24/08/2015

L’ogre du Salève, de Olivia Gerig

Céline, 17 ans, disparaît mystérieusement. Au même moment, Le Professeur Jean Pellet, fin connaisseur de(s) l’histoire(s) locale(s) et résistant durant la Seconde Guerre mondiale, est abattu à son domicile. Le commissaire Rouiller, tout juste retraité, reprend du service et débute une enquête aux multiples rebondissements.

Polar de facture classique, L’Ogre du Salève entraîne son lecteur sur les pentes de la montagne genevoise, de part et d’autre de la frontière. On a apprécié la manière avec laquelle Olivia Gerig a construit son récit à cheval entre deux époques, la nôtre, et 39-45. D’anciennes plaies sont rouvertes, des secrets de familles reviennent à la surface; l’auteure décrit finement comment, dans ces petits villages, dans ces lieux-dits, le secret, l’inavouable finit par resurgir. Bien documentée, on perçoit que l’écrivain, elle même native de la région, est intéressée par l’histoire des lieux. Elle parvient à faire ressentir ce que pouvait être l’ambiance de la Seconde Guerre mondiale dans ces campagnes du Genevois, entre rumeurs, vengeance, petites ou grandes lâchetés.

Si le premier roman d’Olivia Gerig souffre de quelques maladresses formelles (ça et là quelques répétitions inutiles, et peut-être une certaine absence de prise de risque stylistique), l’intrigue est bien construite, et ouvre le champ à une réflexion intéressante sur le poids de l’histoire et la naissance du mal. Le personnage de l’ogre, par sa dimension symbolique, est intéressant, notamment par ce qu’il nous dit du rôle des parents et de l’environnement familial dans le développement d’un être. La psychologie des personnages est bien construite, bien qu’on aurait pu imaginer un ogre plus tourmenté, plus complexe peut-être, plus humain et donc plus faible.

La nuit commençait à envelopper le village paisible de Saint-Blaise au pied du roc noir et brun que forme le Salève aux alentours de la frontière franco-suisse. Des lumières scintillaient aux fenêtres et des volutes de fumée grise s’élevaient au-dessus des toits. C’était une belle journée d’automne, baignée d’une lumière spéciale. Les anges avaient commencé leur travail de pâtisserie et, au crépuscule, le ciel s’était une nouvelle fois teinté de magnifiques couleurs pastel.

L’Ogre du Salève est un bon premier roman policier, noir comme on les aime, parcouru de mystère; tout juste peut-on encore regretter la manière un peu scolaire qu’a l’auteure d’aborder son sujet, en particulier lorsque le travail de la police scientifique et de la « profileuse » est narré (la longue digression de la psychologue, notamment, semble un peu trop adaptée d’un ouvrage universitaire). Le lecteur ne sera donc nullement surpris d’apprendre, en quatrième de couverture, que l’auteure a suivi des cours de criminologie.

Assurément Olivia Gerig est une auteure qu’on se réjouit de mieux découvrir. Son prochain livre, Impasse Khmère, est à paraître aux Editions Encre fraîche.

Olivia Gerig
L’ogre du Salève
Editions Encre fraîche, 2014
221 pp. 

L’auteure: Née à Genève, diplômée de l’Institut universitaire des Hautes Etudes internationales et du Développement, Olivia Gerig est actuellement chargée de communication dans une grande entreprise publique.

07/08/2015

Comme un chien, de Pierre Lepori

Photographe de renom s’étant notamment fait connaître pour ses clichés en zone de guerre, Thomas De Martino se rend au chevet de sa soeur malade, dans les Préalpes suisses. Ce long séjour, vécu sur un mode introspectif, lui permet de se remémorer de nombreux souvenirs liés à sa famille, et de nouer une amitié singulière avec un jeune garçon du village, aussi successible que sensible.

Amateurs de rebondissements, d’intrigues noueuses et de rythme soutenu, passez votre chemin: Comme un chien se lit d’abord comme une plongée intimiste dans la psychologie d’un personnage principal, Thomas, dont on sait qu’il est né à Genève et qu’il a ensuite beaucoup voyagé. Traversant une période de remise en question (« semi-rupture » conjugale, crise de sens liée à son activité de photographe), c’est en homme tourmenté qu’il s’installe au chevet d’une soeur qu’il n’a plus revue depuis des années.

