16/03/2014

Le Fil de Soie, de Sylvie Blondel

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De quelle étoffe est-il constitué, ce fil de soie qui relie les neuf nouvelles offertes par Sylvie Blondel ? Ne ressemble-t-il pas à un fil d'Ariane que l'auteure semble suivre tout au long des récits ? Une sorte de guide, de trait d'union entre hier et aujourd'hui ?

Les figures construites par Sylvie Blondel semblent toutes en recherche d'elles-mêmes, tourmentées, retenues par un fil fragile. Elles font appel à un passé plus ou moins lointain (le thème de l'enfance perdue parcourt plusieurs des récits), sont toujours en déplacement, ne semblent jamais vraiment chez elles nulle part. Les personnages sont dans un train, quelque part entre Berne et Lausanne, en Inde, en Asie, ils sont dans un rickshaw ou attendent la venue d'un ferry... Le voyage, qui imprègne tous les récits, est une quête de sens: la quatrième de couverture confirme, à travers les quelques lignes biographiques consacrées à l'auteure, l'importance de l'ailleurs dans le parcours de vie de Sylvie Blondel. Enfin la Faucheuse plane, jamais bien loin, comme dans "piste noire", qui n'est pas sans rappeler le dormeur du Val, ou dans "fleur de magnolia", écrit du point de vue d'un fantôme.

Depuis la terrasse, je vois la mer à quelques dizaines de mètres. C'est une retraite parfaite. Tout ce que je voulais, c'était partir pour un temps, quitter les balises, les lignes blanches, me désencombrer. Ma nouvelle vie couvait silencieusement depuis le départ de C. Pour ceux qui m'ont connue, la fêlure était imperceptible. Et un jour, j'ai laissé à mon mari, écrits au feutre rouge sur le miroir de la salle de bain, trois ou quatre mots d'adieu. Il y a longtemps qu'il ne me voyait plus. je ne pense pas que mon message l'ait affligé.

A travers ses différentes narratrices, presque toutes féminines, l'auteure offre une description du monde empreinte de beaucoup de sensibilité. Elle sait instiller çà et là ces quelques fêlures qui donnent vie - et parfois mort - aux existences dépeintes.

Sylvie Blondel Le Fil de Soie L'Aire, 2010, 171 pages

L'auteure: née à Lausanne où elle a fait des études de Lettres, Sylvie Blondel s'est orientée vers le journalisme, l'enseignement et le théâtre amateur. le Fil de soie est son premier récit publié.

06/01/2014

Les années, de Annie Ernaux

Il est des livres qui marquent, qui laissent une trace, qui continuent d’exister et résonnent en nous bien après avoir été rangés dans la bibliothèque : Les années, de Annie Ernaux, est l’un de ceux-là.

Le projet de l’auteure s’articule autour de la question du temps qui passe : comment sauvegarder, à l’aide des mots, ce qu’à pu être le monde ? Comment témoigner des effets du temps sur la société, sur soi-même et sur le corps ? Qu’advient-il du passé ?

Le récit n’est pas une autobiographie : il est construit par l’imbrication de la trajectoire personnelle d’Annie Ernaux et de la trajectoire collective du monde dans lequel elle vit. Il s’agit donc d’un travail extrêmement ambitieux (l’auteure mettra, semble-t-il, vingt ans à l’écrire) de mise en dialogue, un travail sur la mémoire, une sorte de quête de soi à travers les souvenirs et les ressentis, toujours contextualisés et interprétés.

Cet ouvrage passionnant, sorte de « livre total », tient à la fois de la quête identitaire, de la biographie, du livre d’histoire et du récit à visée sociologique. C’est d’ailleurs certainement cette dernière dimension qui est la plus marquante : l’auteure esquisse une véritable fresque des innombrables transformations et mutations ayant parcouru la société française entre la fin de la Deuxième Guerre mondiale et les premières années du XXI siècle, tant sur le plan social que démographique, sexuel, politique, technique, culturel ou idéologique. Jamais peut-être, un ouvrage n’était parvenu à faire si bien sentir « l’air du temps », celui d’hier comme celui d’aujourd’hui. Dans un style clair, presque « scientifique », Annie Ernaux décrit et raconte l’exaltation de la Libération et la fin des privations, les années cinquante et soixante, années de confiance absolue dans le Progrès, le bouillonnement politique et créatif de mai soixante-huit (liberté et libération, jouissance…), le passage de l’utopie à la société de consommation des années septante, le développement des cités dortoirs, la massification de la télévision couleur et ses effets, le tournant néolibéral des années quatre-vingt, le SIDA, Tapie, Tchernobyl, la fin du rêve révolutionnaire, la mort de Coluche et puis les années nonante, X-Files, la mort de Mitterand, The Rythm of the Night, les prémices de ce qui deviendra l’altermondialisme, la vache folle jusqu’au bug de l’an 2000, l’avènement de la téléphonie mobile, la fin du Concorde, le 11 septembre, le DVD, le GPS….

