18/11/2013

Babylone, de baptiste Naito

C’est l’histoire d’une fugue. Nous sommes en 2001 : le narrateur, un genevois de vingt ans, prend un aller simple pour Lausanne. Il quitte silencieusement une famille absente et s’en va, sans que l’on sache réellement pourquoi.

Dans la capitale vaudoise — le roman se lit aussi comme une ode à Lausanne, à ses rues, ses places, ses commerces, ses bars mythiques — le jeune homme entame une vie d’errance, dormant sur un voilier au port de Vidy ou rencontrant un groupe de squaters utopistes qui l’hébergent quelques jours. Ses journées, il les passe à arpenter les rues de la ville sans dessein, tout au plus se demande-t-il s’il ne devrait pas prendre vraiment le large et partir dans un autre pays. Il dort dehors, se rêve une autre vie ; la présence fantomatique de son frère décédé dans un accident l’accompagne. Avec son ami Christophe, ils écument les fêtes et autres soirées branchées des environs, rencontrent des femmes, fument des joins et boivent jusqu’à ne plus vivre que la nuit, se couchant à l’aube pour ne se réveiller qu’en fin de journée.

Baptiste Naito a écrit un magnifique premier roman, au rythme lent, à la fois profond et généreux. Son narrateur est un jeune homme plutôt solitaire (mais qui, néanmoins, se fait inviter par des squaters et rencontre un certain succès en soirée, autant d’indices qu’il est tout sauf asocial ou enfermé en lui-même), désabusé, tourmenté par la mort de son frère, et qui semble chercher un sens à donner à sa vie. On apprécie la manière qu’a eu Naito de ne pas « trop en faire » : son personnage est travaillé avec beaucoup de réserve et de concision, de sorte qu’il ne tombe jamais dans les facilités du genre « jeune adulte qui se cherche ».

A travers lui, c’est aussi le portrait d’une vie estudiantine (et, peut-être, mais l'auteur n'a pas cette prétention, de la génération Loft-Story) qui est peint : les soirées, les discussions, les lieux évoquent avec beaucoup de réalisme ce que peut signifier avoir vingt ans à Lausanne, sans que l’on parvienne vraiment à savoir si le regard posé sur cette existence constitue un hommage nostalgique ou une critique gentiment moqueuse de ce milieu d’étudiants aisés, bobos et terriblement bien pensants. Et c’est peut-être là l’une des grandes forces de Naito, cette faculté qu’il a de ne pas prendre parti, de maintenir un « entre-deux » et un regard objectivant sur les choses, les gens et leurs actions.

Jessica est revenue des toilettes. Elle tenait son téléphone portable. Elle s’est assise, elle a baissé les yeux et elle a poussé un long soupir. « Il faut qu’on parle… elle a dit. » Ses lèvres tremblaient un peu. « C’est fini, elle a dit. Je ne veux plus continuer… » Elle a baissé la tête. J’ai pris mon paquet de Parisienne, j’en ai retiré une cigarette et je l’ai allumée. J’ai tiré une longue bouffée. « Alors ? Elle m’a demandé d’un air inquiet. » Je n’ai rien dit. « Alors ? On reste amis ? — Je ne sais pas, j’ai dit.» L’homme aux cheveux gris avait fini de manger. Il regardait quelque chose sur son téléphone portable. La jeune femme examinait ses ongles en balançant son pied. Je me sentais calme et vide et insensible. Le serveur a encaissé l’argent en plaisantant. Jessica s’est forcée à sourire. J’ai regardé de côté en silence. Nous sommes sortis du restaurant et nous sommes remontés à Saint-François. Elle s’est tournée vers moi. Elle a souri d’un air triste. « On reste amis alors ? — OK, j’ai dit en regardant par terre. » Elle m’a souhaité une bonne soirée. « Salut, j’ai dit et nous nous sommes fait la bise. »

