29/04/2014

Les places respectives, de Alain Freudiger

Ce roman, qui narre les tribulations lausannoises de Akim et de Mika, est marqué par le thème de l’impossible communication : les protagonistes évoluent dans un monde ennuyeux et caractérisé par une certaine absurdité, ils semblent déconnectés, plus ou moins spectateurs de cette vie qui se déroule autour d’eux. L’auteur a choisi d’incruster au fil du récit des sortes d’ « instantanés textuels » (slogans publicitaires, tags, citations, extraits de textes de toute nature), dans une technique proche du collage surréaliste : ce faisant, il parvient à retranscrire cet effet de saturation que semblent ressentir les protagonistes, noyés au milieu d’un univers de signes et de messages qui finissent par entraîner quelque chose de l’ordre de la nausée.

La musicalité de l’écriture de Freudiger est à souligner: certains passages particulièrement travaillés se lisent comme une chanson, quelque chose comme du rap ou du slam, et gagnent à être déclamés à haute voix. Les jeux de mots et jeux de l’esprit, les assonances et les cassures du rythme donnent une tonalité à la fois urbaine et poétique au récit :

Les soirées mondaines ça s’enchaîne et ça coule, connaissances ici et amis là — je reste toujours dans le mouvement, il faut surtout pas perdre pied si on veut pas s’embourber, deux soirées loupées et on est lourdés — les infos circulent dans les ruelles, jamais d’invitation officielle, il faut être là au bon moment, cueillir l’appel argent comptant, rester dans le flux, au pire lancer des appels si on craint de manquer, téléphone portable, dernière chance potable, sans quoi on perd son tour de table, on est largué misérable, […]

Toujours d’un point de vue stylistique, on a également apprécié le jeu de miroir en « je » et en « tu » autour des deux personnages principaux, dispositif original et qui permet de donner une certaine dynamique à l’ensemble.

Reste que malgré les innovations formelles de l’auteur, la lecture de ces places respectives s’avère parfois fastidieuse : assez vite, l’intrigue se fait désirer. Il manque quelque chose comme une ligne directrice autour de laquelle puisse s’échafauder le roman. On se demande où veut nous emmener l’auteur, de sorte qu’arrivé au milieu du livre (300 pages au total, tout de même), on se demande encore quand celui-ci va vraiment commencer. Certes, indiscutablement ce roman nous parle d’aujourd’hui, de la vie d’aujourd’hui, il nous dit, souvent avec finesse, ce que peut signifier vivre à Lausanne dans les années 2000 quand on a trente ans. Les habitants du coin apprécieront de reconnaître les lieux mythiques de la ville, comme autant de clins d’œil. Mais au final, le livre donne l’impression d’une succession de petites histoires, une sorte de cahier de notes d’une vie, autant de scènes souvent dépeintes avec talent, mais qui peine à s’articuler et à former un ensemble. Plus d’une fois, on aurait attendu de la lumière, une étincelle, une surprise, une rupture de la narration, quelque chose qui vienne bousculer les choses et redonner du souffle au récit… L’ouvrage refermé, reste la question du « pourquoi » : quel est l’enjeu du livre ? Pourquoi l’auteur l’a-t-il écrit ? Qu’a-t-il voulu dire ?

Ce type de littérature de la solitude urbaine et d’une certaine banalité du quotidien peut sans doute se passer d’une trame forte si, et seulement si, la dimension sociologique est particulièrement soignée : c’est l’une des recettes d’un Michel Houellebecq, qui parvient, avec une certaine économie de moyens, à parler avec intelligence du temps présent, des rapports humains, des rapports de sexe et de classe, du monde du travail… Cette dimension théorique aurait gagnée à être plus travaillée chez Freudiger.

A propos des personnages, le jugement est ici encore en demi-teinte : certes, leurs réflexions sonnent le plus souvent juste, certes ils illustrent cet individualisme caractéristique, cette difficulté à tisser des liens… Mais faut-il vraiment qu’ils répondent à tous les clichés du genre trentenaire blasé-urbain-bobo-séducteur? Si l’auteur est évidemment libre de ses choix créatifs, et libre d’imaginer ses personnes comme il l’entend, on regrette par exemple d’éprouver un sentiment de déjà-lu face à Akim, journaliste s’ennuyant au job la journée, côtoyant des gens forcément insupportables, DJ écumant les lieux branchés de la ville et les soirées forcément « un peu molles », séduisant des femmes toujours belles, jeunes et désirables. Ce côté finalement assez convenu et prévisible de leur psychologie fait qu’on peine à s’attacher aux personnages, si bien que leur ennui et leur « déconnexion » finissent par gagner le lecteur et les lui rendre antipathiques.

