14/01/2016

Le patient zéro, de Baptiste Naito

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Dans Le patient zéro, Baptiste Naito narre le quotidien d'un jeune steward de Swissair qui découvre être porteur de cette nouvelle maladie dont on commence à parler, le SIDA.

L'action se situe au début des années quatre-vingt, quand l'esprit de libéralisme social et sexuel qui a éclos avec les communautés hippies de Haight-Ashbury souffle encorePersonnage aussi cynique qu'attachant, notre Steward mène sa petite vie de jouisseur, il vole de ville en ville sans trop sembler se fatiguer dans son boulot, donne des notes aux femmes qu'il séduit en grand nombre, soigne sa garde-robe et descend bière sur bière avec ses potes. L'insouciance qui a caractérisé cette époque (votre serviteur, trop jeune pour l'avoir connue, ne pouvant s'en tenir qu'aux témoignages) est bien rendue par Naito, avec le souci du détail qu'on lui connaît et qu'il avait déjà manifesté dans son premier roman, Babylone: les trente glorieuses ne sont pas loin, le progrès technologique s'accélère (symbolisé par ce fameux ordinateur qu'utilise le héros pour la première fois), et avec lui la promesse d'un avenir radieux, la prestigieuse compagnie Swissair, véritable fleuron national, poursuit un développement que rien ne semble pouvoir arrêter...

On retrouve dans ce roman la plume particulière de Baptiste Naito, un style simple et très oral, sans réelle prise de risque ni innovation stylistique, que l'auteur met au service de la fluidité du récit: c'est propre et efficace - quasiment suisse-allemand -  les presque quatre-cent pages du récit sont rapidement tournées, l'intérêt est présent jusqu'aux dernières lignes. A partir d'une histoire dans laquelle, finalement, il ne se passe pas grand chose, l'auteur parvient à susciter et maintenir l'intérêt du lecteur par la justesse dans la construction psychologie de son héros, avec ses forces et ses fêlures, par les dialogues souvent teintés d'une bonne couche d'ironie, par ses descriptions précises des lieux, des gens et des ambiances.

Reste la question de la morale de l'histoire: qu'a voulu nous dire Baptiste Naito ? Le Patient zéro est construit sur une structure dramatique classique: après une période de jouissance (notamment sexuelle) et d'excessive insouciance arrive une catastrophe qui punit les hommes. Faut-il y voir, comme le suggère le titre de son premier roman, une référence explicite à la Bible ? A travers ses romans, Baptiste Naito propose-t-il des réinterprétations contemporaines de certains mythes du livre sacré ? Avec le Patient zéro, Baptiste Naito livre un conte moral, cet aspect étant particulièrement visible dans le dernier quart de l'ouvrage. Malade, le héros se transforme physiquement et à cette déchéance physique correspond une transformation morale, cette fois-ci vers le mieux. A mesure qu'il prend conscience de sa situation, le héros se questionne sur le "vrai" sens de la vie, les valeurs, sur son rapport aux autres, sur le mal qu'il a pu faire autour de lui; il finira même par se réconcilier plus ou moins avec un père distant... On peut regretter ici ce qui s'apparente à un happy-end un peu facile et convenu (le héros qui découvre, dans l'adversité, l'importance d'aimer et de respecter les autres), même si cette fin confère une profondeur supplémentaire au roman.

Je me sers un verre d'eau. Finalement, je ne deviendrai pas acteur. Je ne ferai pas d'études et peu de gens se souviendront de moi. Je ne deviendrai pas célèbre, mais ça ne me touche pas vraiment. Je me serai bien amusé. J'aurai d'avantage profité de la vie que la plupart des gens. J'aurai plus fait en trente ans que les autres en soixante ou septante ans. Je ne me serai jamais ennuyé. J'aurai fait tout ce dont j'aurai eu envie. Je ne changerais pas ma vie contre celle d'un autre.

Avec Le patient zéro, Baptiste Naito signe un roman très réussi, dans la lignée de Babylone. Il propose une réflexion sur le sens de la vie et les conditions du bonheur qui, sans éviter quelques facilités, ne peut que toucher le lecteur.

Baptiste Naito
Le patient zéro
Editions de l'Aire, 2015
396 pp. 

L'auteur: Baptiste Naito est né en 1982 à Genève. Il a étudié le français, l’histoire et la psychologie à l’Université de Lausanne et enseigne dans un établissement secondaire du canton de Vaud. Il a publié Babylone en 2013. Le patient zéro est son second roman.

