06/01/2014

Les années, de Annie Ernaux

Il est des livres qui marquent, qui laissent une trace, qui continuent d’exister et résonnent en nous bien après avoir été rangés dans la bibliothèque : Les années, de Annie Ernaux, est l’un de ceux-là.

Le projet de l’auteure s’articule autour de la question du temps qui passe : comment sauvegarder, à l’aide des mots, ce qu’à pu être le monde ? Comment témoigner des effets du temps sur la société, sur soi-même et sur le corps ? Qu’advient-il du passé ?

Le récit n’est pas une autobiographie : il est construit par l’imbrication de la trajectoire personnelle d’Annie Ernaux et de la trajectoire collective du monde dans lequel elle vit. Il s’agit donc d’un travail extrêmement ambitieux (l’auteure mettra, semble-t-il, vingt ans à l’écrire) de mise en dialogue, un travail sur la mémoire, une sorte de quête de soi à travers les souvenirs et les ressentis, toujours contextualisés et interprétés.

Cet ouvrage passionnant, sorte de « livre total », tient à la fois de la quête identitaire, de la biographie, du livre d’histoire et du récit à visée sociologique. C’est d’ailleurs certainement cette dernière dimension qui est la plus marquante : l’auteure esquisse une véritable fresque des innombrables transformations et mutations ayant parcouru la société française entre la fin de la Deuxième Guerre mondiale et les premières années du XXI siècle, tant sur le plan social que démographique, sexuel, politique, technique, culturel ou idéologique. Jamais peut-être, un ouvrage n’était parvenu à faire si bien sentir « l’air du temps », celui d’hier comme celui d’aujourd’hui. Dans un style clair, presque « scientifique », Annie Ernaux décrit et raconte l’exaltation de la Libération et la fin des privations, les années cinquante et soixante, années de confiance absolue dans le Progrès, le bouillonnement politique et créatif de mai soixante-huit (liberté et libération, jouissance…), le passage de l’utopie à la société de consommation des années septante, le développement des cités dortoirs, la massification de la télévision couleur et ses effets, le tournant néolibéral des années quatre-vingt, le SIDA, Tapie, Tchernobyl, la fin du rêve révolutionnaire, la mort de Coluche et puis les années nonante, X-Files, la mort de Mitterand, The Rythm of the Night, les prémices de ce qui deviendra l’altermondialisme, la vache folle jusqu’au bug de l’an 2000, l’avènement de la téléphonie mobile, la fin du Concorde, le 11 septembre, le DVD, le GPS….

A défaut de tout quitter, travail et appartement, pour s’installer à la campagne, projet toujours remis mais qu’on était sûrs de réaliser un jour, les plus assoiffés de résurrection cherchaient pour les vacances des villages isolés sur des terres rudes, dédaignaient les plages où l’on bronzait idiot et la province natale, plate et « défigurée » par le progrès industriel. Ils créditaient en revanche les paysans pauvres des contrées arides, inchangés en apparence depuis des siècles, d’authenticité. Ceux qui voulaient faire l’Histoire n’admiraient rien tant que son effacement dans le retour des saisons et l’immuabilité des gestes — et ils achetaient une vieille baraque à ces mêmes paysans pour une bouchée de pain.

Qu’on ne s’y méprenne pas : l’ouvrage n’est en rien une simple compilation d’événements et de faits historiques : le rappel de moments particuliers (morts de grandes figures, inventions techniques) est toujours prétexte à « faire remonter » des souvenirs. Les quelques « pépites sociologiques » proposées par Ernaux (par exemple, la fin de l’autostop dans les années quatre-vingt) sont bien plus que des anecdotes : elles donnent du sens à la marche de l’Histoire. Issue d'un milieu modeste et ayant réussi, par ses études, à s'extraire d'une condition modeste, Ernaux livre enfin une réflexion sur l’ascension sociale, vécue aussi bien comme une chance que comme un déracinement ou une douloureuse infidélité (une thématique déjà traité dans « La place »).

