15/09/2013

Jusqu'ici tout va bien, par Fred Valet

Rentrée littéraire romande

Pour ce deuxième volet de notre série consacrée à la rentrée littéraire romande, nous avons sélectionné le récit du lausannois Fred Valet, qui raconte les neufs mois de grossesse de sa femme (et, de fait, les siens) !

valet_263x420-72dpiLe ton est donné dès la première ligne, sous forme d'avertissement : « Ce livre n'est pas un manuel de super futur papa. Je l'emmerde, le super futur papa. »

Il s'agirait plutôt d'une sorte de journal intime assez déjanté, le journal d'une grossesse vécue - une fois n'est pas coutume - du côté XY de l'affaire. Le parti-pris est original : alors que les livres ou les films (on pense à En cloque, mode d'emploiJuno ou encore Un heureux événement) qui traitent du thème à travers ses yeux et son ventre à elle connaissent un succès certain - notamment dans le genre de la comédie - les oeuvres écrites par le futur père sont moins populaires. C'est tout l'intérêt du livre de Fred Valet : nous faire vivre ces neufs mois extra-ordinaires par un regard à la fois tendre, narquois, et bien souvent touchant.

Jusqu'ici tout va bien n'est pas une comédie : si le ton est assurément à l'humour et à une certaine légèreté flirtant souvent avec le sarcasme, le propos est tout ce qu'il y a de plus sérieux : qu'est-ce que cela signifie que de devenir père ? Quelles peuvent être les implications d'une naissance pour un couple ? Les doutes, les projets, les réjouissances ? Le rapport aux ex (la « lettre à ne pas envoyer » est magnifique de justesse et de drôlerie) ? Le regard porté sur sa femme, devenue sa « petite citerne amniotique » ? Autant de questions éternelles que Fred Valet partage avec ses lecteurs dans un style vif et tranchant, décomplexé pourrions-nous dire.

« Les gynécologues sont sans doute formés pour humilier les maris au moment de la première échographie. Et le nôtre devait être assis au premier rang vu le torse gonflé qu'il affiche sous son stéthoscope. Pense-t-il sérieusement impressionner Avril sous prétexte qu'il a localisé le crâne de notre progéniture avant moi ? Je suis en train d'échouer publiquement à un test de Rorschach cathodique, dans un boucan de laverie automatique, quand le connard diplômé commence à nous détailler l'anatomie de la tache en faisant de petits bruits de bouche à chaque nouvelle découverte. »

Il y a chez Valet un sens de la phrase et de la formule évident qui insuffle une belle dynamique un peu punk au récit. Les chapitres sont courts, deux-trois pages rarement plus, de sorte que l'ensemble se relève extrêmement rythmé ; tout au plus pourrait-on regretter parfois que les phrases claquantes se suivent comme autant d'exclamations, aboutissant ainsi à un récit quelque fois un peu décousu.

On a beaucoup aimé ce premier livre: le ton est juste, le style efficace, les questionnements pertinents sans jamais tomber dans le mièvre ou l'attendu.

Fred Valet
Jusqu'ici tout va bien
Editions BSN press, 2013, 117 pages

L’auteur:

Fred Valet, 35 ans, est journaliste et chroniqueur culturel au journal Le Matin. Il vit et travaille à Lausanne. Jusqu'ici tout va bien est son premier récit (et ce n'est même pas un roman, comme il le précise la quatrième de couverture!).  

11/09/2013

Le Tapis de course, Michel Layaz

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C’est l’histoire d’un homme. Un homme pas plus cynique, pas plus calculateur, pas plus convenu qu’un autre. Le narrateur, responsable du prestigieux « Secteur littérature et philosophie » d’une grande bibliothèque, voit ses certitudes vaciller lorsqu’il se fait traiter de « pauvre type » dans une file d’attente d’un supermarché. Cet incident traumatisant va-t-il lui permettre de s’ouvrir ?