09/01/2016

A plat, de Jean Chauma

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Dans A plat, Jean Chauma nous fait vivre la journée de Jean d'en bas, voyou au physique de déménageur et tête (trop) pensante d'une petite bande de trois malfrats. Du café du matin jusqu'à la tombée du soir, on suit l'homme dans ses (non) actions et ses déplacements, occasion pour l'auteur de décrire cet environnement à la fois animé et miséreux d'une banlieue sans perspectives, avec ses lieux de sociabilité, ses avenues, la répartition spatiale de ses quartiers et de ses commerces.

Ce court roman se présente comme un crescendo bien construit: les premières scènes posent le décor et le personnage principal, le rythme est plutôt lent, il y a une attente, l'impression que quelque chose doit se passer, on se demande où veut en venir l'auteur et puis l'intrigue monte en intensité, jusqu'au point d'orgue qui conclut le livre. La dernière scène, plus intense, est ficelée à partir de phrases courtes, d'un ton vif, de jeux de regard entre protagonistes conférant une atmosphère d'urgence. A travers les quelques cent pages du récit, la gestion de la lenteur et de la vitesse est maîtrisée, sans chichis, sans jamais aucune prétention. Du travail de professionnel.

Il ressort de la lecture d'A plat comme une impression de fatalité un brin absurde, comme si les événements s'enchaînaient en une logique implacable mais sans réelle gravité, sans que les protagonistes, à commencer par Jean, n'aient de prise sur le cours des choses. Ainsi l'un des derniers chapitres commence-t-il de cette manière: "Et voilà. Tout est dit. Tout est raconté [...] Le reste de l'histoire est du fait divers, et n'est-ce pas là le lot de beaucoup [...] ?" Jean Chauma lui-même ne semble-t-il pas peindre une certaine futilité,  une absence de sérieux du quotidien lorsqu'il écrit:

Prenons encore un peu de distance, de hauteur, nous voyons nos trois lascars traverser une nouvelle fois la petite place et monter dans une voiture, se perdre vite dans la circulation, rien de bien particulier pour les différencier des autres gens.  Encore un peu de hauteur, le quartier, la cité avec ses hautes tours, la place en demi-cercle, la rue qui monte vers le quartier du haut, ça bouge dans tous les sens, apparemment sans cohérence, fourmilière, termitière. Vu de cette hauteur, déjà, les hommes paraissent bien prétentieux de se croire le centre du monde, le nombril de l'univers, inventeurs de Dieu et de l'Histoire.

La biographie de l'auteur, naturellement, ajoute de l'intérêt au texte, lequel oscille selon la quatrième de couverture "entre fiction, expérience et connaissance"; pas étonnant que ça sonne sacrément juste. Les mots notamment sont savoureux, argot souvent teinté d'humour, expressions fleuries. Il y a beaucoup de cinéma dans ce roman, des références populaires, des images de polars français classiques, on se verrait bien dans un film des années quatre-vingt, une pellicule un peu jaunie, des vieilles bagnoles dans le genre de celle présentée sur la couverture, des gros calibres, des types plus ou moins louches attablés devant des pastis, clopes vissées au coin du bec, braqueurs à cœur, pas vraiment méchants... On plonge avec plaisir dans ce qui avant tout un roman d'ambiance, où les dialogues, les descriptions, les odeurs et les sons prennent le pas sur l'intrigue qui ne semble ici que prétexte à la mise en scène de caractères, de Jeannot en particulier.

Au fond, l'écoulement presque mécanique de la vie de Jean n'est troublée que par ses doutes, et c'est précisément dans ce nœud que se joue le roman. Dès les premiers lignes, on saisit que l'homme attablé dans la cuisine de son HLM, les couilles à l'air sous sa robe de chambre, est peut-être un peu plus tourmenté qu'il ne devrait. Car Jean est d'abord un homme qui doute, un homme "qui se dit qu'il devrait se dire quelque chose". Non pas qu'il le fasse consciemment, non pas qu'il se perde dans de grands questionnements existentiels;  pas le genre du bonhomme... Jean d'en bas aurait plutôt tendance à vouloir chasser ces idées un peu confuses qui lui bourdonnent dans le ciboulot, après tout un mec ça en impose, ça se fait pomper à l'arrière-salle des troquets, ça profite de la vie, mais ça se creuse certainement pas le chou à longueur de journée. Enculer des mouches, c'est pas le genre de la maison; mais l'homme est humain, à son corps défendant. Et derrière sa face de brute, ses interrogations sur le libre arbitre résonnent en chacun de nous.

