25/11/2016

La dernière conversation, de Daniel Bernard

Pièce en cinq scènes, La dernière conversation offre une vision de l’ultime heure de Jean-Paul Marat (1743-1793), figure mythique de la révolution française.

La pièce nous plonge dans la France de 1793, quatre ans après la prise de la Bastille, en période de Terreur. C’est peu dire que les temps sont troublés, les passions exacerbées.

Bien documentée, accompagnée d’une préface et d’une postface replaçant les événements dans leur contexte historique, la pièce de Daniel Bernard offre un éclairage sur cette période complexe qui continue de structurer le destin de la France et, dans une large mesure, de l’Occident. Il est frappant de constater combien les problèmes discutés alors continuent d’être actuels, à commencer par la question centrale de la redistribution des richesses. Il est beaucoup question aussi du sang à verser: faut-il aller, au nom de principes jugés supérieurs, jusqu’aux massacres, jusqu’aux appels au meurtres placardés sur les murs, jusqu’à la terreur d’Etat (on dirait aujourd’hui jusqu’au terrorisme) ? Peut-on envisager une prise de pouvoir révolutionnaire qui ne serait pas suivie de purifications, d’épurations ? Qui ne serait pas accompagnée de jugements arbitraires, d’exécutions sommaires, de tribunaux révolutionnaires ? Autant de questions qui se sont douloureusement posées pendant et après la Révolution française, mais aussi après les expériences russes, cambodgiennes ou coréennes, pour ne citer que quelques exemples ultérieurs.

Peu d’hommes, je le sais, seraient d’humeur de s’immoler au salut de la patrie. Mais quoi ! un citoyen qui n’a ni parents, ni femme, ni enfants à soutenir craindrait-il donc de courir quelques dangers pour sauver une grande nation ? tandis que des milliers d’hommes abandonnent le soin de leurs affaires, s’arrachent du sein de leur famille, bravent les périls, les fatigues, la faim, et s’exposent à mille morts pour voler à la voix d’un maître dédaigneux et superbe, porter la désolation dans les pays lointains, égorger des infortunés qu’ils n’ont jamais vus et dont ils ont à peine entendu parler !

Daniel Bernard réussit brillamment, et parfois avec une pointe d’ironie, à mettre en scène l’introspection d’un homme face à l’Histoire. Il restitue ce que pouvait être l’air du temps de ces jours révolutionnaires, dans le langage exalté et particulièrement violent de l’époque; les nombreux extraits tirés du journal « L’Ami du peuple » de Marat, récités par les différents protagonistes, sont à cet égard passionnants. C’est du français, et pourtant personne aujourd’hui, plus aucun politicien, n’oserait plus écrire ainsi.

Si on peut parfois juger qu’il se montre un brin complaisant envers un homme qui n’a eu de cesse de réclamer le sang, le portrait tiré par Daniel Bernard reste néanmoins neutre et crédible.

Daniel Bernard
La dernière conversation
Ed. Eclectica, 2010
88 pp. 

L’auteur: Cinéaste de formation, Daniel Bernard a réalisé de très nombreux documentaires et émissions de télévision. En 1989, il rédige un scénario de film de long-métrage: Juliette au passé simple. En 1992, son premier roman Ciel bleu-roseest publié, et il écrit sa première pièce: Tu gardes le chien, Cid? Il est actuellement rédacteur en chef de France Loisirs en Suisse.

11/11/2016

Monde animal, de Blaise Hofmann

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Le dernier livre du voyageur Blaise Hofmann s’ouvre sur un cheminement nocturne dans la neige par -15 degrés, quelque part dans le Jura vaudois. La nature, disons l’environnement immédiat, s’invite dans le récit dès les premières lignes: sensation de la glace sous les semelles, sapins, brindilles, le froid contre le visage. L’homme finira par atteindre une grange, quelques planches mal fixées, dans laquelle il passera une nuit pénible. Un feu, l’air, la terre, comme symboles de cette quête d’une certaine authenticité rustique.

Car cet ouvrage retrace une quête. Aux quatre coins de la Suisse romande, le narrateur semble rechercher les traces, au sens propre comme au figuré, d’un monde animal sauvage, disons aussi inaltéré, dénaturé par l’homme que possible. Vaste projet, forcément voué à l’échec ! Le narrateur le reconnaît d’ailleurs, qui s’interroge sans illusions : « que reste-t-il de sauvage en Suisse ? »

L’une des forces du livre consiste justement à exposer ce « business du sauvage », cette vente lucrative d’un mythe et d’un fantasme à une population de plus en plus urbaine et étrangère au vivant. Si l’on pense bien entendu aux safaris africains et autres voyages organisés au milieu de vastes réserves artificielles, l’auteur met le doigt sur un commerce du même acabit, nettement moins connu, sévissant sous nous latitudes. Le monde de l’ornithologie semble particulièrement concerné: la description d’un voyage organisé sur le Léman est particulièrement saisissante. Afin d’attirer un oiseau rare dans les viseurs des photographes, les organisateurs déversent quantité de pain autour de l’embarcation, jusqu’à créer un nuage de mouettes, lequel sera ensuite gentiment déplacé jusqu’au milieu du lac, afin d’attirer le précieux volatile. D’autres exemples illustrent combien le sauvage est chez nous régulé, encadré, organisé, que l’on pense à l’observation du gypaète barbu en Valais, touristiquement intéressante: afin d’amener le rapace près de l’arrivée d’une télécabine, on hésitera pas à amener des carcasses d’animaux déposées aux endroits les plus photogéniques.

