27/03/2016

Michel Buenzod: l’homme engagé, l’écrivain, de Pierre Jeanneret

Une fois n’est pas coutume, c’est d’une biographie dont il sera aujourd’hui question. Dans son dernier livre, l’historien spécialiste du mouvement ouvrier Pierre Jeanneret nous parle de Michel Buenzod, écrivain de talent et militant popiste infatigable, disparu en 2012. Comme l’indique son titre, l’ouvrage est constitué de deux parties.

Communiste fervent, Michel Buenzod fait partie de cette génération de militants comme l’époque n’en produit plus. Dès ses années de jeunesse, sa vie se confond avec le combat pour la justice sociale et la paix, concrétisés dans un soutien sans faille au régime soviétique (un soutien quelque peu naïf à un régime idéalisé, sur lequel Buenzod s’expliquera dans les dernières années de sa vie). En proposant le portrait d’un militant « exemplaire », Pierre Jeanneret nous plonge dans la Suisse de la deuxième moitié du XXe, dans la dureté et l’exhalation des combats politiques d’alors; c’est une plongée passionnante dans les mouvances, combats et idées ayant traversé la Suisse de la période de guerre-froide qui est proposée. C’est aussi l’itinéraire et la maturation politique d’un homme étant passé du gauchisme le plus radical à une posture beaucoup plus ouverte et rassembleuse, sans jamais que cet infléchissement ne signifie l’oubli des valeurs.

La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée au Buenzod dramaturge et écrivain. Assez injustement, le créateur reste mal connu en Suisse romande: sans doute faut-il y voir l’effet de son engagement communiste, même si le poids de l’étiquette est aujourd’hui moins important qu’il ne l’a été. Y sont recensés les diverses pièces de théâtre et romans écrits par Buenzod; bien que travaillant principalement sur des thématiques sociales, l’auteur a également touché à la science fiction et au polar. En historien, Pierre Jeanneret a toujours le souci d’ancrer les écrits de l’auteur dans leur contexte: chaque production est brièvement résumée, et les conditions de production et de réception de celles-ci sont mises en perspective. La présentation des productions en regard des objectifs et des éventuelles difficultés rencontrées par l’auteur rendant ceux-ci d’autant plus vivants. Figure également dans cette seconde partie un beau poème de 1982, un parmi les quatre retrouvés dans les archives de l’auteur, et qui se termine ainsi:

Songe, mirage, imaginaire,
féerie, chimère, illusion,
fantasme des saisons lunaires,
vous avez vêtu mes passions
d’un rêve aux mythes exemplaires.

La position de l’historien est délicate: son amitié, voire une certaine admiration pour Buenzod sont autant d’obstacles potentiels à la nécessaire objectivité qu’un tel travail requiert. Bien conscient de l’enjeu, Pierre Jeanneret parvient à maintenir un équilibre critique, évitant toute complaisance dans le propos. S’appuyant sur une somme importante d’archives ainsi que sur de nombreux interviews qu’il a lui-même réalisés, Jeanneret publie un livre très intéressant, tenant à la fois de la biographie, de l’étude historique et de l’hommage critique.

Pierre Jeanneret
Michel Buenzod: l’homme engagé, l’écrivain
Ed. de l’Aire, 2016
176 pp. 

L’auteur: Pierre Jeanneret a été maître de français et d’histoire dans des gymnases vaudois. Docteur ès Lettres, il est l’auteur de nombreux ouvrages, contributions et articles historiques, centrés sur le mouvement socialiste, communiste et ouvrier en Suisse.

L'emposieu, de Louis-Albert Zbinden

En vacances quelques jours dans le village neuchâtelois (et imaginaire) de Vibrène, le journaliste Jérôme Dombresson apprend la mort d’un notable local. Le défunt, un retraité taciturne qui ne semblait avoir de contacts qu’avec sa fille et ses abeilles, nettoyait son pistolet quand le coup est parti, au beau milieu de la nuit. Pas de témoins, pas d’ennemis connus: un dramatique accident en somme, affaire réglée! Mais rapidement, Dombresson perçoit comme un malaise, un silence plutôt. Quelque chose ne tourne pas rond dans cet empressement à enterrer le corps, dans l’attitude de sa fille, dans l’unanimité d’un village trop pressé de revenir à la normale.

