23/04/2014

La causerie Fassbinder, de Jean-Yves Dubath

 

Dans ce roman singulier, l’auteur de « Gainsbourg et le Suisse » évoque l’oeuvre de Rainer Werner Fassbinder, cinéaste allemand décédé en 1982 à l’âge de 37 ans et qu’il a côtoyé.

Roman ? Vous avez dit roman ? A l’évidence, le texte semble vouloir échapper à cette classification, pourtant revendiquée en sous-titre. Sommes-nous dans un univers de fiction ? Y trouve-t-on quelques uns des codes du genre ? Il n’y a pas réellement de trame ici : cinq amis discutent, et l’on ne sait d’eux que leurs prénoms. Foin de contexte, foin de décorum, foin d’intrigue romanesque : Dubath plonge son lecteur dans le vif du sujet, sans introduction, au risque de dérouter ceux d’entre eux qui n’auraient du maître allemand qu’une connaissance très vague…

AXEL – De l’Allemagne, vieux sujet, Rainer Werner Fassbinder, qui devait défrayer la chronique des années soixante-dix, user l’adversaire, Rainer Werner était le poids ; il en était les miracles ou le bombardement de Dresde, il en était aussi toutes les erreurs, et les forêts et tous les errements de leurs sentiers ; et voilà pourquoi sans doute nos habitudes nous ont conduits à regarder un nombre considérable de films signés Rainer Werner Fassbiner, et l’on ne retrouve pas tous les jours une sorte de Catherine II sur son chemin…

Ne le nions pas, le texte est ardu, difficile d’accès : pour ma part, je n’y suis pas entré sans mal. Novice absolu en matière de cinéma allemand de la deuxième partie du XXème siècle, ignorant tout de la vie et de l’oeuvre de Fassbinder, je me suis rapidement trouvé confronté à une alternative : renoncer simplement, ou accepter de me laisser embarquer dans le récit sans chercher à tout comprendre. Ce n’est qu’à cette condition – après avoir accepté de lâcher prise – que j’ai pu commencer à profiter de l’écriture très maitrisée de Dubath, des réflexions qu’il glisse au-travers des protagonistes, de cette description parcellaire d’une Allemagne, mal connue sous nos cieux latins. Et puis, d’une certaine manière, la postface rédigée par Pierre Yves Lador m’y a encouragé : parlant du livre, lui-même relève qu’ « on pourrait dire qu’on n’y comprend rien comme tel héros de conte traversant une forêt enchantée »… Une forêt dans laquelle il vaut la peine d’entrer : au-delà de références nombreuses et de clins d’œils d’initiés, on y découvre quelques pépites, on s’y laisse entrainer, on s’imprègne de l’ambiance de films que l’on a pas vus mais qu’on se plaît, par jeu, à imaginer. Qu’on se réjouit de découvrir, surtout, et c’est sans doute là l’une des qualités du livre : donner envie.

De Fassbinder, au sens biographique, on n’apprend que peu de choses : l’accent est mis sur l’oeuvre, les conditions de son existence, l’entourage du cinéaste également, cette « ménagerie » théâtrale dépeinte avec talent; ne reste plus qu’à découvrir les films et, sans doute, ensuite, relire Dubath.

21/04/2014

Fiasco FM, de Flynn Maria Bergmann

« Poèmes, 23x17cm, 128 pages » : c’est ainsi qu’est sous-titré le beau recueil publié par le Lausannois Flynn Maria Bergmann. Le pluriel indique qu’il y en a plus d’un, mais on lira tout aussi bien le texte de Bergmann d’une traite, comme un seul poème où chaque page contribue à façonner cette narration de l’absence à laquelle s’emploie l’artiste.

C’est en effet l’expérience de l’absence d’une femme aimée qui constitue la trame poétique du recueil. Pour la figurer, l’auteur convoque un langage fait d’images, de métaphores et de symboles, il en appelle aux objets du quotidien aussi bien qu’aux émotions et aux ressentis intimes. Surtout, l’artiste utilise de manière originale le papier et le livre pour eux-mêmes, en se jouant des conventions éditoriales (absence de pagination et de retours à la ligne, utilisation de polices de très grande taille, absence de titres des poèmes donnant une impression d’écriture au kilomètre, « à la Kerouac »). Car si le thème de l’absence de l’être aimé est un classique, depuis toujours, de l’écriture poétique, c’est bien dans son « remplissage » de la page que le poète-plasticien fait preuve d’une belle originalité : en ayant choisi un papier légèrement cartonné et un format se rapprochant du cahier de notes, l’auteur parvient à conférer un fort sentiment d’immédiateté et d’urgence à son travail (on pense ici à l’écriture automatique, chère aux surréalistes). En posant – peut-être devrait-on dire en jetant – son texte sans aucune fioritures sur la blancheur des pages, Bergmann lui confère une puissance stupéfiante : on flirte souvent avec le cri, le hurlement de désespoir. C’est dans la simplicité du dispositif qu’il faut chercher la source de son intensité.