Le regard, précisément, est sans doute ce qui fait la « patte » de l’auteur : c’est un regard original, d’une acquitté étonnante ; dans une interview, l’auteur fait d'ailleurs dire à un écrivain « Dans tous mes textes, j’ai essayé de faire ainsi, de dire simplement ce que je comprenais du monde qui nous entoure. ». Par les détails qu’il communique, par son excellent rendu des dialogues (certains sont très drôles, comme cette discussion entre deux adolescentes dans le métro), par sa faculté de mettre en scène les lieux et les gens, Naito fait preuve d’une grande force romanesque. Nous sommes loin de l’effet de style gratuit : ce regard « étonné » porté sur le monde construit véritablement l’ouvrage et lui donne sa raison d’être. Il permet également de conférer un sentiment d’absurdité parfois très frappant, qui sert évidement le propos et entre en résonance avec les états d’âme du narrateur — l’absurde, d’ailleurs, constitue sans doute l’un des thèmes de l’ouvrage, encore souligné par l’utilisation de phrases courtes et saccadées. Babylone propose encore une réflexion sur le temps : rien d’étonnant lorsqu’on sait que Naito est l’auteur d’un mémoire de licence consacré à la Recherche de Marcel Proust.

Il n’y a, au fond, que la fin qui peut apparaitre comme un peu décevante, il y a selon nous quinze ou vingt pages en trop. Il y a, surtout, un happy end qui colle assez mal avec l’ambiance crépusculaire du troisième tiers (une ambiance qui n’est pas, parfois, sans rappeler l’excellent Ils sont tous morts d’Antoine Jaquier, en moins extrême). L’auteur, qui nous offre avec la soirée « Babylone » un final hallucinatoire et empli de flashbacks et de symboles, n’aurait-il pas dû terminer son ouvrage à cet endroit ?

Avec Babylone, Baptiste Naito a écrit l’une des très belles surprises de la rentrée littéraire. La jeune garde des éditions de l’Aire confirme son savoir-faire et son talent.

Julien Sansonnens

Baptiste Naito, Babylone
Editions de l’Aire, 2013
343 pp.

L’auteur : Baptiste Naito est né à Genève en 1982. Après des études de lettres à l’Université de Lausanne, il enseigne dans le canton de Vaud, où il vit.

PS en forme de clin d’œil : l’histoire se passe en 2001. Un protagoniste boit un Coca-Cola Zéro, or cette boisson n’a été commercialisée qu’à partir de 2005. De même, un étudiant explique qu’il consulte wikipedia pour écrire ses travaux : c’est très improbable, le site ayant été mis en ligne en mars 2001, soit quatre mois auparavant. On peut imaginer que personne ne le connaissait à part quelques geeks, et qu’il était surtout très vide… Enfin, le narrateur apprécie de boire des cafés au Starbucks de Lausanne : le premier Stabucks a ouvert en 2005, suivi un an plus tard par celui de Saint-Laurent ! Non mais !

30/10/2013

Ils sont tous morts, de Antoine Jaquier

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Tout le monde n’apprécie certainement pas ce type de littérature, mais celles et ceux qui aiment accrocheront sérieusement : avec son premier roman, le nyonnais envoie du lourd.

Fin des années 80. Jack a dix-sept ans, il traine son adolescence déboussolée et languissante dans quelque village de la campagne romande, entre bar pouraves, apparts lugubres, gros joints (des trois feuilles !) et litres de bière sur fond d’AC/DC. Il fréquente des toxicos, à peine plus âgés que lui. Tous ne rêvent que de s’arracher : ailleurs, à l’autre bout du monde — ou en ville, à Lausanne, ce serait déjà ça… A la faveur de circonstances que le lecteur découvrira, ils finissent par s’envoler vers la Thaïlande, le soleil et les plages. Évidemment, et Jaquier nous l’indique dès le titre, les choses se passent mal.

Ils sont tous morts évoque avec une force narrative extraordinaire à quoi peut ressembler une descente aux enfers. La première partie, déjà passablement glauque, conserve encore quelques fragments d’innocence : c’est un peu de notre adolescence qu’on retrouve dans la vie de Jack, avec ses excès, ses doutes, ses rêves, sa naïveté. Pour peu, on s’identifierait encore à lui, on ressentirait pour cet ado quelque chose comme de la tendresse paternaliste.

