11/11/2016

Monde animal, de Blaise Hofmann

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Le dernier livre du voyageur Blaise Hofmann s’ouvre sur un cheminement nocturne dans la neige par -15 degrés, quelque part dans le Jura vaudois. La nature, disons l’environnement immédiat, s’invite dans le récit dès les premières lignes: sensation de la glace sous les semelles, sapins, brindilles, le froid contre le visage. L’homme finira par atteindre une grange, quelques planches mal fixées, dans laquelle il passera une nuit pénible. Un feu, l’air, la terre, comme symboles de cette quête d’une certaine authenticité rustique.

Car cet ouvrage retrace une quête. Aux quatre coins de la Suisse romande, le narrateur semble rechercher les traces, au sens propre comme au figuré, d’un monde animal sauvage, disons aussi inaltéré, dénaturé par l’homme que possible. Vaste projet, forcément voué à l’échec ! Le narrateur le reconnaît d’ailleurs, qui s’interroge sans illusions : « que reste-t-il de sauvage en Suisse ? »

L’une des forces du livre consiste justement à exposer ce « business du sauvage », cette vente lucrative d’un mythe et d’un fantasme à une population de plus en plus urbaine et étrangère au vivant. Si l’on pense bien entendu aux safaris africains et autres voyages organisés au milieu de vastes réserves artificielles, l’auteur met le doigt sur un commerce du même acabit, nettement moins connu, sévissant sous nous latitudes. Le monde de l’ornithologie semble particulièrement concerné: la description d’un voyage organisé sur le Léman est particulièrement saisissante. Afin d’attirer un oiseau rare dans les viseurs des photographes, les organisateurs déversent quantité de pain autour de l’embarcation, jusqu’à créer un nuage de mouettes, lequel sera ensuite gentiment déplacé jusqu’au milieu du lac, afin d’attirer le précieux volatile. D’autres exemples illustrent combien le sauvage est chez nous régulé, encadré, organisé, que l’on pense à l’observation du gypaète barbu en Valais, touristiquement intéressante: afin d’amener le rapace près de l’arrivée d’une télécabine, on hésitera pas à amener des carcasses d’animaux déposées aux endroits les plus photogéniques.

On devrait toujours publier côte-à-côte la photo de l’animal et celle du photographe en situation. On verrait alors un peloton serré de naturalistes à torse nu, qui sirotent des bières tièdes. En fond, la station d’arrivée de la télécabine et le bassin turquoise des Walisser Alpentherme… Notre cabine s’ouvre. Deux cent mètres, c’est ce qu’il faut marcher pour atteindre le bord de la falaise, un cirque rocheux que le gypaète utilise comme ascenseur thermique. La commune de Loèche y a récemment tendu un câble de sécurité. Plusieurs panneaux interdisent de jeter des détritus.

L’ambition pédagogique de l’ouvrage, mais sans que le ton ne soit professoral, est très appréciable. En peu de pages, on apprend beaucoup: nidifications d’oiseaux, vies d’insectes, histoire de la réintroduction du gypaète barbu en Suisse en provenance du zoo de Kaboul, dentition du silure… A lire Hofmann on se remémore des souvenirs d’enfance, une forme d’émerveillement naïf et touchant dans la découverte d’un univers proche et vaguement inquiétant, en tous les cas mal connu. On a apprécié tout autant le souci des lieux, du terroir local: chaque observation est située, avec un intérêt pour la géologie, le sol, le relief et l’histoire. Cet ancrage dans le local permet d’en souligner la spécificité. Pas besoin de faire des milliers de kilomètres: un monde inconnu et hautement diversifié s’offre à nous, à deux pas. Un monde gratuit et qui, fort heureusement, ne « sert à rien ». Un monde menacé aussi, à l’image du drame vécu par ces espèces dont il ne reste plus qu’une poignée d’individus, à l’image de l’Ibis chauve, en danger critique d’extinction.

Il n’était sans doute pas facile d’écrire un tel livre, toute la difficulté résidant dans le fait d’exprimer un amour, un respect du monde animal, sans tomber dans la niaiserie ni la banalité. Comment raconter la nature, comment la dire ? Blaise Hofmann, en écrivain talentueux, y est parvenu magnifiquement. Alors bien sûr, on peut parfois percevoir au travers du récit quelques restes de bons sentiments, mais la justesse du propos et la beauté de l’écriture l’emportent.