Jean Chauma a eu la finesse de faire d'A plat un roman brut et incisif. Sa structure en crescendo, la justesse du regard sociologique, l'aspect rugueux de l'écriture parfois un peu sale qui sent la sueur et le mauvais vin, la saveur des dialogues, tout cela combiné à cette pointe d'absurdité en font un excellent roman.

Jean Chauma
A plat
BSN Press, 2015
129pp. 

L'auteur: Jean Chauma, écrivain français né à Paris en 1953, est l'auteur de plusieurs ouvrages qui, sous des genres divers (le roman, la nouvelle, la poésie), donnent à voir et à faire comprendre ce qu'est le milieu du banditisme, notamment celui de la France des années 1960-70 (Wikipedia).

24/08/2015

L’ogre du Salève, de Olivia Gerig

Céline, 17 ans, disparaît mystérieusement. Au même moment, Le Professeur Jean Pellet, fin connaisseur de(s) l’histoire(s) locale(s) et résistant durant la Seconde Guerre mondiale, est abattu à son domicile. Le commissaire Rouiller, tout juste retraité, reprend du service et débute une enquête aux multiples rebondissements.

Polar de facture classique, L’Ogre du Salève entraîne son lecteur sur les pentes de la montagne genevoise, de part et d’autre de la frontière. On a apprécié la manière avec laquelle Olivia Gerig a construit son récit à cheval entre deux époques, la nôtre, et 39-45. D’anciennes plaies sont rouvertes, des secrets de familles reviennent à la surface; l’auteure décrit finement comment, dans ces petits villages, dans ces lieux-dits, le secret, l’inavouable finit par resurgir. Bien documentée, on perçoit que l’écrivain, elle même native de la région, est intéressée par l’histoire des lieux. Elle parvient à faire ressentir ce que pouvait être l’ambiance de la Seconde Guerre mondiale dans ces campagnes du Genevois, entre rumeurs, vengeance, petites ou grandes lâchetés.

Si le premier roman d’Olivia Gerig souffre de quelques maladresses formelles (ça et là quelques répétitions inutiles, et peut-être une certaine absence de prise de risque stylistique), l’intrigue est bien construite, et ouvre le champ à une réflexion intéressante sur le poids de l’histoire et la naissance du mal. Le personnage de l’ogre, par sa dimension symbolique, est intéressant, notamment par ce qu’il nous dit du rôle des parents et de l’environnement familial dans le développement d’un être. La psychologie des personnages est bien construite, bien qu’on aurait pu imaginer un ogre plus tourmenté, plus complexe peut-être, plus humain et donc plus faible.

La nuit commençait à envelopper le village paisible de Saint-Blaise au pied du roc noir et brun que forme le Salève aux alentours de la frontière franco-suisse. Des lumières scintillaient aux fenêtres et des volutes de fumée grise s’élevaient au-dessus des toits. C’était une belle journée d’automne, baignée d’une lumière spéciale. Les anges avaient commencé leur travail de pâtisserie et, au crépuscule, le ciel s’était une nouvelle fois teinté de magnifiques couleurs pastel.

L’Ogre du Salève est un bon premier roman policier, noir comme on les aime, parcouru de mystère; tout juste peut-on encore regretter la manière un peu scolaire qu’a l’auteure d’aborder son sujet, en particulier lorsque le travail de la police scientifique et de la « profileuse » est narré (la longue digression de la psychologue, notamment, semble un peu trop adaptée d’un ouvrage universitaire). Le lecteur ne sera donc nullement surpris d’apprendre, en quatrième de couverture, que l’auteure a suivi des cours de criminologie.

Assurément Olivia Gerig est une auteure qu’on se réjouit de mieux découvrir. Son prochain livre, Impasse Khmère, est à paraître aux Editions Encre fraîche.

Olivia Gerig
L’ogre du Salève
Editions Encre fraîche, 2014
221 pp. 

L’auteure: Née à Genève, diplômée de l’Institut universitaire des Hautes Etudes internationales et du Développement, Olivia Gerig est actuellement chargée de communication dans une grande entreprise publique.