09/12/2013

Déroute, de Patrick Delachaux

Il n’a pas encore cinquante ans, et le genevois Patrick Delachaux semble avoir vécu plusieurs vies : policier entre 1992 et 2008, expert fédéral en éthique et Droits de l’Homme pour les examens des policiers, co-créateur du cabinet de conseil en sécurité « Delachaux et Maillard », enseignant en Haute Ecole de travail social, titulaire d’un Master en sciences de l’éducation, élu à l’Assemblée constituante de la République et Canton de Genève… L’homme est actif et possède plusieurs cordes à son arc, c’est peu de le dire ! Cette année, il a publié « Déroute », un carnet de voyage qui retrace son épopée autour du monde.

Rédigé sous la forme autobiographique, « Déroute » raconte les mois qui ont suivi la fin du mandat de policier de Patrick Delachaux, lorsqu’il a entrepris un périple autour du monde sur les traces d’écrivains mythiques. On suit donc le voyageur de Saïgon à Hong Kong, de Bangkok à San Francisco en passant par Marseille.

Au fil du texte, l’auteur croque des scènes de vie, note ses impressions, sans que l’on sache toujours où il veut en venir : quel est le sens de ce long voyage ? Pourquoi a-t-il quitté la police ? A quoi « sert » ce livre ? On comprend par la suite que Patrick Delachaux est en quête de matériau pour un prochain roman à venir : à travers ses déplacements, le genevois construit une intrigue autour d’un porte-conteneurs nommé « Saigon 5 », qui fait étape dans différents ports mythiques.

Pour Delachaux, ce voyage semble l’occasion de se placer dans les pas d’illustres écrivains-voyageurs. Les références glissées dans le récit sont nombreuses, et cela dès la première ligne : c’est en quelque sorte sous le patronage de Kerouac que l’écrivain prend la plume. Malheureusement, il nous semble que ces clins d’œil récurrents qui s’apparentent parfois à du « name dropping » (Marguerite Duras, Malraux, Hemingway, Nicolas Bouvier, Joseph Kessel, Le Clézio, Henry Miller.. la liste semble sans fin) servent plus de prétexte qu’à une réelle volonté de comprendre, voire imiter, leurs démarches littéraires : il ne suffit pas de compiler ce qui ressemble à un « best-of » un peu gratuit pour acquérir l’envergure des auteurs mentionnés. De ceux-ci, et de leur travail artistique surtout, on ne sait d’ailleurs pas grand chose, on ne tire que peu de substance… Car c’est bien là que se situe la faiblesse du texte de Delachaux : on ne cesse, durant toute la lecture, de se demander quel est l’enjeu. Certes, le périple est excitant, et il est plaisant de suivre les allées et venues de l’auteur sous d’autres latitudes, mais ce voyage est abordé d’une manière presque uniquement anecdotique, sur le mode du « j’ai fait ceci, puis cela, puis je suis allé ici, et ensuite là… ». L’impression qui ressort est celle d’une succession de descriptions seulement alignées les unes après les autres, sans que l’ensemble ne fasse jamais vraiment sens, ni n’acquiert de réelle profondeur universelle. Et ce ne sont pas les quelques phrases un peu sentencieuses glissés ça et là (« écrire, c’est bousculer une pensée, refuser les idées, jusqu’à l’évidence. ») qui permettent réellement d’apporter de la substance à l’ensemble. Bien sûr, la forme du carnet de voyage conditionne cette écriture du ressenti et du vécu, voire du témoignage : c’est l’un des charmes du genre, en même temps que son risque principal. On aime ou on aime pas…

Si le carnet de voyage ne saurait servir de support à une réelle « intrigue » au sens romanesque du terme, et dans la mesure où la description en est le mode d’expression privilégié , il faut alors que celles-ci soient particulièrement soignées. Le lecteur est en droit d’attendre un regard sinon original (difficile de l’être, beaucoup de choses ayant été écrites sur ces contrées, sur le charme des ports, sur le bruit et la frénésie des mégapoles asiatiques et sur la solitude qu’on peut y ressentir, entouré de millions de personnes…), du moins affiné sur le monde qu’il découvre. Or, de ce monde, Patrick Delachaux ne nous apprend que peu de choses. L’œil reste en surface, il voit mais peine à réellement pénétrer les lieux et les gens rencontrés (il n’y a dans ce livre pour ainsi dire aucun dialogue, sinon une ou deux phrases, et c’est bien dommage), de sorte que chaque endroit visité ressemble peu ou prou au précédent (même description de la chambre d’hôtel, de la chaleur moite, des insectes…), et cela malgré l’éloignement géographique qui sépare les étapes. Cette absence de profondeur dans le regard entraîne logiquement son lot de clichés et de stéréotypes, comme dans cette description d’habitants d’Ho-Chi-Minh-Ville :

Pham Ngu Lao Street. Une ruelle bondée de visages lunaires, aux sourires perpétuels, aux regards fuyants et aux peux moites et chiffonnées.