Ce petit ouvrage, joliment illustré, est une véritable réussite, un livre intelligent qui nous parle de la Suisse romande sous un angle original, qui évoque l’état de notre monde sans prêcher ni moraliser. L’auteur nous donne à voir du pays, c’est un récit très suisse aux genres pluriels, ni tout à fait témoignage, ni tout à fait manifeste. Véritable éloge du local, Monde animal nous invite à ouvrir les yeux: c’est déjà beaucoup.

Blaise Hofmann
Monde animal
Editions d’autre part, 2016

L’auteur: Licencié en Lettres à l’Université de Lausanne, il a travaillé comme aide-infirmier, animateur, berger, enseignant. Auteur de sept romans et récits de voyage, il reçoit en 2008 le Prix Nicolas Bouvier au festival des Étonnants Voyageurs de Saint Malo et la Bourse Leenaards 2009. Il écrit aussi régulièrement pour la scène et sera l’un des deux librettistes de la Fête des Vignerons en 2019 à Vevey.

27/03/2016

Michel Buenzod: l’homme engagé, l’écrivain, de Pierre Jeanneret

Une fois n’est pas coutume, c’est d’une biographie dont il sera aujourd’hui question. Dans son dernier livre, l’historien spécialiste du mouvement ouvrier Pierre Jeanneret nous parle de Michel Buenzod, écrivain de talent et militant popiste infatigable, disparu en 2012. Comme l’indique son titre, l’ouvrage est constitué de deux parties.

Communiste fervent, Michel Buenzod fait partie de cette génération de militants comme l’époque n’en produit plus. Dès ses années de jeunesse, sa vie se confond avec le combat pour la justice sociale et la paix, concrétisés dans un soutien sans faille au régime soviétique (un soutien quelque peu naïf à un régime idéalisé, sur lequel Buenzod s’expliquera dans les dernières années de sa vie). En proposant le portrait d’un militant « exemplaire », Pierre Jeanneret nous plonge dans la Suisse de la deuxième moitié du XXe, dans la dureté et l’exhalation des combats politiques d’alors; c’est une plongée passionnante dans les mouvances, combats et idées ayant traversé la Suisse de la période de guerre-froide qui est proposée. C’est aussi l’itinéraire et la maturation politique d’un homme étant passé du gauchisme le plus radical à une posture beaucoup plus ouverte et rassembleuse, sans jamais que cet infléchissement ne signifie l’oubli des valeurs.

La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée au Buenzod dramaturge et écrivain. Assez injustement, le créateur reste mal connu en Suisse romande: sans doute faut-il y voir l’effet de son engagement communiste, même si le poids de l’étiquette est aujourd’hui moins important qu’il ne l’a été. Y sont recensés les diverses pièces de théâtre et romans écrits par Buenzod; bien que travaillant principalement sur des thématiques sociales, l’auteur a également touché à la science fiction et au polar. En historien, Pierre Jeanneret a toujours le souci d’ancrer les écrits de l’auteur dans leur contexte: chaque production est brièvement résumée, et les conditions de production et de réception de celles-ci sont mises en perspective. La présentation des productions en regard des objectifs et des éventuelles difficultés rencontrées par l’auteur rendant ceux-ci d’autant plus vivants. Figure également dans cette seconde partie un beau poème de 1982, un parmi les quatre retrouvés dans les archives de l’auteur, et qui se termine ainsi:

Songe, mirage, imaginaire,
féerie, chimère, illusion,
fantasme des saisons lunaires,
vous avez vêtu mes passions
d’un rêve aux mythes exemplaires.

La position de l’historien est délicate: son amitié, voire une certaine admiration pour Buenzod sont autant d’obstacles potentiels à la nécessaire objectivité qu’un tel travail requiert. Bien conscient de l’enjeu, Pierre Jeanneret parvient à maintenir un équilibre critique, évitant toute complaisance dans le propos. S’appuyant sur une somme importante d’archives ainsi que sur de nombreux interviews qu’il a lui-même réalisés, Jeanneret publie un livre très intéressant, tenant à la fois de la biographie, de l’étude historique et de l’hommage critique.

Pierre Jeanneret
Michel Buenzod: l’homme engagé, l’écrivain
Ed. de l’Aire, 2016
176 pp. 

L’auteur: Pierre Jeanneret a été maître de français et d’histoire dans des gymnases vaudois. Docteur ès Lettres, il est l’auteur de nombreux ouvrages, contributions et articles historiques, centrés sur le mouvement socialiste, communiste et ouvrier en Suisse.