Se gardant bien de plonger dans un « c’était mieux avant » empreint de nostalgie, Annie Ernaux donne un livre généreux et essentiel qui permet d’en savoir plus sur notre temps. Par son point de vue de femme, elle livre également un regard pertinent sur les luttes féministes d’hier, vécues « de l’intérieur » (droit à la contraception et à l’avortement) et la manière dont celles-ci résonnent aux oreilles des générations d’aujourd’hui.

Annie Ernaux
Les Années
Gallimard, 2008
254 pp.

L’auteure : Née en 1940 dans un milieu social modeste, Annie Ernaux est écrivain et Professeure de Lettres. En 1984, elle obtient le prix Renaudot pour « La Place », un livre à teneur autobiographique. Son livre « Les Années » a obtenu de nombreuses récompenses.

15/12/2013

Pour quelques stations de métro, de Gilles de Montmolli

Gilles de Montmollin publie un premier recueil de nouvelles. Il s’agit de petites saynètes contemporaines, d’instantanés de la vie lausannoise (même si la ville n’est qu’évoquée, et ne constitue jamais un personnage). Les textes sont très courts, et regroupés en trois parties thématiques : l’amour, les valeurs et la mort.

Le titre, « Pour quelques stations de métro », est doublement bien choisi : d’abord parce que le format des textes et du livre en rend la lecture bien appropriée dans les transports en commun, et parce qu'en mettant l’accent sur ce lieu singulier qu’est le métro (espace de déplacement, de rencontres, espace qui relie divers parties de la ville entre elles), il peut agir comme dénominateur commun de l'ensemble des nouvelles.

Le ton est léger, notamment dans la première partie : l’écriture de de Montmollin est fraîche comme une brise qui s’engouffrerait dans la station « Bessières » du M2. L’auteur y parle de rencontres, de non-rencontres, de la beauté des femmes, de moments heureux sans verser dans la mièvrerie. Souffle sur l’ensemble une certaine sensualité (on note l’intérêt de l’auteur pour les jambes féminines aux muscles bien ciselés!), de corps se frôlent, se pressent contre, s’évitent…

La deuxième partie, rassemblée sous « les valeurs », nous a semblé un peu moins séduisante, car fonctionnant parfois sur une morale un peu attendue, comme dans la nouvelle « Réussite » qui suggère que la réussite financière n’apporte pas le bonheur, ou dans « les vraies valeurs » qui illustre l’adage selon lequel l’argent ne fait pas le bonheur. On aurait pu s'attendre à un traitement un peu plus original ou audacieux de ces valeurs...

La troisième partie, enfin, évoque la mort avec une certaine économie des mots, et parfois avec ironie.

Au final, on a aimé les petites histoires de Gilles de Montmollin, en particulier celles qui « ne prennent pas parti » et racontent seulement ce qu’est la vie, sous différents angles.

- En amour, il y en a toujours un qui souffre et l'autre qui s'ennuie. Paraît qu'c'est du Balzac, avait déclaré le type à Angelo, de sa voix éraillée. 
Le gars était clairement du côté de ceux qui souffrent: il était bourré et la lumière crue mettait en évidence les plis amers qui encadraient sa bouche. 
Ce soir-là, Angelo avait mangé tard chez un vendeur de kebabs douteux. La salle respirait la tristesse de la vie, avec son mobilier en plastique et son éclairage au néon. Lui aussi avait un coup dans l'aile. 

Pour quelques stations de métro
Gilles de Montmollin
Ed. Mon Village, 2013
160 pp.

L’auteur : Gilles de Montmollin est géographe de formation. Il travaille à l’Etat de Vaud. Il vit à Yverdon-les-Bains, et a publié plusieurs romans aux éditions Mon Village.

