25/01/2016

Le cœur du problème, de Christian Oster

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En rentrant chez lui, Simon découvre un homme mort, gisant sur le sol du salon. La balustrade est cassée. Pour toute explication, sa femme l'informe que l'homme "est devenu violent"; laconique, elle ajoute seulement qu'elle s'en va. S'en suit le récit de Simon et de ce corps avec lequel il va désormais devoir composer.

Ce roman est une pépite. La plume de Christian Oster, peut-être l'un des meilleurs stylistes français contemporain, est plus enjouée et subtile que jamais. Bien que ne publiant plus dans cette maison, on perçoit la "patte Minuit", le travail sur la forme, les longues phrases, les dialogues encastrés dans le fil de la narration, les jeux de mots et de rythme. Ajoutons encore que l'humour pince-sans-rire, présent par petites touches au fil des pages, ne gâche en rien le plaisir de lecture.

Pour dire les choses vite, quand je suis rentré chez moi ce soir de juillet, il y avait un homme mort dans le salon. Pour les dire plus précisément, l’homme était allongé sur le ventre, à l’aplomb de la mezzanine où nous avions notre chambre, Diane et moi, et dont j’ai vu que la balustrade avait cédé. Nous devions depuis longtemps renforcer cette balustrade, qui commençait à présenter du jeu. Je sortais d’un rendez-vous de travail particulièrement improductif et j’étais plutôt de mauvaise humeur, si bien que ma première réaction a été une forme d’agacement, un peu comme si je venais de trouver le salon en désordre ou, pour être plus juste, comme si ce qui ressortait de ce que j’avais découvert avait prioritairement à voir avec le désagrément. (incipit)

Si elle n'est pas inexistante, l'intrigue est secondaire par rapport au langage. Peu de rebondissements, pour ainsi dire aucune action dans ce livre, et pourtant l'effet de suspense est efficace, qui fonctionne sur l'identification au personnage pris dans une tourmente qui le dépasse et le paralyse. Il y a de l'absurde, de l'excessif, de l’incompréhensible dans cet anti-héros en posture de victime, son cadavre sur les bras et sa femme en fuite!

Sous de faux airs de polar, Le coeur du problème est avant tout le portrait d'un homme, la cinquantaine déjà un peu grise, qui semble se trouver à la croisée des chemins. Personnage cultivé, solitaire et un brin désabusé, Simon se laisse porter avec flegme par les événements qui s'enchaînent, provoquant chez le lecteur un mélange d'incompréhension et d'empathie. Amateurs d'enquêtes policières, de retournements de situation et de recueil d'empreintes digitales, passez votre chemin: le plaisir de la lecture ne vient pas ici de la recherche du coupable ou du mobile, ni du coup de théâtre final. Les raisons du meurtres sont secondaires.

En définitive, un roman exigeant dans lequel le style "clinique" de l'auteur est mis avec talent au service du détachement vécu par le protagoniste. Il n'y a au fond que la fin, soit les vingt ou trente dernières pages, qui laissent un arrière-goût d'inachevé, l'auteur finissant par tourner doucement en rond; mais n'est-ce pas là la seule manière de conclure ce récit ?

Christian Oster
Le coeur du problème
Ed. de l'olivier, 2015
188 pp.

L'auteur: Christian Oster est un écrivain français, né à Paris en 1949. Après avoir lu Chiendent de Raymond Queneau, Christian Oster se lance en littérature en écrivant des polars pour le Fleuve noir, dans les années 1980. Il est connu pour être l'auteur de Mon grand appartement, récompensé en 1999 par le Prix Médicis, et d'Une femme de ménage (2001), adapté au cinéma par Claude Berri, tous deux parus aux éditions de Minuit (Wikipedia).

14/01/2016

Le patient zéro, de Baptiste Naito

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Dans Le patient zéro, Baptiste Naito narre le quotidien d'un jeune steward de Swissair qui découvre être porteur de cette nouvelle maladie dont on commence à parler, le SIDA.

