04/01/2015

Soumission, de Michel Houellebecq

houell

Très attendu, le dernier Houellebecq, Soumission, sortira en librairie le 7 janvier. Le nouveau roman de l’écrivain français, récipiendaire du prix Goncourt il y a quatre ans pour La carte et le territoire, fait déjà polémique: il y est question d’un changement politique majeur amenant, en France, un parti islamique au pouvoir.

Comme tous les grands écrivains, Michel Houellebecq sait sentir l’air du temps, il maitrise parfaitement les codes et techniques permettant de faire parler de lui, d’exister dans la sphère médiatique et littéraire, il excelle dans l’art, moins évident qu’il y parait, de la « provocation réfléchie ». Tous ses romans ont cette faculté d’être parfaitement en phase avec l’époque, de traduire en mots l’air du temps, les aspirations, les fantasmes, les contradictions, les craintes d'aujourd’hui: à l’évidence, la prétention sociologique de l’oeuvre fait tout son intérêt. Dès Extension du domaine de la lutte, mieux peut-être qu’aucun autre écrivain contemporain, il a su dire la condition de l’homme moyen de la classe moyenne en cette fin de vingtième siècle, sa solitude alors que les moyens techniques de rencontrer ses semblables n’ont jamais semblé aussi développés, le vide de sens qui l’habite à mesure que son pouvoir d’achat augmente. Toute son oeuvre tourne autour des mêmes questions: comment vivre ? Comment se donner les moyens du bonheur ? Que signifie être heureux, à l’heure de l’individualisme libéral, de la destruction des solidarités traditionnelles, de la mise en compétition de chacun contre tous, d’une certaine misère affective, de la fin des idéologies et des grandes luttes politiques ? Soumission, une nouvelle fois, s’inscrit dans ce même projet.

L’intrigue de ce roman de politique-fiction est la suivante: en 2022, le deuxième tour de l’élection présidentielle française oppose le Front national à la Fraternité musulmane, un parti politique dirigé par un chef charismatique et rusé dénommé Ben Abbes. Le PS et l’UMP, partis rejetés massivement par le peuple en raison notamment de leur programme (jamais assumé ni revendiqué) de dissolution de la France dans l’Union européenne, choisissent de soutenir le candidat de la Fraternité musulmane, à gauche au nom de l’antiracisme et du multiculturalisme, à droite au nom du « Front républicain ». L’élection de Ben Abbes entraîne des changements importants dans le pays, lequel bascule progressivement vers un régime islamique dur: interdiction du travail des femmes, port du voile, etc. L’Université de la Sorbonne, dans laquelle enseigne le personnage principal, devient « Université islamique de Paris-Sorbonne », financée par l’Arabie saoudite. On suit donc, à travers les yeux du héros (le roman est écrit en « je »), ces quelques semaines qui précédent et qui suivent la présidentielle de 2022, avec comme enjeu, pour résumer, la question de savoir si le héros (très houellebecquien: la quarantaine, classe moyenne supérieure, très instruit, très solitaire, ayant des relations complexes avec les femmes) acceptera de se convertir afin de pouvoir continuer d’enseigner.

Disons-le tout de suite, le roman est une réussite. Il est d’abord très drôle, ce qui n’est pas si fréquent en littérature contemporaine: on rit beaucoup, on retrouve immédiatement le « ton Houellebecq », ce mélange d’humour pince-sans-rire, d’autodérision, de froideur scientifique (parlant des maîtresses du narrateur, il écrit: « des actes sexuels avaient lieu ») et d’une pointe d’absurde. A l’évidence, on aurait tort de lire Houellebecq au premier degré: l’auteur aime à se moquer de lui-même et de son monde. Ensuite, le roman propose une mise en perspective intéressante de notre époque et du dix-neuvième siècle à travers Huysmans, dont le narrateur est l’un des meilleurs spécialistes en France. Les allers-retour entre la décadence décrite par l’auteur d’A rebours et celle ressentie par le narrateur apportent un éclairage pertinent et confèrent une profondeur historique au récit. Et puis l’ouvrage est réussi parce qu’il dérange, parce qu’il créé un malaise, parce qu’il oblige à la réflexion. La question de la vraisemblance du propos est secondaire: à l’évidence, Houellebecq ne se soucie guère d’être cohérent, tant on imagine difficilement l’arrivée en France d’un pouvoir islamique, et surtout dans les conditions qu’il décrit. L’intérêt n’est pas dans l’analyse du résultat, mais dans la description des processus sociaux et politiques l’ayant rendu possible: agonie de la sociale-démocratie, déliquescence totale des partis politiques ayant structuré la vie politique française de ces dernières décennies, médiocrité des responsables politiques successifs, dépolitisation des masses, fin de toutes les idéologies, désindustrialisation, délinquance massive, mensonges médiatiques…. C’est bien de notre époque dont parle Houellebecq, et il semble bien difficile de lui donner tort quant au diagnostique.

