaliste à la RTS. Il a exercé de nombreuses autres activités : marin, enseignant, créateur d'entreprises. Jurassien d'origine, il vit désormais à Lausanne. "Elle portait un manteau rouge" est son premier roman.