09/12/2013

Déroute, de Patrick Delachaux

Il n’a pas encore cinquante ans, et le genevois Patrick Delachaux semble avoir vécu plusieurs vies : policier entre 1992 et 2008, expert fédéral en éthique et Droits de l’Homme pour les examens des policiers, co-créateur du cabinet de conseil en sécurité « Delachaux et Maillard », enseignant en Haute Ecole de travail social, titulaire d’un Master en sciences de l’éducation, élu à l’Assemblée constituante de la République et Canton de Genève… L’homme est actif et possède plusieurs cordes à son arc, c’est peu de le dire ! Cette année, il a publié « Déroute », un carnet de voyage qui retrace son épopée autour du monde.

Rédigé sous la forme autobiographique, « Déroute » raconte les mois qui ont suivi la fin du mandat de policier de Patrick Delachaux, lorsqu’il a entrepris un périple autour du monde sur les traces d’écrivains mythiques. On suit donc le voyageur de Saïgon à Hong Kong, de Bangkok à San Francisco en passant par Marseille.

Au fil du texte, l’auteur croque des scènes de vie, note ses impressions, sans que l’on sache toujours où il veut en venir : quel est le sens de ce long voyage ? Pourquoi a-t-il quitté la police ? A quoi « sert » ce livre ? On comprend par la suite que Patrick Delachaux est en quête de matériau pour un prochain roman à venir : à travers ses déplacements, le genevois construit une intrigue autour d’un porte-conteneurs nommé « Saigon 5 », qui fait étape dans différents ports mythiques.

Pour Delachaux, ce voyage semble l’occasion de se placer dans les pas d’illustres écrivains-voyageurs. Les références glissées dans le récit sont nombreuses, et cela dès la première ligne : c’est en quelque sorte sous le patronage de Kerouac que l’écrivain prend la plume. Malheureusement, il nous semble que ces clins d’œil récurrents qui s’apparentent parfois à du « name dropping » (Marguerite Duras, Malraux, Hemingway, Nicolas Bouvier, Joseph Kessel, Le Clézio, Henry Miller.. la liste semble sans fin) servent plus de prétexte qu’à une réelle volonté de comprendre, voire imiter, leurs démarches littéraires : il ne suffit pas de compiler ce qui ressemble à un « best-of » un peu gratuit pour acquérir l’envergure des auteurs mentionnés. De ceux-ci, et de leur travail artistique surtout, on ne sait d’ailleurs pas grand chose, on ne tire que peu de substance… Car c’est bien là que se situe la faiblesse du texte de Delachaux : on ne cesse, durant toute la lecture, de se demander quel est l’enjeu. Certes, le périple est excitant, et il est plaisant de suivre les allées et venues de l’auteur sous d’autres latitudes, mais ce voyage est abordé d’une manière presque uniquement anecdotique, sur le mode du « j’ai fait ceci, puis cela, puis je suis allé ici, et ensuite là… ». L’impression qui ressort est celle d’une succession de descriptions seulement alignées les unes après les autres, sans que l’ensemble ne fasse jamais vraiment sens, ni n’acquiert de réelle profondeur universelle. Et ce ne sont pas les quelques phrases un peu sentencieuses glissés ça et là (« écrire, c’est bousculer une pensée, refuser les idées, jusqu’à l’évidence. ») qui permettent réellement d’apporter de la substance à l’ensemble. Bien sûr, la forme du carnet de voyage conditionne cette écriture du ressenti et du vécu, voire du témoignage : c’est l’un des charmes du genre, en même temps que son risque principal. On aime ou on aime pas…

Si le carnet de voyage ne saurait servir de support à une réelle « intrigue » au sens romanesque du terme, et dans la mesure où la description en est le mode d’expression privilégié , il faut alors que celles-ci soient particulièrement soignées. Le lecteur est en droit d’attendre un regard sinon original (difficile de l’être, beaucoup de choses ayant été écrites sur ces contrées, sur le charme des ports, sur le bruit et la frénésie des mégapoles asiatiques et sur la solitude qu’on peut y ressentir, entouré de millions de personnes…), du moins affiné sur le monde qu’il découvre. Or, de ce monde, Patrick Delachaux ne nous apprend que peu de choses. L’œil reste en surface, il voit mais peine à réellement pénétrer les lieux et les gens rencontrés (il n’y a dans ce livre pour ainsi dire aucun dialogue, sinon une ou deux phrases, et c’est bien dommage), de sorte que chaque endroit visité ressemble peu ou prou au précédent (même description de la chambre d’hôtel, de la chaleur moite, des insectes…), et cela malgré l’éloignement géographique qui sépare les étapes. Cette absence de profondeur dans le regard entraîne logiquement son lot de clichés et de stéréotypes, comme dans cette description d’habitants d’Ho-Chi-Minh-Ville :