On devrait toujours publier côte-à-côte la photo de l’animal et celle du photographe en situation. On verrait alors un peloton serré de naturalistes à torse nu, qui sirotent des bières tièdes. En fond, la station d’arrivée de la télécabine et le bassin turquoise des Walisser Alpentherme… Notre cabine s’ouvre. Deux cent mètres, c’est ce qu’il faut marcher pour atteindre le bord de la falaise, un cirque rocheux que le gypaète utilise comme ascenseur thermique. La commune de Loèche y a récemment tendu un câble de sécurité. Plusieurs panneaux interdisent de jeter des détritus.

L’ambition pédagogique de l’ouvrage, mais sans que le ton ne soit professoral, est très appréciable. En peu de pages, on apprend beaucoup: nidifications d’oiseaux, vies d’insectes, histoire de la réintroduction du gypaète barbu en Suisse en provenance du zoo de Kaboul, dentition du silure… A lire Hofmann on se remémore des souvenirs d’enfance, une forme d’émerveillement naïf et touchant dans la découverte d’un univers proche et vaguement inquiétant, en tous les cas mal connu. On a apprécié tout autant le souci des lieux, du terroir local: chaque observation est située, avec un intérêt pour la géologie, le sol, le relief et l’histoire. Cet ancrage dans le local permet d’en souligner la spécificité. Pas besoin de faire des milliers de kilomètres: un monde inconnu et hautement diversifié s’offre à nous, à deux pas. Un monde gratuit et qui, fort heureusement, ne « sert à rien ». Un monde menacé aussi, à l’image du drame vécu par ces espèces dont il ne reste plus qu’une poignée d’individus, à l’image de l’Ibis chauve, en danger critique d’extinction.

Il n’était sans doute pas facile d’écrire un tel livre, toute la difficulté résidant dans le fait d’exprimer un amour, un respect du monde animal, sans tomber dans la niaiserie ni la banalité. Comment raconter la nature, comment la dire ? Blaise Hofmann, en écrivain talentueux, y est parvenu magnifiquement. Alors bien sûr, on peut parfois percevoir au travers du récit quelques restes de bons sentiments, mais la justesse du propos et la beauté de l’écriture l’emportent.

Ce petit ouvrage, joliment illustré, est une véritable réussite, un livre intelligent qui nous parle de la Suisse romande sous un angle original, qui évoque l’état de notre monde sans prêcher ni moraliser. L’auteur nous donne à voir du pays, c’est un récit très suisse aux genres pluriels, ni tout à fait témoignage, ni tout à fait manifeste. Véritable éloge du local, Monde animal nous invite à ouvrir les yeux: c’est déjà beaucoup.

Blaise Hofmann
Monde animal
Editions d’autre part, 2016

L’auteur: Licencié en Lettres à l’Université de Lausanne, il a travaillé comme aide-infirmier, animateur, berger, enseignant. Auteur de sept romans et récits de voyage, il reçoit en 2008 le Prix Nicolas Bouvier au festival des Étonnants Voyageurs de Saint Malo et la Bourse Leenaards 2009. Il écrit aussi régulièrement pour la scène et sera l’un des deux librettistes de la Fête des Vignerons en 2019 à Vevey.

13/06/2016

Un Juif pour l'exemple (film)

Librement inspiré du roman homonyme de Jacques Chessex, le dernier film de Jacob Berger, Un Juif pour l’exemple, relate un drame survenu durant la Seconde Guerre mondiale, quand un marchand juif de bétail fut assassiné par des habitants de Payerne, partisans du nazisme.

On se souvient du scandale provoqué par la sortie du faux-roman de Jacques Chessex, court ouvrage plus proche d’un travail journalistique que d’une oeuvre de fiction: violemment pris à partie (notamment lors du carnaval de Payerne en 2009), l’écrivain sera placé au cœur d’une polémique jusqu’à son décès, accidentel, survenu durant une soirée de débat consacré au livre. A croire que quelques années après le rapport Bergier, l’examen par la Suisse de son passé récent reste problématique.

Le film de Jacob Berger est dense, intelligent, exigeant. Le travail des acteurs est remarquable: Bruno Ganz bien sûr, sa prestance magnifique, et plus encore Aurélien Patouillard, son physique (il y a du Goebbels chez cet acteur !) et son jeu si justes, excellent dans son rôle de petit chef zélé à moustache.