Il y a du Chessex dans ces descriptions de l’arrière-pays romand, cette campagne grise et humide, parcourue de brouillard et de murmures où l’étranger, bien qu’accueilli avec le sourire, sait qu’il ne sera jamais vraiment accepté. Du Chessex encore dans ces lacs froids, ces forêts sombres, ces volets qui se ferment au passage. Dommage que Lepori n’ait pas voulu, ou pas osé, descendre plus en profondeur dans cette ethnographie campagnarde contemporaine, qu’il n’ait pas plus travaillé le schéma de la venue de l’étranger et de ses effets sur la communauté locale. De là découle peut-être le sentiment diffus d’une première partie un peu longue, sans réelle intrigue, aux enjeux flous: le lecteur pressent que « quelque chose » se passera, mais rien ne vient… du moins pas avant d’avoir lu les quatre-cinquièmes de l’ouvrage. Car c’est dans les derniers chapitres que le roman exprime sa pleine puissance, que l’ambiance soudainement se fait plus pesante, que se mêlent réalité et angoisse en une paranoïa bien esquissée. Dès l’intrigue lancée, on regrette que la fin vienne si vite, et les dernières pages tournées, on ressent une impression d’une asymétrie entre une mise en place de l’intrigue assez longue et un dénouement amené en une dizaine de pages, comme si l’auteur voulait en finir rapidement. Il semble bien manquer des pages à ce livre, qui aurait ainsi gagné en équilibre. C’est d’autant plus vrai que la qualité de l’écriture va crescendo, à mesure que le récit prend des teintes presque kafkaïennes et que les réflexions sur l’engagement ou le rapport entre art et politique gagnent en intensité. L’ouvrage est également l’occasion pour l’auteur de quelques hommages et remarques intéressantes sur la pratique photographique. L’ultime chapitre, composé de quelques lignes seulement et qui « explique » la fin, ne nous a par contre pas semblé indispensable.

Le personnage construit par Lepori est riche et intéressant. On aurait néanmoins voulu mieux cerner la relation à sa soeur: comment comprendre qu’après des années de silence et d’éloignement, leurs retrouvailles se passent, d’une certaine manière, aussi sereinement ? Partout dans le livre, on sent le poids des années, la pesanteur écrasante de la figure du père, la lourdeur des non-dits, des rancœurs peut-être, mais c’est au lecteur de faire le travail, de compléter les blancs laissés (volontairement?) par l’auteur. Si ce choix de la concision est bien sûr hautement respectable, le lecteur ne risque-t-il pas de rester un peu sur sa faim ? La relation entre Thomas et Mork, le « jeune homme à tout faire » du village, mériterait peut-être aussi d’être quelque peu approfondie, et surtout rendue moins évidente: difficile en effet de penser qu’un homme mélancolique, solitaire et sans doute renfermé comme Thomas noue aussi vite et aussi « naturellement » une amitié avec un personnage si « différent » et, en un sens, si excentrique. On aurait aimé que l’auteur creuse un peu plus le sujet, plonge plus profondément dans les méandres de la psychologie humaine, évalue sa complexité, sonde le plus clair comme le plus obscur dans ses personnages, complexifie, entremêle, brouille les pistes…

– Vous comprendrez que, même si les années ont passé, cet épisode a retenu toute notre attention. Et puis vous n’êtes pas chez vous ici. Bien sûr, vous avez un passeport helvétique, mais vous avez toujours vécu à l’étranger. Nous aimerions donc vraiment en savoir davantage sur les origines de cet incident. Vous n’êtes pas sans savoir que l’agression d’un officier est un délit grave chez nous. Allez-y, nous vous écoutons…

Au final, Comme un chien est un huis-clos réussi qui se lit avec un mélange de plaisir et d’une pointe de frustration. C’est, si l’on peut dire, un livre très suisse: le rythme est plutôt lent, le ton très introspectif, le regard porté sur la campagne romande est à la fois caustique et bienveillant. On y retrouve aussi la dénonciation d’un certain « soft-fascisme suisse », cette propension des petits fonctionnaires à suivre les ordres. Très suisse enfin, son édition bilingue, à la fois en italien et en français, la traduction ayant été réalisée par l’auteur lui-même.

Pierre Lepori
Comme un chien
Editions d’en bas, Lausanne, 2015
112 pp.

L’auteur: Pierre Lepori est né à Lugano en 1968. Il vit à Lausanne, et est traducteur, poète et journaliste culturel pour les radios suisse italienne et suisse romande.