L'action se situe au début des années quatre-vingt, quand l'esprit de libéralisme social et sexuel qui a éclos avec les communautés hippies de Haight-Ashbury souffle encorePersonnage aussi cynique qu'attachant, notre Steward mène sa petite vie de jouisseur, il vole de ville en ville sans trop sembler se fatiguer dans son boulot, donne des notes aux femmes qu'il séduit en grand nombre, soigne sa garde-robe et descend bière sur bière avec ses potes. L'insouciance qui a caractérisé cette époque (votre serviteur, trop jeune pour l'avoir connue, ne pouvant s'en tenir qu'aux témoignages) est bien rendue par Naito, avec le souci du détail qu'on lui connaît et qu'il avait déjà manifesté dans son premier roman, Babylone: les trente glorieuses ne sont pas loin, le progrès technologique s'accélère (symbolisé par ce fameux ordinateur qu'utilise le héros pour la première fois), et avec lui la promesse d'un avenir radieux, la prestigieuse compagnie Swissair, véritable fleuron national, poursuit un développement que rien ne semble pouvoir arrêter...

On retrouve dans ce roman la plume particulière de Baptiste Naito, un style simple et très oral, sans réelle prise de risque ni innovation stylistique, que l'auteur met au service de la fluidité du récit: c'est propre et efficace - quasiment suisse-allemand -  les presque quatre-cent pages du récit sont rapidement tournées, l'intérêt est présent jusqu'aux dernières lignes. A partir d'une histoire dans laquelle, finalement, il ne se passe pas grand chose, l'auteur parvient à susciter et maintenir l'intérêt du lecteur par la justesse dans la construction psychologie de son héros, avec ses forces et ses fêlures, par les dialogues souvent teintés d'une bonne couche d'ironie, par ses descriptions précises des lieux, des gens et des ambiances.

Reste la question de la morale de l'histoire: qu'a voulu nous dire Baptiste Naito ? Le Patient zéro est construit sur une structure dramatique classique: après une période de jouissance (notamment sexuelle) et d'excessive insouciance arrive une catastrophe qui punit les hommes. Faut-il y voir, comme le suggère le titre de son premier roman, une référence explicite à la Bible ? A travers ses romans, Baptiste Naito propose-t-il des réinterprétations contemporaines de certains mythes du livre sacré ? Avec le Patient zéro, Baptiste Naito livre un conte moral, cet aspect étant particulièrement visible dans le dernier quart de l'ouvrage. Malade, le héros se transforme physiquement et à cette déchéance physique correspond une transformation morale, cette fois-ci vers le mieux. A mesure qu'il prend conscience de sa situation, le héros se questionne sur le "vrai" sens de la vie, les valeurs, sur son rapport aux autres, sur le mal qu'il a pu faire autour de lui; il finira même par se réconcilier plus ou moins avec un père distant... On peut regretter ici ce qui s'apparente à un happy-end un peu facile et convenu (le héros qui découvre, dans l'adversité, l'importance d'aimer et de respecter les autres), même si cette fin confère une profondeur supplémentaire au roman.

Je me sers un verre d'eau. Finalement, je ne deviendrai pas acteur. Je ne ferai pas d'études et peu de gens se souviendront de moi. Je ne deviendrai pas célèbre, mais ça ne me touche pas vraiment. Je me serai bien amusé. J'aurai d'avantage profité de la vie que la plupart des gens. J'aurai plus fait en trente ans que les autres en soixante ou septante ans. Je ne me serai jamais ennuyé. J'aurai fait tout ce dont j'aurai eu envie. Je ne changerais pas ma vie contre celle d'un autre.

Avec Le patient zéro, Baptiste Naito signe un roman très réussi, dans la lignée de Babylone. Il propose une réflexion sur le sens de la vie et les conditions du bonheur qui, sans éviter quelques facilités, ne peut que toucher le lecteur.

Baptiste Naito
Le patient zéro
Editions de l'Aire, 2015
396 pp. 

L'auteur: Baptiste Naito est né en 1982 à Genève. Il a étudié le français, l’histoire et la psychologie à l’Université de Lausanne et enseigne dans un établissement secondaire du canton de Vaud. Il a publié Babylone en 2013. Le patient zéro est son second roman.

09/01/2016

A plat, de Jean Chauma

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Dans A plat, Jean Chauma nous fait vivre la journée de Jean d'en bas, voyou au physique de déménageur et tête (trop) pensante d'une petite bande de trois malfrats. Du café du matin jusqu'à la tombée du soir, on suit l'homme dans ses (non) actions et ses déplacements, occasion pour l'auteur de décrire cet environnement à la fois animé et miséreux d'une banlieue sans perspectives, avec ses lieux de sociabilité, ses avenues, la répartition spatiale de ses quartiers et de ses commerces.