Le dispositif narratif, original, sert parfaitement l’intrigue. Le cinéaste a choisi de brouiller les repères en jouant sur les anachronismes, et cette construction fonctionne bien, qui permet de rendre le récit universel, de lui conférer une dimension exemplaire, hors des époques, hors du temps. Autre trouvaille, le cinéaste convoque Chessex dans ce film dont il est à la fois l’auteur et l’acteur, à différents âges de sa vie. Ces interventions permettent, pour qui s’intéresse à la biographie de l’écrivain, d’expliquer l’une des cause de son engagement dans l’écriture; elles donnent aussi l’occasion de questionner la réception de l’oeuvre et la manière dont Jacques Chessex, d’une certaine manière, était déjà considéré comme mort de son vivant (l’édifiante séquence de l’émission radio, en prologue).

L’une des forces du travail de Jacob Berger consiste à ouvrir de nombreuses pistes de réflexion. La question de la mémoire parcourt le film, en particulier la manière par laquelle celle-ci est prise en charge par les payernois: comment gérer l’héritage d’un tel drame ? Le spectateur ne peut ici que rester sur sa faim: pourquoi les habitants ont-ils réagi si violemment à la sortie du livre de Chessex ? Faut-il y voir une forme de culpabilité, de honte, ou peut-être n’ont-ils pas supporté de se voir donner des leçons de morale par la presse, les élites et la bonne société lémanique ? Ne faut-il pas voir dans leur réponse exacerbée une forme de résistance à une certaine arrogance, à un mépris très urbain de l’arrière-pays, de ces paysans mal dégrossis dont on se paie volontiers la tête, en ville ? On aurait également aimé en savoir un peu plus sur ces « nazis suisses », tant l’histoire officielle du pays semble affirmer qu’ils n’ont pas existé. Qui étaient-ils ? Dans quelles couches sociales se recrutaient-ils ? On aurait aimé mieux comprendre l’insertion de ce groupe d’admirateurs du Führer dans la société rurale d’alors. Garçons de ferme, garagiste, les protagoniste sont issus de milieux modestes: est-ce à dire qu’une partie de la bourgeoisie locale n’a pas succombé aux promesses du nouvel ordre européen ?

Autre point fort du film, alors que la thématique aurait pu s’y prêter, l’auteur n’est pas tombé dans le piège du militantisme, se refusant à donner des leçons de morale, posture particulièrement désagréable et caractéristique d’un certain cinéma suisse contemporain. Berger n’établit pas ces parallèles faciles et assez convenus entre la situation d’aujourd’hui et les « heures les plus sombres », se contentant de faire ce qu’il sait faire, raconter, mettre en scène une histoire, avec talent. Le spectateur, dont on présume qu’il est capable de se faire sa propre opinion de la situation, est laissé en fin de projection avec ses questions; c’est désormais à lui, d’une certaine manière, de faire sa part du travail.

Le film souffre néanmoins de quelques faiblesses. Dans une scène illustrant le sadisme du personnage, on voit le nazi Fernand Ischi fouetter sa maîtresse, nue sur un lit: sans doute s’agit-il là d’une des scènes les moins nécessaires du film. Présenter un nazi en brute sadique battant sa maîtresse: l’auteur n’a-t-il pas pris le risque du stéréotype ? Surtout, n’est-ce pas réduire la complexité du phénomène nazi à une simple psychopathologie ? On sait bien, au moins depuis Hannah Arendt, que les choses sont plus complexes que cela. Le nazisme est aussi un opportunisme, une lâcheté, une jalousie, une facilité; le film l’illustre parfaitement. On regrette également que les habitants, la société d’une manière générale, soient pareillement absents du film de Berger: les rues sont étonnamment vides, les cafés fréquentés uniquement par les protagonistes, il n’y a personne dans les commerces… Involontairement sans doute, car on ne voit pas bien en quoi cela servirait l’intrigue, le cinéaste donne à voir une ville à l’ambiance post-apocalyptique: s’agit-il d’un parti pris esthétique ? Ou plus vraisemblablement, malheureusement, d’une absence de moyens ? Car le film, à l’évidence, aurait mérité un financement plus conséquent. Ou sont les figurants ? Les décors, les costumes ? Malgré le jeu entre les époques, on aurait apprécié parfois une reconstitution un peu plus aboutie de la ville d’alors (car c’est aussi ça, le cinéma, n’est-ce pas ?). Et que penser de cette scène d’une virée à moto, visiblement tournée sur fond vert avec décor mouvant en arrière-fond, dont l’artificialité est gênante ? S’il y a bien quelque chose que le spectateur ne veut pas voir, ce sont les ficelles, les astuces, les coulisses.

Un juif pour l’exemple n’en reste pas moins un excellent film, qui rend brillamment hommage à Jacques Chessex.

Un Juif pour l’exemple
Film de Jacob Berger
Suisse, France, 1h13
Date de sortie en salle: 14 septembre 2016

Le cinéaste: Jacob Berger est un cinéaste d’origine britannique et suisse, né à Lydney, en Grande-Bretagne, en 1963. Dans les années 1990, il enchaîne une série de reportages et une série de téléfilms avant de se lancer dans les années 2000 dans la réalisation d’un long-métrage pour le cinéma. En 2007, paraît le film Une journée, récompensé dans plusieurs festivals. Il est également scénariste.

21:09 Publié dans Culture | Tags : chessex, cinéma, critique | Lien permanent | Commentaires (15)