27/10/2013

Nuit blanche, de Pierre Gutwirth

Nuitblanche-PG-657x1024Publié par les éditions Pierre Philippe, créées il y a deux ans à Genève, Nuit blanche aborde le thème délicat du suicide d'un adolescent. Si le texte se présente sous la forme d'une fiction, c'est bien le drame vécu par un père qui est exposé. Un père qui décide de revivre les dernières semaines de son enfant : c'est là que se situent les meilleures pages du livre, lorsque le narrateur bascule progressivement dans la folie en voulant ressembler à - puis devenir - ce fils disparu.

Ecrire sur un sujet aussi bouleversant est un pari risqué : conscient de l’écueil, l'auteur a souhaité, comme il l'explique en quatrième de couverture, ne pas livrer une « chronique larmoyante ». C'est au travers de Mélodie, une jeune employée de la Poste qui ouvrira un envoi contenant un manuscrit, que l'histoire est amenée. C'est elle qui tournera les pages du récit qu'elle découvre en même temps que le lecteur. Si le procédé est intéressant, on regrette ici qu'il apparaisse un peu comme un prétexte dont on ne saisit pas forcément la nécessité, ceci d'autant plus que la personnalité de Mélodie se laisse découvrir dans les toutes dernières pages du roman, et que le personnage est plus esquissé que réellement construit : alors qu'on aurait pu attendre une réelle « interaction » entre cette lectrice clandestine et le récit, on reste sur notre faim.

Il rédigea une lettre destinée à Anita, Maria et Mario, les assurant qu'ils n'avaient aucune raison de s'inquiéter à son sujet. Il expliquait, en quelques lignes, devoir suivre le même chemin que Gaëtan afin de mieux comprendre ce fils trop absent vers lequel il souhaitait à présent aller. Il se réjouissait de pouvoir transmettre cette nouvelle connaissance de la vie et de la mort à tous les Parents du Monde afin de leur éviter de devoir choisir le même chemin. Il ajoutait que son sacrifie était nécessaire.

Avec Nuit blanche, Pierre Gutwirth livre un roman très intime. Le thème est tellement sensible que l'ouvrage ne peut pas ne pas osciller entre fiction et témoignage : ce mélange des genres, évidemment compréhensible, nous semble exercer un effet négatif sur la qualité générale du récit. On retrouve cette imbrication dans les intention explicitées par l'auteur, ici encore en quatrième de couverture : « sensibiliser les Parents du Monde aux dangers et pièges insoupçonnés qui jalonnent le long chemin de l'adolescence ». Dans une interview donnée à « Tribunes romandes », l'auteur explique encore avoir voulu adresser une parole aux parents du monde : « Réussissez, là où nous avons échoué ». Si le dessein est on ne peut plus louable, on peut regretter qu'une telle posture prescriptive prenne parfois le pas sur la qualité strictement littéraire du texte.

A propos du style, Pierre Gutwirth affectionne les longues phrases riches en images et en tournures élégantes, prenant parfois le risque de glisser vers une certaine emphase. La langue est belle, très travaillée, parfois un peu trop, au détriment de la sensation de connivence avec le lecteur qui se voit ainsi quelque peu mis en distance. L'auteur utilise toutefois un ton qui laisse beaucoup de place aux clins d'oeil et à une pointe d'humour décalé, ce qui rend la lecture du récit agréable.

A condition de le prendre et de le lire comme un témoignage permettant de se mettre dans la tête d'un père ayant perdu son fils suicidé, Nuit blanche est un livre intéressant et riche, très bien écrit par un auteur assurément talentueux. Bien que la couverture parle d'un « roman qui se situe à mi-chemin entre thriller et conte surréaliste », il nous semble toutefois difficile de le qualifier ainsi.

Nuit blanche, de Pierre Gutwirth
Ed. Pierre Philippe
juin 2013, 193 pages

L'auteur : Pierre Gutwirth est né en 1951 et habite à Genève. Il consacre son temps à la musique, la littérature, l’écriture et l'aviation.

 

17/10/2013

Elle portait un manteau rouge, de Pierre Crevoisier

Nous poursuivons notre série sur la rentrée littéraire romande, avec d'autres ouvrages parus ces derniers mois. Aujourd'hui, "Elle portait un manteau rouge", de Pierre Crevoisier.

Des lettres aux teintes d'hémoglobines, la silhouette d'un manteau – ou peut-être seulement une tache de sang qui s'école dans une grille ? La belle et très sombre couverture du premier roman de Pierre Courvoisier donne le ton : c'est un polar... La lecture du premier chapitre – sans doute l'un des plus réussis – semble confirmer l'intuition : le lecteur est immédiatement placé dans le coeur d'une action précisément façonnée, le rythme est rapide, la tension est palpable... On est « plongé dedans » dès les premières lignes.