Ce court roman se présente comme un crescendo bien construit: les premières scènes posent le décor et le personnage principal, le rythme est plutôt lent, il y a une attente, l'impression que quelque chose doit se passer, on se demande où veut en venir l'auteur et puis l'intrigue monte en intensité, jusqu'au point d'orgue qui conclut le livre. La dernière scène, plus intense, est ficelée à partir de phrases courtes, d'un ton vif, de jeux de regard entre protagonistes conférant une atmosphère d'urgence. A travers les quelques cent pages du récit, la gestion de la lenteur et de la vitesse est maîtrisée, sans chichis, sans jamais aucune prétention. Du travail de professionnel.

Il ressort de la lecture d'A plat comme une impression de fatalité un brin absurde, comme si les événements s'enchaînaient en une logique implacable mais sans réelle gravité, sans que les protagonistes, à commencer par Jean, n'aient de prise sur le cours des choses. Ainsi l'un des derniers chapitres commence-t-il de cette manière: "Et voilà. Tout est dit. Tout est raconté [...] Le reste de l'histoire est du fait divers, et n'est-ce pas là le lot de beaucoup [...] ?" Jean Chauma lui-même ne semble-t-il pas peindre une certaine futilité,  une absence de sérieux du quotidien lorsqu'il écrit:

Prenons encore un peu de distance, de hauteur, nous voyons nos trois lascars traverser une nouvelle fois la petite place et monter dans une voiture, se perdre vite dans la circulation, rien de bien particulier pour les différencier des autres gens.  Encore un peu de hauteur, le quartier, la cité avec ses hautes tours, la place en demi-cercle, la rue qui monte vers le quartier du haut, ça bouge dans tous les sens, apparemment sans cohérence, fourmilière, termitière. Vu de cette hauteur, déjà, les hommes paraissent bien prétentieux de se croire le centre du monde, le nombril de l'univers, inventeurs de Dieu et de l'Histoire.

La biographie de l'auteur, naturellement, ajoute de l'intérêt au texte, lequel oscille selon la quatrième de couverture "entre fiction, expérience et connaissance"; pas étonnant que ça sonne sacrément juste. Les mots notamment sont savoureux, argot souvent teinté d'humour, expressions fleuries. Il y a beaucoup de cinéma dans ce roman, des références populaires, des images de polars français classiques, on se verrait bien dans un film des années quatre-vingt, une pellicule un peu jaunie, des vieilles bagnoles dans le genre de celle présentée sur la couverture, des gros calibres, des types plus ou moins louches attablés devant des pastis, clopes vissées au coin du bec, braqueurs à cœur, pas vraiment méchants... On plonge avec plaisir dans ce qui avant tout un roman d'ambiance, où les dialogues, les descriptions, les odeurs et les sons prennent le pas sur l'intrigue qui ne semble ici que prétexte à la mise en scène de caractères, de Jeannot en particulier.

Au fond, l'écoulement presque mécanique de la vie de Jean n'est troublée que par ses doutes, et c'est précisément dans ce nœud que se joue le roman. Dès les premiers lignes, on saisit que l'homme attablé dans la cuisine de son HLM, les couilles à l'air sous sa robe de chambre, est peut-être un peu plus tourmenté qu'il ne devrait. Car Jean est d'abord un homme qui doute, un homme "qui se dit qu'il devrait se dire quelque chose". Non pas qu'il le fasse consciemment, non pas qu'il se perde dans de grands questionnements existentiels;  pas le genre du bonhomme... Jean d'en bas aurait plutôt tendance à vouloir chasser ces idées un peu confuses qui lui bourdonnent dans le ciboulot, après tout un mec ça en impose, ça se fait pomper à l'arrière-salle des troquets, ça profite de la vie, mais ça se creuse certainement pas le chou à longueur de journée. Enculer des mouches, c'est pas le genre de la maison; mais l'homme est humain, à son corps défendant. Et derrière sa face de brute, ses interrogations sur le libre arbitre résonnent en chacun de nous.

Jean Chauma a eu la finesse de faire d'A plat un roman brut et incisif. Sa structure en crescendo, la justesse du regard sociologique, l'aspect rugueux de l'écriture parfois un peu sale qui sent la sueur et le mauvais vin, la saveur des dialogues, tout cela combiné à cette pointe d'absurdité en font un excellent roman.

Jean Chauma
A plat
BSN Press, 2015
129pp. 

L'auteur: Jean Chauma, écrivain français né à Paris en 1953, est l'auteur de plusieurs ouvrages qui, sous des genres divers (le roman, la nouvelle, la poésie), donnent à voir et à faire comprendre ce qu'est le milieu du banditisme, notamment celui de la France des années 1960-70 (Wikipedia).