A défaut de tout quitter, travail et appartement, pour s’installer à la campagne, projet toujours remis mais qu’on était sûrs de réaliser un jour, les plus assoiffés de résurrection cherchaient pour les vacances des villages isolés sur des terres rudes, dédaignaient les plages où l’on bronzait idiot et la province natale, plate et « défigurée » par le progrès industriel. Ils créditaient en revanche les paysans pauvres des contrées arides, inchangés en apparence depuis des siècles, d’authenticité. Ceux qui voulaient faire l’Histoire n’admiraient rien tant que son effacement dans le retour des saisons et l’immuabilité des gestes — et ils achetaient une vieille baraque à ces mêmes paysans pour une bouchée de pain.

Qu’on ne s’y méprenne pas : l’ouvrage n’est en rien une simple compilation d’événements et de faits historiques : le rappel de moments particuliers (morts de grandes figures, inventions techniques) est toujours prétexte à « faire remonter » des souvenirs. Les quelques « pépites sociologiques » proposées par Ernaux (par exemple, la fin de l’autostop dans les années quatre-vingt) sont bien plus que des anecdotes : elles donnent du sens à la marche de l’Histoire. Issue d'un milieu modeste et ayant réussi, par ses études, à s'extraire d'une condition modeste, Ernaux livre enfin une réflexion sur l’ascension sociale, vécue aussi bien comme une chance que comme un déracinement ou une douloureuse infidélité (une thématique déjà traité dans « La place »).

Se gardant bien de plonger dans un « c’était mieux avant » empreint de nostalgie, Annie Ernaux donne un livre généreux et essentiel qui permet d’en savoir plus sur notre temps. Par son point de vue de femme, elle livre également un regard pertinent sur les luttes féministes d’hier, vécues « de l’intérieur » (droit à la contraception et à l’avortement) et la manière dont celles-ci résonnent aux oreilles des générations d’aujourd’hui.

Annie Ernaux
Les Années
Gallimard, 2008
254 pp.

L’auteure : Née en 1940 dans un milieu social modeste, Annie Ernaux est écrivain et Professeure de Lettres. En 1984, elle obtient le prix Renaudot pour « La Place », un livre à teneur autobiographique. Son livre « Les Années » a obtenu de nombreuses récompenses.

15/12/2013

Pour quelques stations de métro, de Gilles de Montmolli

Gilles de Montmollin publie un premier recueil de nouvelles. Il s’agit de petites saynètes contemporaines, d’instantanés de la vie lausannoise (même si la ville n’est qu’évoquée, et ne constitue jamais un personnage). Les textes sont très courts, et regroupés en trois parties thématiques : l’amour, les valeurs et la mort.

Le titre, « Pour quelques stations de métro », est doublement bien choisi : d’abord parce que le format des textes et du livre en rend la lecture bien appropriée dans les transports en commun, et parce qu'en mettant l’accent sur ce lieu singulier qu’est le métro (espace de déplacement, de rencontres, espace qui relie divers parties de la ville entre elles), il peut agir comme dénominateur commun de l'ensemble des nouvelles.

Le ton est léger, notamment dans la première partie : l’écriture de de Montmollin est fraîche comme une brise qui s’engouffrerait dans la station « Bessières » du M2. L’auteur y parle de rencontres, de non-rencontres, de la beauté des femmes, de moments heureux sans verser dans la mièvrerie. Souffle sur l’ensemble une certaine sensualité (on note l’intérêt de l’auteur pour les jambes féminines aux muscles bien ciselés!), de corps se frôlent, se pressent contre, s’évitent…

La deuxième partie, rassemblée sous « les valeurs », nous a semblé un peu moins séduisante, car fonctionnant parfois sur une morale un peu attendue, comme dans la nouvelle « Réussite » qui suggère que la réussite financière n’apporte pas le bonheur, ou dans « les vraies valeurs » qui illustre l’adage selon lequel l’argent ne fait pas le bonheur. On aurait pu s'attendre à un traitement un peu plus original ou audacieux de ces valeurs...

La troisième partie, enfin, évoque la mort avec une certaine économie des mots, et parfois avec ironie.

Au final, on a aimé les petites histoires de Gilles de Montmollin, en particulier celles qui « ne prennent pas parti » et racontent seulement ce qu’est la vie, sous différents angles.

- En amour, il y en a toujours un qui souffre et l'autre qui s'ennuie. Paraît qu'c'est du Balzac, avait déclaré le type à Angelo, de sa voix éraillée. 
Le gars était clairement du côté de ceux qui souffrent: il était bourré et la lumière crue mettait en évidence les plis amers qui encadraient sa bouche. 
Ce soir-là, Angelo avait mangé tard chez un vendeur de kebabs douteux. La salle respirait la tristesse de la vie, avec son mobilier en plastique et son éclairage au néon. Lui aussi avait un coup dans l'aile. 

Pour quelques stations de métro
Gilles de Montmollin
Ed. Mon Village, 2013
160 pp.

L’auteur : Gilles de Montmollin est géographe de formation. Il travaille à l’Etat de Vaud. Il vit à Yverdon-les-Bains, et a publié plusieurs romans aux éditions Mon Village.