L'emposieu, de Louis-Albert Zbinden

En vacances quelques jours dans le village neuchâtelois (et imaginaire) de Vibrène, le journaliste Jérôme Dombresson apprend la mort d’un notable local. Le défunt, un retraité taciturne qui ne semblait avoir de contacts qu’avec sa fille et ses abeilles, nettoyait son pistolet quand le coup est parti, au beau milieu de la nuit. Pas de témoins, pas d’ennemis connus: un dramatique accident en somme, affaire réglée! Mais rapidement, Dombresson perçoit comme un malaise, un silence plutôt. Quelque chose ne tourne pas rond dans cet empressement à enterrer le corps, dans l’attitude de sa fille, dans l’unanimité d’un village trop pressé de revenir à la normale.

Dans le Haut-Jura, un emposieu est un trou dans le sol, sorte d’entonnoir où les eaux s’engouffrent: Louis-Albert Zbinden use de cette métaphore pour narrer la justice en ces terres rurales, les hommes d’ici sachant faire disparaître dans l’emposieu de l’ordre social ce qui fait tache dans le paysage.

Publié en 1981, L’emposieu est un roman policier très ancré dans le terroir neuchâtelois, sorte de polar rural proche parfois de l’étude ethnographique. Il s’agit d’une publication typique des Editions Mon village, dont la ligne est centrée en partie sur les romans du terroir.

J’ai eu la chance de rencontrer en quelques occasions Louis-Albert Zbinden: tout comme Jérôme Dombresson, son alter-égo romanesque, Zbinden était un neuchâtelois exilé à Paris (natif du Locle, il passa les dernières années de sa vie entre la capitale française et la Côte-aux-fées, au bout du Val-de-Travers), mais qui était resté très attaché à sa terre d’origine. L’atmosphère particulière des lieux est rendue avec précision et souci de réalisme, les mutations d’un pays tiraillé entre traditions et modernité, les paysages, l’odeur des tourbières, les saisons, les événements naturels, le relief jurassien et les roches imposent leur présence de manière forte. L’effet de huis clos est renforcé par la topologie enfermante des vallée et des combes, et c’est l’impression d’une certaine claustrophobie qui saisit le lecteur. A lire Zbinden, on ressent une ambivalence, sorte de fascination pour le Jura neuchâtelois, mêlée d’un regard critique. L’omerta, l’archaïque solidarité villageoise, la méfiance viscérale à l’égard des étrangers, de tout ce qui ne vient pas d’ici, sont exposés avec froideur, sans concession. Car L’emposieu est avant tout un roman d’ambiance: l’intrigue policière, bien que prenante, est ici un prétexte, un fil conducteur permettant avant tout de parler des lieux et des gens.

L’été du Jura fait illusion sur qui ignore ses arrière-automnes et ses petits printemps. C’est alors le pays de la désolation. Il faut, un jour avant la neige, quand l’herbe est morte, ou bien un jour qui suit sa fonte, quand l’herbe nouvelle n’est pas encore née, avoir embrassé la vallée des Chaux, par exemple du sommet de Sommartel, avec ses sapins noirs, ses brouillards échevelés qui décapitent les Joux, ses gibets de bouleaux défeuillés sur le marais, les fermes qui s’enfoncent dans la terre sous le plomb du ciel, pour connaître le tragique de ce pays et en mesurer le poids à l’angoisse qu’il procure.

Les protagonistes ressemblent aux personnages mis en scène par un Dürenmatt, ils sont stéréotypés, construits largement sur leur profession et leur statut social. On retrouve le médecin du village, le pasteur, l’aubergiste, le juge, et le journaliste dans le rôle du fouille-merde venant perturber l’équilibre du microcosme.

Ecrit dans un style magnifique parcellé de dialecte et de mots du cru, forcément un peu daté en regard des production policières contemporaines (un rythme parfois un peu lent, mais qui s’accorde bien aux descriptions et à l’ambiance), L’emposieu parlera particulièrement au cœur des Neuchâtelois par la finesse du regard et la justesse du ton. Un roman très attachant qu’on découvre avec plaisir, et qui donne envie d’entrer dans l’oeuvre de Zbinden. A suivre donc, nous aurons sans doute l’occasion de reparler de cet auteur ici ou là.

Louis-Albert Zbinden
L’emposieu
Ed. Mon Village, 1981
252 pp.

L’auteur: Journaliste, Louis-Albert Zbinden (1922-2009) a été correspondant à Paris de la RSR pendant de nombreuses années. Spécialiste de l’oeuvre de Louis-Ferdinand Céline, il est également romancier et dramaturge, auteur d’une vingtaine d’ouvrages.