Au final, « les places respectives » laissent un sentiment mitigé : ce type de récit du quotidien et de sa banalité (l’ennui au travail, l’ennui dans le bus, l’ennui dans les bars…) ne tolère aucune lenteur, au risque de susciter chez le lecteur l’ensemble des sentiments ressentis par les protagonistes. On retiendra néanmoins chez Freudiger cette rythmique très « rap » dans la phrase, à la fois efficace et très maitrisée. Malgré cet indéniable talent de « musicien de la prose », malgré une faculté réelle de décrire le monde dans lequel nous vivons, l’auteur trébuche sur l’absence d’enjeu : gageons qu’un texte écrit de la même manière mais resserré, — allégé d’une bonne moitié et conservant ce phrasé musical rapide et incisif — aurait été plus percutant.

Alain Freudiger
Les places respectives
Castagniééé, 2011
300 pp.

L’auteur : Alain Freudiger est né en 1977. Il a étudié l’histoire du cinéma et a travaillé comme critique pour la défunte revue « Film ». Auteur d’un premier roman paru en 2007, il est lauréat cinq ans plus tard du prix « Naples raconte », décerné par l’Université de Napoli-L’Orientale, pour une nouvelle inédite, Molly.

23/04/2014

La causerie Fassbinder, de Jean-Yves Dubath

 

Dans ce roman singulier, l’auteur de « Gainsbourg et le Suisse » évoque l’oeuvre de Rainer Werner Fassbinder, cinéaste allemand décédé en 1982 à l’âge de 37 ans et qu’il a côtoyé.

Roman ? Vous avez dit roman ? A l’évidence, le texte semble vouloir échapper à cette classification, pourtant revendiquée en sous-titre. Sommes-nous dans un univers de fiction ? Y trouve-t-on quelques uns des codes du genre ? Il n’y a pas réellement de trame ici : cinq amis discutent, et l’on ne sait d’eux que leurs prénoms. Foin de contexte, foin de décorum, foin d’intrigue romanesque : Dubath plonge son lecteur dans le vif du sujet, sans introduction, au risque de dérouter ceux d’entre eux qui n’auraient du maître allemand qu’une connaissance très vague…

AXEL – De l’Allemagne, vieux sujet, Rainer Werner Fassbinder, qui devait défrayer la chronique des années soixante-dix, user l’adversaire, Rainer Werner était le poids ; il en était les miracles ou le bombardement de Dresde, il en était aussi toutes les erreurs, et les forêts et tous les errements de leurs sentiers ; et voilà pourquoi sans doute nos habitudes nous ont conduits à regarder un nombre considérable de films signés Rainer Werner Fassbiner, et l’on ne retrouve pas tous les jours une sorte de Catherine II sur son chemin…

Ne le nions pas, le texte est ardu, difficile d’accès : pour ma part, je n’y suis pas entré sans mal. Novice absolu en matière de cinéma allemand de la deuxième partie du XXème siècle, ignorant tout de la vie et de l’oeuvre de Fassbinder, je me suis rapidement trouvé confronté à une alternative : renoncer simplement, ou accepter de me laisser embarquer dans le récit sans chercher à tout comprendre. Ce n’est qu’à cette condition – après avoir accepté de lâcher prise – que j’ai pu commencer à profiter de l’écriture très maitrisée de Dubath, des réflexions qu’il glisse au-travers des protagonistes, de cette description parcellaire d’une Allemagne, mal connue sous nos cieux latins. Et puis, d’une certaine manière, la postface rédigée par Pierre Yves Lador m’y a encouragé : parlant du livre, lui-même relève qu’ « on pourrait dire qu’on n’y comprend rien comme tel héros de conte traversant une forêt enchantée »… Une forêt dans laquelle il vaut la peine d’entrer : au-delà de références nombreuses et de clins d’œils d’initiés, on y découvre quelques pépites, on s’y laisse entrainer, on s’imprègne de l’ambiance de films que l’on a pas vus mais qu’on se plaît, par jeu, à imaginer. Qu’on se réjouit de découvrir, surtout, et c’est sans doute là l’une des qualités du livre : donner envie.

