06/12/2013

Don Quichotte sur le retour, de Sabine Dormond

Les Editions sainte-crix « Mon village » publient le premier roman de Sabine Dormond. Comme d’autres écrivains avant elle (et non des moindres, on pense à Borges, ou à Thomas Mann), la Montreusienne s’inspire du personnage de Don Quichotte et reinterprète sa vie légendaire, choisissant de placer son héros dans le monde contemporain.

L'intrigue : c’est la rencontre d’une psychiatre et d’un valeureux chevalier parcourant le pays à la recherche de nobles causes à embrasser. Entre la soignante et le patient, malgré l'interdit médical, l’idylle ne sera pas long à se développer : deux enfants en naîtront. Mais la fougue de l’Hidalgo se révélant de plus en plus ingérable, la doctoresse Bolomey finit par craquer : Don Quichotte s’en retourne sur les chemins. Dulcinée Bolomey trouve le réconfort dans l’écriture, elle qui pourtant tenait les livres pour responsables des pulsions chevaleresques de son Alonso. Par un saut dans le temps assez brutal, le lecteur découvre enfin les deux personnages dans leur grande vieillesse.

Très joyeux, décalé, bien vaudois, le roman de Sabine Dormond foisonne de tournures originales et de jeux de mots, fidèle en cela au caractère comique du chef d’oeuvre original. Comme chez Cervantes, le héros est aussi ridicule qu’il est pétri de bonnes intentions : ayant troqué la monture équestre contre un vélomoteur poussif, et le couvre-chef contre une feuille de salade, il se révèle au final plutôt attachant.

Avant que la doctoresse n'ait pu ébaucher le moindre geste pour le retenir, le voilà qui se rue sur la fenêtre et se précipite dans le vide. Trois mètres plus bas, il se ramasse, s'époussette sommairement, et se lance à l'assaut d'un invisible ennemi en dégainant un minuscule sabre de son pantalon. Pantoise et désarçonnée, la psychiatre le suit des yeux jusqu'à ce qu'il s'arrête au pied d'une éolienne à qui il adresse une bordée d'insultes en brandissant son arme dérisoire vers les pâles démesurées. Puis il s'éloigne en continuant de maugréer à voix haute, se retournant de temps en temps pour adresser un bras d'honneur à l'immense hélice.

On a apprécié le ton de ce récit doucement anachronique (en même temps qu'il nous laisse apercevoir l'avenir, en 2040 précisément), et qui sait ne pas se prendre au sérieux. Le style est agréable, agréablement littéraire parfois.

Au final, un joli conte qui révèle aussi une double réflexion : sur l’écriture et son pouvoir, et sur le temps qui passe en s’accélérant.

Sabine Dormond
Don Quichotte sur le retour
Mon Village, 2013
159p. 

L’auteur : Sabine Dormond est écrivain, traductrice et président de l’Association vaudoise des écrivains. Elle est également guitariste amatrice, et vit à Montreux.

30/10/2013

Ils sont tous morts, de Antoine Jaquier

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Tout le monde n’apprécie certainement pas ce type de littérature, mais celles et ceux qui aiment accrocheront sérieusement : avec son premier roman, le nyonnais envoie du lourd.

Fin des années 80. Jack a dix-sept ans, il traine son adolescence déboussolée et languissante dans quelque village de la campagne romande, entre bar pouraves, apparts lugubres, gros joints (des trois feuilles !) et litres de bière sur fond d’AC/DC. Il fréquente des toxicos, à peine plus âgés que lui. Tous ne rêvent que de s’arracher : ailleurs, à l’autre bout du monde — ou en ville, à Lausanne, ce serait déjà ça… A la faveur de circonstances que le lecteur découvrira, ils finissent par s’envoler vers la Thaïlande, le soleil et les plages. Évidemment, et Jaquier nous l’indique dès le titre, les choses se passent mal.