L’auteur restitue brillamment ce que peut-être une jeunesse quasi autarcique dans ces villages helvétiques ou rien ne se passe jamais, ou rien ne semble prévu pour encadrer les gamins, ou seule la télévision semble offrir une fenêtre sur le monde. On imagine l’ennui, la misère ordinaire de ces campagnes proprettes... La seconde partie est plus crue : Jack découvre l’héroïne, tout retour en arrière est exclu et le lecteur, qui connaît la fin de l’histoire, n’a plus qu’à se laisser entrainer dans la spirale de la dépendance — avec un plaisir un peu coupable relevant à la fois du voyeurisme et de la perversion. L’intrigue, somme toute simple, n’est pas le plus intéressant ici : on retient surtout l’intérêt quasi ethnographique à pénétrer le quotidien de ce cercle de toxicomanes. Le regard porté par l’auteur est d’une acuité remarquable, si juste que la question de la dimension autobiographique du récit titille forcément le lecteur. Au fond, la proportion de vécu n’a aucune importance : c’est extrêmement bien écrit, on accroche tout de suite et on ne lâche plus jusqu’à la dernière page. Point.

— Tu me donnes une boulette, de quoi faire deux trois joints ? Je vais dormir chez Chloé. Tu sais qu’elle aime fumer juste avant de baiser.
Comme un con, je lui donne. Il achète quelques bières, me balance un clin d’œil et s’en va, sûr de lui.
Je suis seul au bistrot, pas de quoi boire un coup et dehors c’est la nuit. Personne m’attend nulle part, j’ai même volé ma mère. Je ne sais pas où aller. Cette satanée campagne, peut-être bien qu’à la ville, ce serait différent. J’ai 17 ans demain, même que c’est dans quatre heures. Tout l’univers s’en fout.
Je ne suis pas un hippie, je ne suis pas un vrai punk, je ne suis pas dans le rang. Je suis un moins que rien et je vous tuerai tous.

Le style de l’auteur — extrêmement oral — est d’une grande efficacité : phrases courtes, point de vue subjectif, vocabulaire adapté à l’âge du narrateur, peu de figures de style, et surtout une pointe d’humour noir — oui, on rit parfois en lisant ce livre, d’un rire grotesque et un peu gêné... Jaquier va à l’essentiel, il ne s’embarrasse pas de fioritures qui n’auraient pour effet que d’affaiblir le propos. Il réussit le tour de force de fournir près de trois cent pages sans presque aucune lenteur ni cassure dans le rythme — ça bouge et ça secoue fort, sans tomber dans les facilités d’un trash attendu et racoleur ; pour un premier essai, voilà qui est plutôt concluant. Au niveau des références, on pense à une sorte de Trainspotting vaudois. On pense aussi à l’extraordinaire « moins que zéro » d’Ellis, qui avait provoqué chez votre serviteur le même type de malaise jouissif.

On retient de cette lecture pesante l'impression de gâchis bien sûr, une grande tristesse, et le fait que tout exil est impossible, qu’on emmène toujours ses démons avec soi, ou même sur soi dans le cas de Jack. Roman de la désillusion et de la mise en esclavage, d’une noirceur totale, Ils sont tous morts est une perle de maîtrise : c’est tout à fait à propos (et ce n’est pas toujours le cas) que la presse a parlé de ce livre comme d’un des phénomènes de la rentrée littéraire romande.

Antoine Jaquier
Ils sont tous morts
L’âge d’Homme, 2013
277 pages

L’auteur :
Antoine Jaquier est né en 1977 à Nyon. Il a effectué ses écoles à la Vallée de Joux et habite Lausanne depuis une vingtaine d’années.
Dessinateur en horlogerie de première formation, il a ensuite effectué ses études dans une Haute Ecole Spécialisée de Lausanne. Assistant social et Animateur socioculturel diplômé, Antoine Jaquier a également obtenu un diplôme de Spécialiste en Management Culturel.
Il travaille actuellement en tant qu’animateur socioculturel auprès d’adolescents et met l’accent sur des projets artistiques et culturels.