Je n’avais aucun projet, aucune destination précise; juste la sensation, très vague, que j’avais intérêt à me diriger vers le Sud-Ouest; que, si une guerre civile devait éclater en France, elle mettrait d’avantage de temps à atteindre le Sud-Ouest. Je ne connaissais à vrai dire à peu près rien du Sud-Ouest, sinon que c’est une région où l’on mange du confit de canard; et le confit de canard me paraissait peu compatible avec la guerre civile. Enfin, je pouvais me tromper.

La question du religieux est au coeur du roman. Houellebecq marche ici sur les traces de Malraux: le XXIe siècle sera assurément mystique. Pour le romancier, le libéralisme économique, par son action de dissolution de toutes les structures fondamentales de la société, y compris de la cellule familiale, conduit inévitablement la civilisation européenne à la disparition (l’auteur parle même de suicide). Les allusions à la chute de l’Empire romain sont récurrentes: une grande puissance peut péricliter rapidement, dès lors que ses bases sociales sont corrompues. Ainsi, la quête de sens amène tout naturellement à un retour du mystique; ce sera l’islam, une religion présentée comme plus moderne, plus simple et plus rationnelle que le catholicisme, ce dernier étant décrit comme corrompu, en quelque sorte vendu à l’humanisme et au modernisme actuel.

S’agit-il, comme on le lit parfois, d’un livre raciste ? D’un livre islamophobe ? Voilà qui semble un peu rapide. Si Houellebecq dépeint l’islamisme radical, l’intégrisme et le salafisme (ainsi que la manière dont cet islamisme sait revêtir les habits de la modération et de la respectabilité pour se hisser au pouvoir), il nous semble que c’est pour les opposer à un islam modéré et plus authentique, représenté par le personnage de Rediger. Il y a quelques très beaux passages sur la foi, sur la poésie et la musicalité du Coran, sur la mystique islamique en fin de roman: on perçoit un Houellebecq respectueux de cette transcendance qui s’oppose à un laïcisme humaniste abhorré. Il y a bien sûr une part importante d’opportunisme dans le choix par l’auteur de la trame de son roman, il y a aussi une forme de facilité à jouer sur la peur de l’islamisme et, partant, la peur des musulmans: pour un écrivain s’affichant volontiers contestataire, on peut s’étonner voire regretter ce choix: rien de plus politiquement correct en effet, rien de plus attendu aujourd’hui que d’être islamophobe. Il s’agit d’une attitude admise voire encouragée, en témoigne le succès d’un Eric Zemmour qui, loin d’être boycotté par les médias comme il le prétend, est invité sur tous les plateaux et dans tous les journaux pour déverser ses thèses anti-islam. Prise de risque minimale donc, pour un succès planifié.

Roman prophétique pour les uns, délire islamophobe pour les autres, Soumission est un grand livre, bien supérieur notamment à La carte et le territoire. C’est le plus politique de tous les Houellebecq, il propose une vraie réflexion sur le sens de l’histoire, sur la patrie, sur la religion et l’existence de Dieu; c’est sans doute aussi l’un des plus ambigus quant aux thèses défendues. Un livre à lire en tous les cas pour se faire sa propre idée, loin des analyses et commentaires à l’emporte-pièce qu’on peut déjà lire ici et là.