Polar, ai-je écrit ? Au fil du récit, les vingt-trois brefs chapitres du roman construisent plutôt la trame d'un drame psychologique à plusieurs facettes. Il y a Vincent d'abord, dont le frère Jacques a été tué dans un accident de voiture. Vincent qui revient dans la maison de celui qu'il a perdu, et cherche à comprendre le sens d'un tel événement. Il y a Agata, cette fillette détruite jour après jour – les scènes sont ici d'une grande dureté. Et puis il y a cette femme au manteau rouge, cette apparition mystérieuse.... Tout l'intérêt bien sûr réside dans la manière dont ces destins vont ou ne vont pas s'imbriquer : Pierre Crevoisier sait manier le suspense, il brouille avec talent les pistes, construisant une structure qui tient parfaitement en place.

On retrouve chez l'auteur une écriture faite de sensualité et d'érotisme (par exemple, la très belle description d'une étreinte amoureuse, toute d'une longue phrase, aux premières lignes du chapitre 11), d'un souci pour le paysage et l'environnement naturel dans lequel les protagonistes évoluent, et d'un travail sur la psychologie de personnages en détresse. Comme l'annonce la quatrième de couverture, le thème amoureux est traité sous l'angle d'une dépendance ; c'est ici la figure mythique de la femme-vampire qui est convoquée, amenée par petites touches subtiles, jusqu'au vide final.

Et je la vois. A nouveau. Je la sens plus que je ne la vois d'abord. C'est la couleur qui capte mon regard, l'étoffe vermillon passant et repassant entre d'autres silhouettes, comme les images syncopées des premiers cinématographes. Elle scintille dans la lumière. Puis elle disparait à ma vue, happée par la multitude. Je prends le ciel à témoin, me transforme en oiseau, le point rouge est là, à une centaine de mètres plus avant, derrière l'angle de la ruelle se dérobant à l'ouest.

Si le procédé consistant à imbriquer la narration avec la lecture d'un journal intime fonctionne bien, cette dernière a parfois tendance à casser un peu le rythme, amenant à quelques longueurs, notamment en milieu de récit.

Au final, un premier roman très réussi, sombre et intriguant, et qui constitue l'une des nombreuses bonnes surprises de cette rentrée littéraire romande.

Pierre Crevoisier
Elle portait un manteau rouge
Tarma, 2013, 174 p. 

L'auteur :
Pierre Crevoisier est journaliste à la RTS. Il a exercé de nombreuses autres activités : marin, enseignant, créateur d'entreprises. Jurassien d'origine, il vit désormais à Lausanne. "Elle portait un manteau rouge" est son premier roman.

13/10/2013

La Fugue, de Bastien Fournier

Rentrée littéraire

L’auteur valaisan publie aux Editions de l’Aire son sixième roman.

fugueEn vingt-neuf chapitres courts (comme pour Pholoé, paru en 2012), Bastien Fournier nous plonge dans un univers romanesque très personnel qui fait la part belle aux ambiances et aux ressentis. Par un style descriptif d’une grande précision, par ce souci du détail qui caractérise son écriture, l’auteur situe ses personnages au sein de lieux qui existent en soi et se suffiraient presque à eux-mêmes ; on pense notamment à cette Toscane dorée, esquissée dès la première page :

Le mur était percé d’une fenêtre étroite. Elle resta devant l’ouverture, nue, ensommeillée, exposée au regard de la faune qui s’ébrouait sur la colline d’en face. Un courant tiède glissa sur ses hanches. C’était un paysage vallonné, couvert de vignes, d’oliveraires, de buissons de myrte. Des pins parasols déployaient leurs branchages au milieu des prairies. Une piste de terre battue serpentait dans le relief, apparaissait au flanc d’un promontoire et s’en allait derrière lui. Un sol jaune s’étalait ça et là dans les interstices de la flore.

Peu d’action dans ce beau livre de Fournier, un rythme apaisé, et l’usage original du plus-que-parfait, autant d’éléments stylistiques mis au service d’une fugue, d’une errance, de non-rencontres. Si la trame peut apparaitre parfois comme un peu confuse, nécessitant alors une deuxième lecture plus attentive, on retient la recherche formelle, l’usage très efficace de la phrase courte et le ton général du roman — une voix à la fois originale, un brin mélancolique et d’une grande concision, qui n’en dit jamais trop.

Bastien Fournier
La Fugue
Ed. de l’Aire, 2013, 85 pages

L’auteur :

Né en Valais il y a une trentaine d’années, Bastien Fournier est écrivain et enseignant. Auteur de six romans et de plusieurs pièces de théâtre, il a reçu l’an passé le Prix d’encouragement de l’Etat du Valais. Il vit à Vevey.