27/10/2013

Nuit blanche, de Pierre Gutwirth

Nuitblanche-PG-657x1024Publié par les éditions Pierre Philippe, créées il y a deux ans à Genève, Nuit blanche aborde le thème délicat du suicide d'un adolescent. Si le texte se présente sous la forme d'une fiction, c'est bien le drame vécu par un père qui est exposé. Un père qui décide de revivre les dernières semaines de son enfant : c'est là que se situent les meilleures pages du livre, lorsque le narrateur bascule progressivement dans la folie en voulant ressembler à - puis devenir - ce fils disparu.

Ecrire sur un sujet aussi bouleversant est un pari risqué : conscient de l’écueil, l'auteur a souhaité, comme il l'explique en quatrième de couverture, ne pas livrer une « chronique larmoyante ». C'est au travers de Mélodie, une jeune employée de la Poste qui ouvrira un envoi contenant un manuscrit, que l'histoire est amenée. C'est elle qui tournera les pages du récit qu'elle découvre en même temps que le lecteur. Si le procédé est intéressant, on regrette ici qu'il apparaisse un peu comme un prétexte dont on ne saisit pas forcément la nécessité, ceci d'autant plus que la personnalité de Mélodie se laisse découvrir dans les toutes dernières pages du roman, et que le personnage est plus esquissé que réellement construit : alors qu'on aurait pu attendre une réelle « interaction » entre cette lectrice clandestine et le récit, on reste sur notre faim.

Il rédigea une lettre destinée à Anita, Maria et Mario, les assurant qu'ils n'avaient aucune raison de s'inquiéter à son sujet. Il expliquait, en quelques lignes, devoir suivre le même chemin que Gaëtan afin de mieux comprendre ce fils trop absent vers lequel il souhaitait à présent aller. Il se réjouissait de pouvoir transmettre cette nouvelle connaissance de la vie et de la mort à tous les Parents du Monde afin de leur éviter de devoir choisir le même chemin. Il ajoutait que son sacrifie était nécessaire.

Avec Nuit blanche, Pierre Gutwirth livre un roman très intime. Le thème est tellement sensible que l'ouvrage ne peut pas ne pas osciller entre fiction et témoignage : ce mélange des genres, évidemment compréhensible, nous semble exercer un effet négatif sur la qualité générale du récit. On retrouve cette imbrication dans les intention explicitées par l'auteur, ici encore en quatrième de couverture : « sensibiliser les Parents du Monde aux dangers et pièges insoupçonnés qui jalonnent le long chemin de l'adolescence ». Dans une interview donnée à « Tribunes romandes », l'auteur explique encore avoir voulu adresser une parole aux parents du monde : « Réussissez, là où nous avons échoué ». Si le dessein est on ne peut plus louable, on peut regretter qu'une telle posture prescriptive prenne parfois le pas sur la qualité strictement littéraire du texte.

A propos du style, Pierre Gutwirth affectionne les longues phrases riches en images et en tournures élégantes, prenant parfois le risque de glisser vers une certaine emphase. La langue est belle, très travaillée, parfois un peu trop, au détriment de la sensation de connivence avec le lecteur qui se voit ainsi quelque peu mis en distance. L'auteur utilise toutefois un ton qui laisse beaucoup de place aux clins d'oeil et à une pointe d'humour décalé, ce qui rend la lecture du récit agréable.

A condition de le prendre et de le lire comme un témoignage permettant de se mettre dans la tête d'un père ayant perdu son fils suicidé, Nuit blanche est un livre intéressant et riche, très bien écrit par un auteur assurément talentueux. Bien que la couverture parle d'un « roman qui se situe à mi-chemin entre thriller et conte surréaliste », il nous semble toutefois difficile de le qualifier ainsi.

Nuit blanche, de Pierre Gutwirth
Ed. Pierre Philippe
juin 2013, 193 pages

L'auteur : Pierre Gutwirth est né en 1951 et habite à Genève. Il consacre son temps à la musique, la littérature, l’écriture et l'aviation.