21/04/2014

Fiasco FM, de Flynn Maria Bergmann

« Poèmes, 23x17cm, 128 pages » : c’est ainsi qu’est sous-titré le beau recueil publié par le Lausannois Flynn Maria Bergmann. Le pluriel indique qu’il y en a plus d’un, mais on lira tout aussi bien le texte de Bergmann d’une traite, comme un seul poème où chaque page contribue à façonner cette narration de l’absence à laquelle s’emploie l’artiste.

C’est en effet l’expérience de l’absence d’une femme aimée qui constitue la trame poétique du recueil. Pour la figurer, l’auteur convoque un langage fait d’images, de métaphores et de symboles, il en appelle aux objets du quotidien aussi bien qu’aux émotions et aux ressentis intimes. Surtout, l’artiste utilise de manière originale le papier et le livre pour eux-mêmes, en se jouant des conventions éditoriales (absence de pagination et de retours à la ligne, utilisation de polices de très grande taille, absence de titres des poèmes donnant une impression d’écriture au kilomètre, « à la Kerouac »). Car si le thème de l’absence de l’être aimé est un classique, depuis toujours, de l’écriture poétique, c’est bien dans son « remplissage » de la page que le poète-plasticien fait preuve d’une belle originalité : en ayant choisi un papier légèrement cartonné et un format se rapprochant du cahier de notes, l’auteur parvient à conférer un fort sentiment d’immédiateté et d’urgence à son travail (on pense ici à l’écriture automatique, chère aux surréalistes). En posant – peut-être devrait-on dire en jetant – son texte sans aucune fioritures sur la blancheur des pages, Bergmann lui confère une puissance stupéfiante : on flirte souvent avec le cri, le hurlement de désespoir. C’est dans la simplicité du dispositif qu’il faut chercher la source de son intensité.

Trois fleurs roses et blanches attendaient dans un vase trop grand de découvrir laquelle mourrait en premier. Par chance, elles se fanèrent au même rythme, très vite, laissant sur une petite table ronde un épais tapis de pétales ressemblant à un tas de cendres en train de refroidir. Parfois je contemple ces pétales que j’ai conservés au fond d’un tiroir et me demande ce qui nous serait arrivé si une de ces trois fleurs n’avait pas existé.

Il y a de la nostalgie dans cette « Fiasco FM », bande-son un peu grésillante d’un après-quelque-chose. A la lecture de ces poèmes, c’est bien l’image d’une radio que l’on chercherait à régler sans jamais vraiment y parvenir qui vient en tête : les chansons, les mélodies familières sont bien là, mais elles sont parasitées, un peu déformées, parfois jouées en même temps sur deux stations trop proches…  A peine les a-t-on reconnues que déjà l’instant de clarté disparaît, qu’elles deviennent inaudibles puis s’évanouissent dans le bruit de fond du quotidien.

Avec Fiasco FM, Flynn Maria Bergmann offre quelques magnifiques lignes sur l’absence, le regret, la nostalgie de ce qui a été et n’est plus (« j’aimais bien quand… », « je me souviens quand… »). Son cri est celui d’un homme qui croit en l’amour : il n’y a aucun cynisme dans ces mots, aucune froideur. Bergmann va à l’essentiel, et nous dit ce que souffrir peut signifier : en cela, son texte, assez loin de « l’ovni littéraire » que certains ont voulu voir, s’inscrit dans une longue tradition de la littérature de l’intime et du sentiment, une littérature ici exempte de toute niaiserie et profondément enracinée dans l’expérience humaine.

Flynn Maria Bergmann
Fiasco FM
Art & Fiction, 2013
Nombre de pages : non paginé.

L’auteur : Flynn Maria Bergmann est né en 1969. A la fois poète, sculpteur et peintre, il s’est formé aux arts visuels aux Etats-Unis. Il vit à Lausanne.

16/03/2014

Le Fil de Soie, de Sylvie Blondel

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De quelle étoffe est-il constitué, ce fil de soie qui relie les neuf nouvelles offertes par Sylvie Blondel ? Ne ressemble-t-il pas à un fil d'Ariane que l'auteure semble suivre tout au long des récits ? Une sorte de guide, de trait d'union entre hier et aujourd'hui ?

Les figures construites par Sylvie Blondel semblent toutes en recherche d'elles-mêmes, tourmentées, retenues par un fil fragile. Elles font appel à un passé plus ou moins lointain (le thème de l'enfance perdue parcourt plusieurs des récits), sont toujours en déplacement, ne semblent jamais vraiment chez elles nulle part. Les personnages sont dans un train, quelque part entre Berne et Lausanne, en Inde, en Asie, ils sont dans un rickshaw ou attendent la venue d'un ferry... Le voyage, qui imprègne tous les récits, est une quête de sens: la quatrième de couverture confirme, à travers les quelques lignes biographiques consacrées à l'auteure, l'importance de l'ailleurs dans le parcours de vie de Sylvie Blondel. Enfin la Faucheuse plane, jamais bien loin, comme dans "piste noire", qui n'est pas sans rappeler le dormeur du Val, ou dans "fleur de magnolia", écrit du point de vue d'un fantôme.

Depuis la terrasse, je vois la mer à quelques dizaines de mètres. C'est une retraite parfaite. Tout ce que je voulais, c'était partir pour un temps, quitter les balises, les lignes blanches, me désencombrer. Ma nouvelle vie couvait silencieusement depuis le départ de C. Pour ceux qui m'ont connue, la fêlure était imperceptible. Et un jour, j'ai laissé à mon mari, écrits au feutre rouge sur le miroir de la salle de bain, trois ou quatre mots d'adieu. Il y a longtemps qu'il ne me voyait plus. je ne pense pas que mon message l'ait affligé.