Trois fleurs roses et blanches attendaient dans un vase trop grand de découvrir laquelle mourrait en premier. Par chance, elles se fanèrent au même rythme, très vite, laissant sur une petite table ronde un épais tapis de pétales ressemblant à un tas de cendres en train de refroidir. Parfois je contemple ces pétales que j’ai conservés au fond d’un tiroir et me demande ce qui nous serait arrivé si une de ces trois fleurs n’avait pas existé.

Il y a de la nostalgie dans cette « Fiasco FM », bande-son un peu grésillante d’un après-quelque-chose. A la lecture de ces poèmes, c’est bien l’image d’une radio que l’on chercherait à régler sans jamais vraiment y parvenir qui vient en tête : les chansons, les mélodies familières sont bien là, mais elles sont parasitées, un peu déformées, parfois jouées en même temps sur deux stations trop proches…  A peine les a-t-on reconnues que déjà l’instant de clarté disparaît, qu’elles deviennent inaudibles puis s’évanouissent dans le bruit de fond du quotidien.

Avec Fiasco FM, Flynn Maria Bergmann offre quelques magnifiques lignes sur l’absence, le regret, la nostalgie de ce qui a été et n’est plus (« j’aimais bien quand… », « je me souviens quand… »). Son cri est celui d’un homme qui croit en l’amour : il n’y a aucun cynisme dans ces mots, aucune froideur. Bergmann va à l’essentiel, et nous dit ce que souffrir peut signifier : en cela, son texte, assez loin de « l’ovni littéraire » que certains ont voulu voir, s’inscrit dans une longue tradition de la littérature de l’intime et du sentiment, une littérature ici exempte de toute niaiserie et profondément enracinée dans l’expérience humaine.

Flynn Maria Bergmann
Fiasco FM
Art & Fiction, 2013
Nombre de pages : non paginé.

L’auteur : Flynn Maria Bergmann est né en 1969. A la fois poète, sculpteur et peintre, il s’est formé aux arts visuels aux Etats-Unis. Il vit à Lausanne.

16/03/2014

Le Fil de Soie, de Sylvie Blondel

fil_soie

De quelle étoffe est-il constitué, ce fil de soie qui relie les neuf nouvelles offertes par Sylvie Blondel ? Ne ressemble-t-il pas à un fil d'Ariane que l'auteure semble suivre tout au long des récits ? Une sorte de guide, de trait d'union entre hier et aujourd'hui ?

Les figures construites par Sylvie Blondel semblent toutes en recherche d'elles-mêmes, tourmentées, retenues par un fil fragile. Elles font appel à un passé plus ou moins lointain (le thème de l'enfance perdue parcourt plusieurs des récits), sont toujours en déplacement, ne semblent jamais vraiment chez elles nulle part. Les personnages sont dans un train, quelque part entre Berne et Lausanne, en Inde, en Asie, ils sont dans un rickshaw ou attendent la venue d'un ferry... Le voyage, qui imprègne tous les récits, est une quête de sens: la quatrième de couverture confirme, à travers les quelques lignes biographiques consacrées à l'auteure, l'importance de l'ailleurs dans le parcours de vie de Sylvie Blondel. Enfin la Faucheuse plane, jamais bien loin, comme dans "piste noire", qui n'est pas sans rappeler le dormeur du Val, ou dans "fleur de magnolia", écrit du point de vue d'un fantôme.

Depuis la terrasse, je vois la mer à quelques dizaines de mètres. C'est une retraite parfaite. Tout ce que je voulais, c'était partir pour un temps, quitter les balises, les lignes blanches, me désencombrer. Ma nouvelle vie couvait silencieusement depuis le départ de C. Pour ceux qui m'ont connue, la fêlure était imperceptible. Et un jour, j'ai laissé à mon mari, écrits au feutre rouge sur le miroir de la salle de bain, trois ou quatre mots d'adieu. Il y a longtemps qu'il ne me voyait plus. je ne pense pas que mon message l'ait affligé.

A travers ses différentes narratrices, presque toutes féminines, l'auteure offre une description du monde empreinte de beaucoup de sensibilité. Elle sait instiller çà et là ces quelques fêlures qui donnent vie - et parfois mort - aux existences dépeintes.

Sylvie Blondel Le Fil de Soie L'Aire, 2010, 171 pages

L'auteure: née à Lausanne où elle a fait des études de Lettres, Sylvie Blondel s'est orientée vers le journalisme, l'enseignement et le théâtre amateur. le Fil de soie est son premier récit publié.