De Fassbinder, au sens biographique, on n’apprend que peu de choses : l’accent est mis sur l’oeuvre, les conditions de son existence, l’entourage du cinéaste également, cette « ménagerie » théâtrale dépeinte avec talent; ne reste plus qu’à découvrir les films et, sans doute, ensuite, relire Dubath.

21/04/2014

Fiasco FM, de Flynn Maria Bergmann

« Poèmes, 23x17cm, 128 pages » : c’est ainsi qu’est sous-titré le beau recueil publié par le Lausannois Flynn Maria Bergmann. Le pluriel indique qu’il y en a plus d’un, mais on lira tout aussi bien le texte de Bergmann d’une traite, comme un seul poème où chaque page contribue à façonner cette narration de l’absence à laquelle s’emploie l’artiste.

C’est en effet l’expérience de l’absence d’une femme aimée qui constitue la trame poétique du recueil. Pour la figurer, l’auteur convoque un langage fait d’images, de métaphores et de symboles, il en appelle aux objets du quotidien aussi bien qu’aux émotions et aux ressentis intimes. Surtout, l’artiste utilise de manière originale le papier et le livre pour eux-mêmes, en se jouant des conventions éditoriales (absence de pagination et de retours à la ligne, utilisation de polices de très grande taille, absence de titres des poèmes donnant une impression d’écriture au kilomètre, « à la Kerouac »). Car si le thème de l’absence de l’être aimé est un classique, depuis toujours, de l’écriture poétique, c’est bien dans son « remplissage » de la page que le poète-plasticien fait preuve d’une belle originalité : en ayant choisi un papier légèrement cartonné et un format se rapprochant du cahier de notes, l’auteur parvient à conférer un fort sentiment d’immédiateté et d’urgence à son travail (on pense ici à l’écriture automatique, chère aux surréalistes). En posant – peut-être devrait-on dire en jetant – son texte sans aucune fioritures sur la blancheur des pages, Bergmann lui confère une puissance stupéfiante : on flirte souvent avec le cri, le hurlement de désespoir. C’est dans la simplicité du dispositif qu’il faut chercher la source de son intensité.

Trois fleurs roses et blanches attendaient dans un vase trop grand de découvrir laquelle mourrait en premier. Par chance, elles se fanèrent au même rythme, très vite, laissant sur une petite table ronde un épais tapis de pétales ressemblant à un tas de cendres en train de refroidir. Parfois je contemple ces pétales que j’ai conservés au fond d’un tiroir et me demande ce qui nous serait arrivé si une de ces trois fleurs n’avait pas existé.

Il y a de la nostalgie dans cette « Fiasco FM », bande-son un peu grésillante d’un après-quelque-chose. A la lecture de ces poèmes, c’est bien l’image d’une radio que l’on chercherait à régler sans jamais vraiment y parvenir qui vient en tête : les chansons, les mélodies familières sont bien là, mais elles sont parasitées, un peu déformées, parfois jouées en même temps sur deux stations trop proches…  A peine les a-t-on reconnues que déjà l’instant de clarté disparaît, qu’elles deviennent inaudibles puis s’évanouissent dans le bruit de fond du quotidien.

Avec Fiasco FM, Flynn Maria Bergmann offre quelques magnifiques lignes sur l’absence, le regret, la nostalgie de ce qui a été et n’est plus (« j’aimais bien quand… », « je me souviens quand… »). Son cri est celui d’un homme qui croit en l’amour : il n’y a aucun cynisme dans ces mots, aucune froideur. Bergmann va à l’essentiel, et nous dit ce que souffrir peut signifier : en cela, son texte, assez loin de « l’ovni littéraire » que certains ont voulu voir, s’inscrit dans une longue tradition de la littérature de l’intime et du sentiment, une littérature ici exempte de toute niaiserie et profondément enracinée dans l’expérience humaine.

Flynn Maria Bergmann
Fiasco FM
Art & Fiction, 2013
Nombre de pages : non paginé.

L’auteur : Flynn Maria Bergmann est né en 1969. A la fois poète, sculpteur et peintre, il s’est formé aux arts visuels aux Etats-Unis. Il vit à Lausanne.