Dans le Haut-Jura, un emposieu est un trou dans le sol, sorte d’entonnoir où les eaux s’engouffrent: Louis-Albert Zbinden use de cette métaphore pour narrer la justice en ces terres rurales, les hommes d’ici sachant faire disparaître dans l’emposieu de l’ordre social ce qui fait tache dans le paysage.

Publié en 1981, L’emposieu est un roman policier très ancré dans le terroir neuchâtelois, sorte de polar rural proche parfois de l’étude ethnographique. Il s’agit d’une publication typique des Editions Mon village, dont la ligne est centrée en partie sur les romans du terroir.

J’ai eu la chance de rencontrer en quelques occasions Louis-Albert Zbinden: tout comme Jérôme Dombresson, son alter-égo romanesque, Zbinden était un neuchâtelois exilé à Paris (natif du Locle, il passa les dernières années de sa vie entre la capitale française et la Côte-aux-fées, au bout du Val-de-Travers), mais qui était resté très attaché à sa terre d’origine. L’atmosphère particulière des lieux est rendue avec précision et souci de réalisme, les mutations d’un pays tiraillé entre traditions et modernité, les paysages, l’odeur des tourbières, les saisons, les événements naturels, le relief jurassien et les roches imposent leur présence de manière forte. L’effet de huis clos est renforcé par la topologie enfermante des vallée et des combes, et c’est l’impression d’une certaine claustrophobie qui saisit le lecteur. A lire Zbinden, on ressent une ambivalence, sorte de fascination pour le Jura neuchâtelois, mêlée d’un regard critique. L’omerta, l’archaïque solidarité villageoise, la méfiance viscérale à l’égard des étrangers, de tout ce qui ne vient pas d’ici, sont exposés avec froideur, sans concession. Car L’emposieu est avant tout un roman d’ambiance: l’intrigue policière, bien que prenante, est ici un prétexte, un fil conducteur permettant avant tout de parler des lieux et des gens.

L’été du Jura fait illusion sur qui ignore ses arrière-automnes et ses petits printemps. C’est alors le pays de la désolation. Il faut, un jour avant la neige, quand l’herbe est morte, ou bien un jour qui suit sa fonte, quand l’herbe nouvelle n’est pas encore née, avoir embrassé la vallée des Chaux, par exemple du sommet de Sommartel, avec ses sapins noirs, ses brouillards échevelés qui décapitent les Joux, ses gibets de bouleaux défeuillés sur le marais, les fermes qui s’enfoncent dans la terre sous le plomb du ciel, pour connaître le tragique de ce pays et en mesurer le poids à l’angoisse qu’il procure.

Les protagonistes ressemblent aux personnages mis en scène par un Dürenmatt, ils sont stéréotypés, construits largement sur leur profession et leur statut social. On retrouve le médecin du village, le pasteur, l’aubergiste, le juge, et le journaliste dans le rôle du fouille-merde venant perturber l’équilibre du microcosme.

Ecrit dans un style magnifique parcellé de dialecte et de mots du cru, forcément un peu daté en regard des production policières contemporaines (un rythme parfois un peu lent, mais qui s’accorde bien aux descriptions et à l’ambiance), L’emposieu parlera particulièrement au cœur des Neuchâtelois par la finesse du regard et la justesse du ton. Un roman très attachant qu’on découvre avec plaisir, et qui donne envie d’entrer dans l’oeuvre de Zbinden. A suivre donc, nous aurons sans doute l’occasion de reparler de cet auteur ici ou là.

Louis-Albert Zbinden
L’emposieu
Ed. Mon Village, 1981
252 pp.