Ils sont tous morts évoque avec une force narrative extraordinaire à quoi peut ressembler une descente aux enfers. La première partie, déjà passablement glauque, conserve encore quelques fragments d’innocence : c’est un peu de notre adolescence qu’on retrouve dans la vie de Jack, avec ses excès, ses doutes, ses rêves, sa naïveté. Pour peu, on s’identifierait encore à lui, on ressentirait pour cet ado quelque chose comme de la tendresse paternaliste.

L’auteur restitue brillamment ce que peut-être une jeunesse quasi autarcique dans ces villages helvétiques ou rien ne se passe jamais, ou rien ne semble prévu pour encadrer les gamins, ou seule la télévision semble offrir une fenêtre sur le monde. On imagine l’ennui, la misère ordinaire de ces campagnes proprettes... La seconde partie est plus crue : Jack découvre l’héroïne, tout retour en arrière est exclu et le lecteur, qui connaît la fin de l’histoire, n’a plus qu’à se laisser entrainer dans la spirale de la dépendance — avec un plaisir un peu coupable relevant à la fois du voyeurisme et de la perversion. L’intrigue, somme toute simple, n’est pas le plus intéressant ici : on retient surtout l’intérêt quasi ethnographique à pénétrer le quotidien de ce cercle de toxicomanes. Le regard porté par l’auteur est d’une acuité remarquable, si juste que la question de la dimension autobiographique du récit titille forcément le lecteur. Au fond, la proportion de vécu n’a aucune importance : c’est extrêmement bien écrit, on accroche tout de suite et on ne lâche plus jusqu’à la dernière page. Point.

— Tu me donnes une boulette, de quoi faire deux trois joints ? Je vais dormir chez Chloé. Tu sais qu’elle aime fumer juste avant de baiser.
Comme un con, je lui donne. Il achète quelques bières, me balance un clin d’œil et s’en va, sûr de lui.
Je suis seul au bistrot, pas de quoi boire un coup et dehors c’est la nuit. Personne m’attend nulle part, j’ai même volé ma mère. Je ne sais pas où aller. Cette satanée campagne, peut-être bien qu’à la ville, ce serait différent. J’ai 17 ans demain, même que c’est dans quatre heures. Tout l’univers s’en fout.
Je ne suis pas un hippie, je ne suis pas un vrai punk, je ne suis pas dans le rang. Je suis un moins que rien et je vous tuerai tous.

Le style de l’auteur — extrêmement oral — est d’une grande efficacité : phrases courtes, point de vue subjectif, vocabulaire adapté à l’âge du narrateur, peu de figures de style, et surtout une pointe d’humour noir — oui, on rit parfois en lisant ce livre, d’un rire grotesque et un peu gêné... Jaquier va à l’essentiel, il ne s’embarrasse pas de fioritures qui n’auraient pour effet que d’affaiblir le propos. Il réussit le tour de force de fournir près de trois cent pages sans presque aucune lenteur ni cassure dans le rythme — ça bouge et ça secoue fort, sans tomber dans les facilités d’un trash attendu et racoleur ; pour un premier essai, voilà qui est plutôt concluant. Au niveau des références, on pense à une sorte de Trainspotting vaudois. On pense aussi à l’extraordinaire « moins que zéro » d’Ellis, qui avait provoqué chez votre serviteur le même type de malaise jouissif.

On retient de cette lecture pesante l'impression de gâchis bien sûr, une grande tristesse, et le fait que tout exil est impossible, qu’on emmène toujours ses démons avec soi, ou même sur soi dans le cas de Jack. Roman de la désillusion et de la mise en esclavage, d’une noirceur totale, Ils sont tous morts est une perle de maîtrise : c’est tout à fait à propos (et ce n’est pas toujours le cas) que la presse a parlé de ce livre comme d’un des phénomènes de la rentrée littéraire romande.