04/01/2015

Soumission, de Michel Houellebecq

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Très attendu, le dernier Houellebecq, Soumission, sortira en librairie le 7 janvier. Le nouveau roman de l’écrivain français, récipiendaire du prix Goncourt il y a quatre ans pour La carte et le territoire, fait déjà polémique: il y est question d’un changement politique majeur amenant, en France, un parti islamique au pouvoir.

Comme tous les grands écrivains, Michel Houellebecq sait sentir l’air du temps, il maitrise parfaitement les codes et techniques permettant de faire parler de lui, d’exister dans la sphère médiatique et littéraire, il excelle dans l’art, moins évident qu’il y parait, de la « provocation réfléchie ». Tous ses romans ont cette faculté d’être parfaitement en phase avec l’époque, de traduire en mots l’air du temps, les aspirations, les fantasmes, les contradictions, les craintes d'aujourd’hui: à l’évidence, la prétention sociologique de l’oeuvre fait tout son intérêt. Dès Extension du domaine de la lutte, mieux peut-être qu’aucun autre écrivain contemporain, il a su dire la condition de l’homme moyen de la classe moyenne en cette fin de vingtième siècle, sa solitude alors que les moyens techniques de rencontrer ses semblables n’ont jamais semblé aussi développés, le vide de sens qui l’habite à mesure que son pouvoir d’achat augmente. Toute son oeuvre tourne autour des mêmes questions: comment vivre ? Comment se donner les moyens du bonheur ? Que signifie être heureux, à l’heure de l’individualisme libéral, de la destruction des solidarités traditionnelles, de la mise en compétition de chacun contre tous, d’une certaine misère affective, de la fin des idéologies et des grandes luttes politiques ? Soumission, une nouvelle fois, s’inscrit dans ce même projet.

L’intrigue de ce roman de politique-fiction est la suivante: en 2022, le deuxième tour de l’élection présidentielle française oppose le Front national à la Fraternité musulmane, un parti politique dirigé par un chef charismatique et rusé dénommé Ben Abbes. Le PS et l’UMP, partis rejetés massivement par le peuple en raison notamment de leur programme (jamais assumé ni revendiqué) de dissolution de la France dans l’Union européenne, choisissent de soutenir le candidat de la Fraternité musulmane, à gauche au nom de l’antiracisme et du multiculturalisme, à droite au nom du « Front républicain ». L’élection de Ben Abbes entraîne des changements importants dans le pays, lequel bascule progressivement vers un régime islamique dur: interdiction du travail des femmes, port du voile, etc. L’Université de la Sorbonne, dans laquelle enseigne le personnage principal, devient « Université islamique de Paris-Sorbonne », financée par l’Arabie saoudite. On suit donc, à travers les yeux du héros (le roman est écrit en « je »), ces quelques semaines qui précédent et qui suivent la présidentielle de 2022, avec comme enjeu, pour résumer, la question de savoir si le héros (très houellebecquien: la quarantaine, classe moyenne supérieure, très instruit, très solitaire, ayant des relations complexes avec les femmes) acceptera de se convertir afin de pouvoir continuer d’enseigner.

Disons-le tout de suite, le roman est une réussite. Il est d’abord très drôle, ce qui n’est pas si fréquent en littérature contemporaine: on rit beaucoup, on retrouve immédiatement le « ton Houellebecq », ce mélange d’humour pince-sans-rire, d’autodérision, de froideur scientifique (parlant des maîtresses du narrateur, il écrit: « des actes sexuels avaient lieu ») et d’une pointe d’absurde. A l’évidence, on aurait tort de lire Houellebecq au premier degré: l’auteur aime à se moquer de lui-même et de son monde. Ensuite, le roman propose une mise en perspective intéressante de notre époque et du dix-neuvième siècle à travers Huysmans, dont le narrateur est l’un des meilleurs spécialistes en France. Les allers-retour entre la décadence décrite par l’auteur d’A rebours et celle ressentie par le narrateur apportent un éclairage pertinent et confèrent une profondeur historique au récit. Et puis l’ouvrage est réussi parce qu’il dérange, parce qu’il créé un malaise, parce qu’il oblige à la réflexion. La question de la vraisemblance du propos est secondaire: à l’évidence, Houellebecq ne se soucie guère d’être cohérent, tant on imagine difficilement l’arrivée en France d’un pouvoir islamique, et surtout dans les conditions qu’il décrit. L’intérêt n’est pas dans l’analyse du résultat, mais dans la description des processus sociaux et politiques l’ayant rendu possible: agonie de la sociale-démocratie, déliquescence totale des partis politiques ayant structuré la vie politique française de ces dernières décennies, médiocrité des responsables politiques successifs, dépolitisation des masses, fin de toutes les idéologies, désindustrialisation, délinquance massive, mensonges médiatiques…. C’est bien de notre époque dont parle Houellebecq, et il semble bien difficile de lui donner tort quant au diagnostique.