L’auteur: Journaliste, Louis-Albert Zbinden (1922-2009) a été correspondant à Paris de la RSR pendant de nombreuses années. Spécialiste de l’oeuvre de Louis-Ferdinand Céline, il est également romancier et dramaturge, auteur d’une vingtaine d’ouvrages.

25/01/2016

Le cœur du problème, de Christian Oster

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En rentrant chez lui, Simon découvre un homme mort, gisant sur le sol du salon. La balustrade est cassée. Pour toute explication, sa femme l'informe que l'homme "est devenu violent"; laconique, elle ajoute seulement qu'elle s'en va. S'en suit le récit de Simon et de ce corps avec lequel il va désormais devoir composer.

Ce roman est une pépite. La plume de Christian Oster, peut-être l'un des meilleurs stylistes français contemporain, est plus enjouée et subtile que jamais. Bien que ne publiant plus dans cette maison, on perçoit la "patte Minuit", le travail sur la forme, les longues phrases, les dialogues encastrés dans le fil de la narration, les jeux de mots et de rythme. Ajoutons encore que l'humour pince-sans-rire, présent par petites touches au fil des pages, ne gâche en rien le plaisir de lecture.

Pour dire les choses vite, quand je suis rentré chez moi ce soir de juillet, il y avait un homme mort dans le salon. Pour les dire plus précisément, l’homme était allongé sur le ventre, à l’aplomb de la mezzanine où nous avions notre chambre, Diane et moi, et dont j’ai vu que la balustrade avait cédé. Nous devions depuis longtemps renforcer cette balustrade, qui commençait à présenter du jeu. Je sortais d’un rendez-vous de travail particulièrement improductif et j’étais plutôt de mauvaise humeur, si bien que ma première réaction a été une forme d’agacement, un peu comme si je venais de trouver le salon en désordre ou, pour être plus juste, comme si ce qui ressortait de ce que j’avais découvert avait prioritairement à voir avec le désagrément. (incipit)

Si elle n'est pas inexistante, l'intrigue est secondaire par rapport au langage. Peu de rebondissements, pour ainsi dire aucune action dans ce livre, et pourtant l'effet de suspense est efficace, qui fonctionne sur l'identification au personnage pris dans une tourmente qui le dépasse et le paralyse. Il y a de l'absurde, de l'excessif, de l’incompréhensible dans cet anti-héros en posture de victime, son cadavre sur les bras et sa femme en fuite!

Sous de faux airs de polar, Le coeur du problème est avant tout le portrait d'un homme, la cinquantaine déjà un peu grise, qui semble se trouver à la croisée des chemins. Personnage cultivé, solitaire et un brin désabusé, Simon se laisse porter avec flegme par les événements qui s'enchaînent, provoquant chez le lecteur un mélange d'incompréhension et d'empathie. Amateurs d'enquêtes policières, de retournements de situation et de recueil d'empreintes digitales, passez votre chemin: le plaisir de la lecture ne vient pas ici de la recherche du coupable ou du mobile, ni du coup de théâtre final. Les raisons du meurtres sont secondaires.

En définitive, un roman exigeant dans lequel le style "clinique" de l'auteur est mis avec talent au service du détachement vécu par le protagoniste. Il n'y a au fond que la fin, soit les vingt ou trente dernières pages, qui laissent un arrière-goût d'inachevé, l'auteur finissant par tourner doucement en rond; mais n'est-ce pas là la seule manière de conclure ce récit ?

Christian Oster
Le coeur du problème
Ed. de l'olivier, 2015
188 pp.

L'auteur: Christian Oster est un écrivain français, né à Paris en 1949. Après avoir lu Chiendent de Raymond Queneau, Christian Oster se lance en littérature en écrivant des polars pour le Fleuve noir, dans les années 1980. Il est connu pour être l'auteur de Mon grand appartement, récompensé en 1999 par le Prix Médicis, et d'Une femme de ménage (2001), adapté au cinéma par Claude Berri, tous deux parus aux éditions de Minuit (Wikipedia).