Pham Ngu Lao Street. Une ruelle bondée de visages lunaires, aux sourires perpétuels, aux regards fuyants et aux peux moites et chiffonnées.

Il nous semble que cette difficulté à véritablement saisir le monde extérieur pourrait provenir d’une certaine focalisation de l’auteur sur lui-même : avec « Déroute », Patrick Delachaux propose en effet une réflexion sur le processus d’écriture centré autour de la personne de l’écrivain, c’est-à-dire du « je ». S’il n’est bien entendu pas interdit de parler de soi en littérature, l’exercice est toujours périlleux, et la question centrale devient alors, dans toute sa trivialité : « ma vie est-elle suffisamment intéressante pour en faire un livre ? » A titre d’illustration, une scène revient à quatre ou cinq reprises dans « Déroute », où Patrick Delachaux surprend son propre reflet dans un miroir ou une vitrine et commente cette image : on a alors l’impression que les différentes villes traversées, les paysages évoqués, ne sont là que comme décor, voire de faire-valoir à l’auteur, lui permettant d’exprimer ses états-d’âme. Et là encore, le regard porté par l’auteur sur lui-même, c’est-à-dire le personnage qu’il se construit, n’évite pas les clichés. C’est bien la figure romantique de l’écrivain-baroudeur au grand coeur qui est dessinée à travers l’ouvrage, un homme vaguement imprégné de whisky, barbe de trois jours et les traits tirés, les yeux rouges, jamais chez lui nulle-part, attiré par le grand large… Non pas que le personnage « à la Corto Maltese » ne soit pas sympathique, bien au contraire, mais il a déjà servi tant de fois, a tellement été trituré dans tous les sens, qu’il nous semble aujourd’hui d’un usage ô combien délicat en littérature:

Paris m’a épuisé et rendu sauvage. Je me suis épaissi, hirsute, pas rasé, je traine mes frusques depuis des mois, mes chaussures sont sales et mon sac est à bout ; mon cahier de notes en lambeaux, retenu par des élastiques fendus, est posé devant moi sur ma table avec ma Pelikan, et c’est sans compter les quatre jack Daniel’s que j’ai bu cul sec.

Pour en rester à la question du « je » et à sa présentation, il nous semble enfin que Patrick Delachaux veut parfois « faire écrivain » plus qu’ « être écrivain », en témoigne les nombreuses évocations de ses lieux de travail, de ses carnets annotés, de sa table, de sa plume Pelikan voire même… de son encrier (malgré tout le charme de l’objet, écrit-on vraiment à la plume et à l’encrier lors d’un tour du monde façon « sac-à-dos » ?). Autant d’objets-fétiches qui appartiennent à la mythologie littéraire et qui sont présentés comme s’ils avaient en eux-mêmes le pouvoir de rendre leur propriétaire plus écrivain.

Au final, et malgré un charme réel, c’est un sentiment mitigé que nous laisse le dernier ouvrage de Patrick Delachaux, et l’on ne peut qu’attendre avec intérêt la sortie de ce « Saigon 5 » évoqué dans le livre, dont le caractère fictionnel devrait permettre d’éviter quelques uns des écueils que nous croyons avoir pu mettre en lumière dans « Déroute ».

Patrick Delachaux
Déroute
Ed. des sauvages, 2013
109pp.

L’auteur : Patrick Delachaux est auteur de romans et d’essais. Il intervient régulièrement dans la presse pour des questions de sécurité publique. En 2003 il publie son premier roman, « Flic de quartier », chez Zoé.