A travers ses différentes narratrices, presque toutes féminines, l'auteure offre une description du monde empreinte de beaucoup de sensibilité. Elle sait instiller çà et là ces quelques fêlures qui donnent vie - et parfois mort - aux existences dépeintes.

Sylvie Blondel Le Fil de Soie L'Aire, 2010, 171 pages

L'auteure: née à Lausanne où elle a fait des études de Lettres, Sylvie Blondel s'est orientée vers le journalisme, l'enseignement et le théâtre amateur. le Fil de soie est son premier récit publié.

06/01/2014

Les années, de Annie Ernaux

Il est des livres qui marquent, qui laissent une trace, qui continuent d’exister et résonnent en nous bien après avoir été rangés dans la bibliothèque : Les années, de Annie Ernaux, est l’un de ceux-là.

Le projet de l’auteure s’articule autour de la question du temps qui passe : comment sauvegarder, à l’aide des mots, ce qu’à pu être le monde ? Comment témoigner des effets du temps sur la société, sur soi-même et sur le corps ? Qu’advient-il du passé ?

Le récit n’est pas une autobiographie : il est construit par l’imbrication de la trajectoire personnelle d’Annie Ernaux et de la trajectoire collective du monde dans lequel elle vit. Il s’agit donc d’un travail extrêmement ambitieux (l’auteure mettra, semble-t-il, vingt ans à l’écrire) de mise en dialogue, un travail sur la mémoire, une sorte de quête de soi à travers les souvenirs et les ressentis, toujours contextualisés et interprétés.

Cet ouvrage passionnant, sorte de « livre total », tient à la fois de la quête identitaire, de la biographie, du livre d’histoire et du récit à visée sociologique. C’est d’ailleurs certainement cette dernière dimension qui est la plus marquante : l’auteure esquisse une véritable fresque des innombrables transformations et mutations ayant parcouru la société française entre la fin de la Deuxième Guerre mondiale et les premières années du XXI siècle, tant sur le plan social que démographique, sexuel, politique, technique, culturel ou idéologique. Jamais peut-être, un ouvrage n’était parvenu à faire si bien sentir « l’air du temps », celui d’hier comme celui d’aujourd’hui. Dans un style clair, presque « scientifique », Annie Ernaux décrit et raconte l’exaltation de la Libération et la fin des privations, les années cinquante et soixante, années de confiance absolue dans le Progrès, le bouillonnement politique et créatif de mai soixante-huit (liberté et libération, jouissance…), le passage de l’utopie à la société de consommation des années septante, le développement des cités dortoirs, la massification de la télévision couleur et ses effets, le tournant néolibéral des années quatre-vingt, le SIDA, Tapie, Tchernobyl, la fin du rêve révolutionnaire, la mort de Coluche et puis les années nonante, X-Files, la mort de Mitterand, The Rythm of the Night, les prémices de ce qui deviendra l’altermondialisme, la vache folle jusqu’au bug de l’an 2000, l’avènement de la téléphonie mobile, la fin du Concorde, le 11 septembre, le DVD, le GPS….

A défaut de tout quitter, travail et appartement, pour s’installer à la campagne, projet toujours remis mais qu’on était sûrs de réaliser un jour, les plus assoiffés de résurrection cherchaient pour les vacances des villages isolés sur des terres rudes, dédaignaient les plages où l’on bronzait idiot et la province natale, plate et « défigurée » par le progrès industriel. Ils créditaient en revanche les paysans pauvres des contrées arides, inchangés en apparence depuis des siècles, d’authenticité. Ceux qui voulaient faire l’Histoire n’admiraient rien tant que son effacement dans le retour des saisons et l’immuabilité des gestes — et ils achetaient une vieille baraque à ces mêmes paysans pour une bouchée de pain.

Qu’on ne s’y méprenne pas : l’ouvrage n’est en rien une simple compilation d’événements et de faits historiques : le rappel de moments particuliers (morts de grandes figures, inventions techniques) est toujours prétexte à « faire remonter » des souvenirs. Les quelques « pépites sociologiques » proposées par Ernaux (par exemple, la fin de l’autostop dans les années quatre-vingt) sont bien plus que des anecdotes : elles donnent du sens à la marche de l’Histoire. Issue d'un milieu modeste et ayant réussi, par ses études, à s'extraire d'une condition modeste, Ernaux livre enfin une réflexion sur l’ascension sociale, vécue aussi bien comme une chance que comme un déracinement ou une douloureuse infidélité (une thématique déjà traité dans « La place »).

Se gardant bien de plonger dans un « c’était mieux avant » empreint de nostalgie, Annie Ernaux donne un livre généreux et essentiel qui permet d’en savoir plus sur notre temps. Par son point de vue de femme, elle livre également un regard pertinent sur les luttes féministes d’hier, vécues « de l’intérieur » (droit à la contraception et à l’avortement) et la manière dont celles-ci résonnent aux oreilles des générations d’aujourd’hui.

Annie Ernaux
Les Années
Gallimard, 2008
254 pp.

L’auteure : Née en 1940 dans un milieu social modeste, Annie Ernaux est écrivain et Professeure de Lettres. En 1984, elle obtient le prix Renaudot pour « La Place », un livre à teneur autobiographique. Son livre « Les Années » a obtenu de nombreuses récompenses.