Je n’avais aucun projet, aucune destination précise; juste la sensation, très vague, que j’avais intérêt à me diriger vers le Sud-Ouest; que, si une guerre civile devait éclater en France, elle mettrait d’avantage de temps à atteindre le Sud-Ouest. Je ne connaissais à vrai dire à peu près rien du Sud-Ouest, sinon que c’est une région où l’on mange du confit de canard; et le confit de canard me paraissait peu compatible avec la guerre civile. Enfin, je pouvais me tromper.

La question du religieux est au coeur du roman. Houellebecq marche ici sur les traces de Malraux: le XXIe siècle sera assurément mystique. Pour le romancier, le libéralisme économique, par son action de dissolution de toutes les structures fondamentales de la société, y compris de la cellule familiale, conduit inévitablement la civilisation européenne à la disparition (l’auteur parle même de suicide). Les allusions à la chute de l’Empire romain sont récurrentes: une grande puissance peut péricliter rapidement, dès lors que ses bases sociales sont corrompues. Ainsi, la quête de sens amène tout naturellement à un retour du mystique; ce sera l’islam, une religion présentée comme plus moderne, plus simple et plus rationnelle que le catholicisme, ce dernier étant décrit comme corrompu, en quelque sorte vendu à l’humanisme et au modernisme actuel.

S’agit-il, comme on le lit parfois, d’un livre raciste ? D’un livre islamophobe ? Voilà qui semble un peu rapide. Si Houellebecq dépeint l’islamisme radical, l’intégrisme et le salafisme (ainsi que la manière dont cet islamisme sait revêtir les habits de la modération et de la respectabilité pour se hisser au pouvoir), il nous semble que c’est pour les opposer à un islam modéré et plus authentique, représenté par le personnage de Rediger. Il y a quelques très beaux passages sur la foi, sur la poésie et la musicalité du Coran, sur la mystique islamique en fin de roman: on perçoit un Houellebecq respectueux de cette transcendance qui s’oppose à un laïcisme humaniste abhorré. Il y a bien sûr une part importante d’opportunisme dans le choix par l’auteur de la trame de son roman, il y a aussi une forme de facilité à jouer sur la peur de l’islamisme et, partant, la peur des musulmans: pour un écrivain s’affichant volontiers contestataire, on peut s’étonner voire regretter ce choix: rien de plus politiquement correct en effet, rien de plus attendu aujourd’hui que d’être islamophobe. Il s’agit d’une attitude admise voire encouragée, en témoigne le succès d’un Eric Zemmour qui, loin d’être boycotté par les médias comme il le prétend, est invité sur tous les plateaux et dans tous les journaux pour déverser ses thèses anti-islam. Prise de risque minimale donc, pour un succès planifié.

Roman prophétique pour les uns, délire islamophobe pour les autres, Soumission est un grand livre, bien supérieur notamment à La carte et le territoire. C’est le plus politique de tous les Houellebecq, il propose une vraie réflexion sur le sens de l’histoire, sur la patrie, sur la religion et l’existence de Dieu; c’est sans doute aussi l’un des plus ambigus quant aux thèses défendues. Un livre à lire en tous les cas pour se faire sa propre idée, loin des analyses et commentaires à l’emporte-pièce qu’on peut déjà lire ici et là.

Michel Houellebecq
Soumission
Flammarion, janvier 2015

L’auteur: Michel Houellebecq, né le 26 février 1956 à La Réunion (France), est un écrivain, poète, essayiste et romancier français. Il est, depuis la fin des années 1990, l’un des auteurs contemporains de langue française les plus traduits dans le monde. En parallèle de ces activités littéraires, il est également chanteur, réalisateur et acteur, s’illustrant notamment en 2014 dans deux films : L’Enlèvement de Michel Houellebecq et Near Death Experience. (Wikipedia)