Il nous semble que cette difficulté à véritablement saisir le monde extérieur pourrait provenir d’une certaine focalisation de l’auteur sur lui-même : avec « Déroute », Patrick Delachaux propose en effet une réflexion sur le processus d’écriture centré autour de la personne de l’écrivain, c’est-à-dire du « je ». S’il n’est bien entendu pas interdit de parler de soi en littérature, l’exercice est toujours périlleux, et la question centrale devient alors, dans toute sa trivialité : « ma vie est-elle suffisamment intéressante pour en faire un livre ? » A titre d’illustration, une scène revient à quatre ou cinq reprises dans « Déroute », où Patrick Delachaux surprend son propre reflet dans un miroir ou une vitrine et commente cette image : on a alors l’impression que les différentes villes traversées, les paysages évoqués, ne sont là que comme décor, voire de faire-valoir à l’auteur, lui permettant d’exprimer ses états-d’âme. Et là encore, le regard porté par l’auteur sur lui-même, c’est-à-dire le personnage qu’il se construit, n’évite pas les clichés. C’est bien la figure romantique de l’écrivain-baroudeur au grand coeur qui est dessinée à travers l’ouvrage, un homme vaguement imprégné de whisky, barbe de trois jours et les traits tirés, les yeux rouges, jamais chez lui nulle-part, attiré par le grand large… Non pas que le personnage « à la Corto Maltese » ne soit pas sympathique, bien au contraire, mais il a déjà servi tant de fois, a tellement été trituré dans tous les sens, qu’il nous semble aujourd’hui d’un usage ô combien délicat en littérature:

Paris m’a épuisé et rendu sauvage. Je me suis épaissi, hirsute, pas rasé, je traine mes frusques depuis des mois, mes chaussures sont sales et mon sac est à bout ; mon cahier de notes en lambeaux, retenu par des élastiques fendus, est posé devant moi sur ma table avec ma Pelikan, et c’est sans compter les quatre jack Daniel’s que j’ai bu cul sec.

Pour en rester à la question du « je » et à sa présentation, il nous semble enfin que Patrick Delachaux veut parfois « faire écrivain » plus qu’ « être écrivain », en témoigne les nombreuses évocations de ses lieux de travail, de ses carnets annotés, de sa table, de sa plume Pelikan voire même… de son encrier (malgré tout le charme de l’objet, écrit-on vraiment à la plume et à l’encrier lors d’un tour du monde façon « sac-à-dos » ?). Autant d’objets-fétiches qui appartiennent à la mythologie littéraire et qui sont présentés comme s’ils avaient en eux-mêmes le pouvoir de rendre leur propriétaire plus écrivain.

Au final, et malgré un charme réel, c’est un sentiment mitigé que nous laisse le dernier ouvrage de Patrick Delachaux, et l’on ne peut qu’attendre avec intérêt la sortie de ce « Saigon 5 » évoqué dans le livre, dont le caractère fictionnel devrait permettre d’éviter quelques uns des écueils que nous croyons avoir pu mettre en lumière dans « Déroute ».

Patrick Delachaux
Déroute
Ed. des sauvages, 2013
109pp.

L’auteur : Patrick Delachaux est auteur de romans et d’essais. Il intervient régulièrement dans la presse pour des questions de sécurité publique. En 2003 il publie son premier roman, « Flic de quartier », chez Zoé.

06/12/2013

Don Quichotte sur le retour, de Sabine Dormond

Les Editions sainte-crix « Mon village » publient le premier roman de Sabine Dormond. Comme d’autres écrivains avant elle (et non des moindres, on pense à Borges, ou à Thomas Mann), la Montreusienne s’inspire du personnage de Don Quichotte et reinterprète sa vie légendaire, choisissant de placer son héros dans le monde contemporain.

L'intrigue : c’est la rencontre d’une psychiatre et d’un valeureux chevalier parcourant le pays à la recherche de nobles causes à embrasser. Entre la soignante et le patient, malgré l'interdit médical, l’idylle ne sera pas long à se développer : deux enfants en naîtront. Mais la fougue de l’Hidalgo se révélant de plus en plus ingérable, la doctoresse Bolomey finit par craquer : Don Quichotte s’en retourne sur les chemins. Dulcinée Bolomey trouve le réconfort dans l’écriture, elle qui pourtant tenait les livres pour responsables des pulsions chevaleresques de son Alonso. Par un saut dans le temps assez brutal, le lecteur découvre enfin les deux personnages dans leur grande vieillesse.