Avec le Tapis de course, Michel Layaz dessine avec beaucoup de finesse les contours d’une possible transformation. Ecrit sous la forme du journal intime, son roman plonge le lecteur dans la grisaille d’une psychologie du parfait « mec normal », aussi mauvais mari qu’il est mauvais père et mauvais collègue. Layaz réussit, et c’est là la grande force du livre, à mettre en scène un personnage assez odieux sans jamais en faire trop, sans verser dans la caricature grossière. Ce « je » dont on suit avec intérêt les confessions, ce « je » qui lave sa voiture une fois par mois et couche avec sa femme tous les trente jours, on a l’impression de le côtoyer, de le connaître avec sa lâcheté, ses bassesses, mais aussi avec ses doutes et ses faiblesses.

C’est aussi le parfum de l’époque qu’évoque l’auteur, ou peut-être le parfum un peu écœurant d’un bonheur à l’helvétique, comme semble le suggérer la couverture : la réussite professionnelle, les deux enfants, la maison avec jardin… y aurait-il quelques fissures dans le beau décor ? On a encore beaucoup apprécié le regard grinçant et un brin désabusé porté par l’auteur sur le monde du travail et des collègues, où il est question de minuscules trahisons, de si petits coups de poignards dans le dos.

Ecrit dans un style léger et agréable, le Tapis de course est un excellent roman introspectif, précis et juste, souvent très drôle. S’il fallait un portrait du brave père de famille, le voici peint avec maestria.

Michel Layaz
Le Tapis de course
Editions Zoé, 2013

L’auteur:
Né à Fribourg, Michel Layaz vit à travaille à Lausanne.  Ecrivain reconnu aussi bien en France que dans son pays, il a été invité à représenter la Suisse lors du salon du livre de Paris en 2006.

01/09/2013

Clément Bénech – L’été slovène

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Un jeune couple à la dérive part en Slovénie le temps d'un été, pour changer d'air, pour tenter de sauver ce qui peut l'être.

Dans son premier roman, le jeune Clément Bénech, 21 ans, met en scène le déclin d'une relation amoureuse. Voici un projet littéraire assurément audacieux, tant ce genre de situation comporte inévitablement de non-dits, de sous-entendus, de regards, tant pareille expérience relève forcément du vécu immédiat, de la sensation à peine consciente. On s'attend donc - pour ma part, je me suis attendu – à ce que l'auteur nous plonge, porté par un récit en « je », dans les profondeurs et la complexité de l'âme troublée, sinon tourmentée. Y parvient-il ? Difficilement...

Selon la formule consacrée, le livre de Bénech possède « les forces et les faiblesses d'un premier roman ». Ses forces, d'abord : le ton est résolument léger, l'auteur évitant les pièges d'une introspection par trop misérabiliste, misant lorsqu'il convient sur cette pointe d'auto-dérision et d'humour qui permet de se faire pardonner plus facilement un certain nombre de lacunes. Et puis le récit est court, c'est une bonne chose, dans la mesure où – et c'est là sans doute sa principale faiblesse – il ne se passe pas grand chose. Qu'on se comprenne bien : un roman peut très bien fonctionner sans une intrigue forte, voire même sans intrigue. C'est un genre, c'est un style, et de cela peut résulter une littérature extraordinaire, pour autant qu'un certain nombre d'autres éléments soient travaillés – on pense ici principalement à la psychologie des personnages, au rendu des descriptions, à la sensibilité du regard.

Le roman de Bénech « appelle » – par son thème, par son style – une psychologie des personnes bien développée et travaillée, complexe, sinueuse, à l'image de la situation présentée. Disons-le tout de suite : on reste sur sa faim. Le portrait d'Eléna est esquissé un peu rapidement ; surtout, on parvient à grand peine à entrer dans ce « je », malgré plusieurs passages intelligents. Car il y a de l'intelligence dans ce livre, un regard aussi, souvent pertinent, parfois un peu péremptoire – le charme des vingt ans, dit-on - mais malheureusement trop peu abouti, comme laissé en plan. En à peine cent pages de gros caractères, cela ne laisse que peu de place, il est vrai, pour un réel développement.

Autre faiblesse, sans doute plus pardonnable : le style un peu plat de l'écriture. Rien de rédhibitoire toutefois, et puis c'est certain, Clément Bénech a une très jolie marge de progression devant lui. On attend avec intérêt le prochain.

note: 2.5 / 5

Clément Bénech, L'été slovène
Flammarion 2013