Michel Houellebecq
Soumission
Flammarion, janvier 2015

L’auteur: Michel Houellebecq, né le 26 février 1956 à La Réunion (France), est un écrivain, poète, essayiste et romancier français. Il est, depuis la fin des années 1990, l’un des auteurs contemporains de langue française les plus traduits dans le monde. En parallèle de ces activités littéraires, il est également chanteur, réalisateur et acteur, s’illustrant notamment en 2014 dans deux films : L’Enlèvement de Michel Houellebecq et Near Death Experience. (Wikipedia)

14/11/2014

Dédicaces

Dédicaces de « jours adverses »

  • Librairie Payot, Neuchâtel: 15 novembre 2014, 10h30-12h30
  • Librairie Payot, la Chaux-de-Fonds : 15 novembre 2014, 14h-16h
  • Librairie Des Livres et moi, Martigny: 21 novembre 2014, 17h-18h30, en compagnie de Bastien Fournier et Blaise Hofmann
  • Librairie Payot, Lausanne, 26 novembre, 19h15-21h30. La soirée est sur invitation uniquement, contactez-moi si vous en désirez une (ou plusieurs!)
  • Librairie Payot, Montreux: 29 novembre, 15h30-17h
  • Librairie Payot, Yverdon-les-Bains, 6 décembre, 10h-12h

Bienvenue à tous !

22/10/2014

Passage Verlaine, de John Gelder

Voici un roman dont il y a toutes les chances que vous n’ayez jamais entendu parler : peu ou pas de couverture médiatique, quelques références éparses sur Google, une unique critique de lecteur découverte sur un grand site de vente en ligne…. Un ouvrage parfaitement confidentiel donc, sorti aux Editions Forgeurs d’Etoiles dont le distributeur, ceci explique peut-être cela, vient de faire faillite…

Qu’on nous permette de dire que pareil contexte, un brin sombre, s’accorde à merveille avec l’ironie qui parcourt le roman. Car c’est bien de cela dont il est question sous la plume de John Gelder : ironie des personnages, des situations, des thèmes choisis par l’auteur… Ironie aussi qu’un texte aussi bon reste méconnu.

L’intrigue, en quelques mots : Le narrateur, Luc, reçoit en héritage de son grand-oncle une vaste demeure située passage Verlaine, dans le XIXème arrondissement de Paris. Il accepte la maison pleine de (mauvais) souvenirs, mais n’ayant pas les moyens de payer l’hypothèque, doit se résoudre à louer une partie de celle-ci. Face aux « envahisseurs », Luc s’exile dans la chaufferie et s’applique à y vivre – peut-être faudrait-il dire plutôt à y végéter – selon le « principe de moindre résistance », seule réponse possible à l’effondrement.

On m’avait descendu quelques livres, un lit de camp, une chaise, une table et une valise contenant quelques effets indispensables, dont, on verra pourquoi, une paire de jumelles. La fenêtre à barreaux – je devrais dire le soupirail, vu ses dimensions -, donnant sur le jardinet, diffusait une clarté incertaine et je m’étais fait aménager une ‘ampoule de chevet’ près du lit. Un seau percé au-dessus du trou d’égout, près du robinet, me servait de tinette. On m’appelait maintenant le Séquestré d’Altona, sans doute parceque, à ce moment-là, Georges faisait répéter dans la buanderie au bout du couloir des extraits de Sartre.

C’est le roman de la fuite face au bruit, face à la bêtise, face à la saleté que nous offre Gelder. Il y a du dégoût du monde dans ce livre, une haine des gens (Luc hésite entre souffrir des autres ou de la sollitude), de l’époque et de la médiocrité ambiante, le tout fort heureusement porté par un humour grinçant et redoutable. L’écriture est intelligente, pleine de beauté et d’esprit, on sent chez John Gelder une certaine bouteille : Passage Verlaine est assurément le roman d’un homme qui a vécu, même si nous ne connaissons pas assez l’auteur pour juger de la part d’autobiographie dans le récit… Le personnage de Luc, en quelque sorte maladapté, est aussi attachant qu’incompréhensible. Les rapports conflictuels qu’il entretien avec sa famille, et notamment avec son père, son finement décrits : l’édifice psychologique est cohérent en même temps qu’il semble toujours prêt à se désagréger.

Assez éloigné de toute démarche commerciale, voilà le genre de livre qui représente une vraie prise de risque, autant pour l’auteur que pour l’éditeur : saluons la publication d’un pur objet littéraire, poétique, jouissif et inventif.

John Gelder
Passage Verlaine
Ed. Forgeurs Étoile , 180pp
février 2014

L’auteur :
Né en 1934, John Gelder est un écrivain et éditeur. Il entre en littérature dans les années septante, sous le nom de John Emile Orcan. Après une carrière de jazzman et de publicitaire à Paris (1962-1981), il créé les éditions PARC en 1993. On lui doit notamment « Facettes du désastre » (1991) et « Sucer le miel aux creux des pierres » (2007).