Antoine Jaquier
Ils sont tous morts
L’âge d’Homme, 2013
277 pages

L’auteur :
Antoine Jaquier est né en 1977 à Nyon. Il a effectué ses écoles à la Vallée de Joux et habite Lausanne depuis une vingtaine d’années.
Dessinateur en horlogerie de première formation, il a ensuite effectué ses études dans une Haute Ecole Spécialisée de Lausanne. Assistant social et Animateur socioculturel diplômé, Antoine Jaquier a également obtenu un diplôme de Spécialiste en Management Culturel.
Il travaille actuellement en tant qu’animateur socioculturel auprès d’adolescents et met l’accent sur des projets artistiques et culturels.

17/10/2013

Elle portait un manteau rouge, de Pierre Crevoisier

Nous poursuivons notre série sur la rentrée littéraire romande, avec d'autres ouvrages parus ces derniers mois. Aujourd'hui, "Elle portait un manteau rouge", de Pierre Crevoisier.

Des lettres aux teintes d'hémoglobines, la silhouette d'un manteau – ou peut-être seulement une tache de sang qui s'école dans une grille ? La belle et très sombre couverture du premier roman de Pierre Courvoisier donne le ton : c'est un polar... La lecture du premier chapitre – sans doute l'un des plus réussis – semble confirmer l'intuition : le lecteur est immédiatement placé dans le coeur d'une action précisément façonnée, le rythme est rapide, la tension est palpable... On est « plongé dedans » dès les premières lignes.

Polar, ai-je écrit ? Au fil du récit, les vingt-trois brefs chapitres du roman construisent plutôt la trame d'un drame psychologique à plusieurs facettes. Il y a Vincent d'abord, dont le frère Jacques a été tué dans un accident de voiture. Vincent qui revient dans la maison de celui qu'il a perdu, et cherche à comprendre le sens d'un tel événement. Il y a Agata, cette fillette détruite jour après jour – les scènes sont ici d'une grande dureté. Et puis il y a cette femme au manteau rouge, cette apparition mystérieuse.... Tout l'intérêt bien sûr réside dans la manière dont ces destins vont ou ne vont pas s'imbriquer : Pierre Crevoisier sait manier le suspense, il brouille avec talent les pistes, construisant une structure qui tient parfaitement en place.

On retrouve chez l'auteur une écriture faite de sensualité et d'érotisme (par exemple, la très belle description d'une étreinte amoureuse, toute d'une longue phrase, aux premières lignes du chapitre 11), d'un souci pour le paysage et l'environnement naturel dans lequel les protagonistes évoluent, et d'un travail sur la psychologie de personnages en détresse. Comme l'annonce la quatrième de couverture, le thème amoureux est traité sous l'angle d'une dépendance ; c'est ici la figure mythique de la femme-vampire qui est convoquée, amenée par petites touches subtiles, jusqu'au vide final.

Et je la vois. A nouveau. Je la sens plus que je ne la vois d'abord. C'est la couleur qui capte mon regard, l'étoffe vermillon passant et repassant entre d'autres silhouettes, comme les images syncopées des premiers cinématographes. Elle scintille dans la lumière. Puis elle disparait à ma vue, happée par la multitude. Je prends le ciel à témoin, me transforme en oiseau, le point rouge est là, à une centaine de mètres plus avant, derrière l'angle de la ruelle se dérobant à l'ouest.

Si le procédé consistant à imbriquer la narration avec la lecture d'un journal intime fonctionne bien, cette dernière a parfois tendance à casser un peu le rythme, amenant à quelques longueurs, notamment en milieu de récit.

Au final, un premier roman très réussi, sombre et intriguant, et qui constitue l'une des nombreuses bonnes surprises de cette rentrée littéraire romande.

Pierre Crevoisier
Elle portait un manteau rouge
Tarma, 2013, 174 p. 

L'auteur :
Pierre Crevoisier est journaliste à la RTS. Il a exercé de nombreuses autres activités : marin, enseignant, créateur d'entreprises. Jurassien d'origine, il vit désormais à Lausanne. "Elle portait un manteau rouge" est son premier roman.