Très joyeux, décalé, bien vaudois, le roman de Sabine Dormond foisonne de tournures originales et de jeux de mots, fidèle en cela au caractère comique du chef d’oeuvre original. Comme chez Cervantes, le héros est aussi ridicule qu’il est pétri de bonnes intentions : ayant troqué la monture équestre contre un vélomoteur poussif, et le couvre-chef contre une feuille de salade, il se révèle au final plutôt attachant.

Avant que la doctoresse n'ait pu ébaucher le moindre geste pour le retenir, le voilà qui se rue sur la fenêtre et se précipite dans le vide. Trois mètres plus bas, il se ramasse, s'époussette sommairement, et se lance à l'assaut d'un invisible ennemi en dégainant un minuscule sabre de son pantalon. Pantoise et désarçonnée, la psychiatre le suit des yeux jusqu'à ce qu'il s'arrête au pied d'une éolienne à qui il adresse une bordée d'insultes en brandissant son arme dérisoire vers les pâles démesurées. Puis il s'éloigne en continuant de maugréer à voix haute, se retournant de temps en temps pour adresser un bras d'honneur à l'immense hélice.

On a apprécié le ton de ce récit doucement anachronique (en même temps qu'il nous laisse apercevoir l'avenir, en 2040 précisément), et qui sait ne pas se prendre au sérieux. Le style est agréable, agréablement littéraire parfois.

Au final, un joli conte qui révèle aussi une double réflexion : sur l’écriture et son pouvoir, et sur le temps qui passe en s’accélérant.

Sabine Dormond
Don Quichotte sur le retour
Mon Village, 2013
159p. 

L’auteur : Sabine Dormond est écrivain, traductrice et président de l’Association vaudoise des écrivains. Elle est également guitariste amatrice, et vit à Montreux.

20/11/2013

La folie de Weiss, de Jeremy Tierque

Un jeune homme, interné de son plein gré en institution psychiatrique, demande à rencontrer un journaliste. Il lui raconte les raisons qui l’ont poussé, il y a quelques années, à partir de chez lui et à découvrir le monde, et celles qui font qu’il ne quittera plus cet univers protégé.
 
Avec La folie de Weiss, Jeremy Tierque propose une quête initiatique classique, qui respecte les codes du genre mais aussi ses clichés: le narrateur part sur les routes, il est amené à rencontrer diverses personnes (deux pêcheurs, un pasteur, un clown, …) qui l’aideront ou qu’il aidera, ou qui permettront d’amener une réflexion sur un thème particulier. Ainsi par exemple, la question politique des inégalités nord-sud est-elle abordée en filigrane de l’ouvrage. La relation maître-élève constitue un schéma récurrent qui traverse le récit (le vieux pasteur donne un enseignement à Weiss, lequel transmet à son tour ce qu’il a appris au journaliste…).
 
Bien que la quatrième de couverture ne le précise pas, il nous semble que ce roman qui flirte avec le merveilleux trouve sa place dans la catégorie des livres « jeunesse » : à condition de le lire comme tel, c’est un livre agréable qui plaira sans doute à un lectorat adolescent, tant cette période est souvent celle des questionnements philosophiques développés par l’auteur (le bien et le mal, Dieu, le sens de l’existence terrestre…). On regrettera toutefois le côté trop caricatural de certaines situations (la division du monde en deux, entre un occident riche et égoïste, et un « hors-monde » exploité, forcément victime de la cupidité et des manipulations du premier, ou encore cette idée d’une nature belle et intacte, opposée à un être humain destructeur et égoïste), amenées d’une manière manquant parfois de finesse. Quant au style, fluide et neutre, il rend la lecture de l’ouvrage aisée, sans offrir toutefois de surprises. 
 
- Un jour, cet enfant deviendra un homme, dit Sophie, voyant de loin l’enfant exposé au ciel par ses parents et à la vue de tous. Il aura alors le choix entre donner la vie ou la mort, entre aimer et haïr. Ce n’est pas mon premier accouchement Gabriel, mais chaque fois l’impression est la même: un instant où je me sens accompagner le bébé, où je communique avec lui. Ses yeux entrouverts me demandent s’il doit craindre ses frères, puisque les pères s’entretuent. Il me demande comment il va faire pour grandir dans la joie si un jour il devra prendre celle des autres. je sais qu’il ne pense pas forcément tout cela, mais je le pense pour lui; je pleure de joie au début et après je pleure de honte en imaginant les atrocités qu’un tel pourra commettre sur sa vie plus tard.
 
Jeremy Tierque, La folie de Weiss
Ed. Pierre Philippe, novembre 2013
126 pp.
 
L’auteur : Jeremy Tierque, né en 1986, de nationalité Suisse et Britannique, est enseignant dans le secondaire.