17/10/2013

Elle portait un manteau rouge, de Pierre Crevoisier

Nous poursuivons notre série sur la rentrée littéraire romande, avec d'autres ouvrages parus ces derniers mois. Aujourd'hui, "Elle portait un manteau rouge", de Pierre Crevoisier.

Des lettres aux teintes d'hémoglobines, la silhouette d'un manteau – ou peut-être seulement une tache de sang qui s'école dans une grille ? La belle et très sombre couverture du premier roman de Pierre Courvoisier donne le ton : c'est un polar... La lecture du premier chapitre – sans doute l'un des plus réussis – semble confirmer l'intuition : le lecteur est immédiatement placé dans le coeur d'une action précisément façonnée, le rythme est rapide, la tension est palpable... On est « plongé dedans » dès les premières lignes.

Polar, ai-je écrit ? Au fil du récit, les vingt-trois brefs chapitres du roman construisent plutôt la trame d'un drame psychologique à plusieurs facettes. Il y a Vincent d'abord, dont le frère Jacques a été tué dans un accident de voiture. Vincent qui revient dans la maison de celui qu'il a perdu, et cherche à comprendre le sens d'un tel événement. Il y a Agata, cette fillette détruite jour après jour – les scènes sont ici d'une grande dureté. Et puis il y a cette femme au manteau rouge, cette apparition mystérieuse.... Tout l'intérêt bien sûr réside dans la manière dont ces destins vont ou ne vont pas s'imbriquer : Pierre Crevoisier sait manier le suspense, il brouille avec talent les pistes, construisant une structure qui tient parfaitement en place.

On retrouve chez l'auteur une écriture faite de sensualité et d'érotisme (par exemple, la très belle description d'une étreinte amoureuse, toute d'une longue phrase, aux premières lignes du chapitre 11), d'un souci pour le paysage et l'environnement naturel dans lequel les protagonistes évoluent, et d'un travail sur la psychologie de personnages en détresse. Comme l'annonce la quatrième de couverture, le thème amoureux est traité sous l'angle d'une dépendance ; c'est ici la figure mythique de la femme-vampire qui est convoquée, amenée par petites touches subtiles, jusqu'au vide final.

Et je la vois. A nouveau. Je la sens plus que je ne la vois d'abord. C'est la couleur qui capte mon regard, l'étoffe vermillon passant et repassant entre d'autres silhouettes, comme les images syncopées des premiers cinématographes. Elle scintille dans la lumière. Puis elle disparait à ma vue, happée par la multitude. Je prends le ciel à témoin, me transforme en oiseau, le point rouge est là, à une centaine de mètres plus avant, derrière l'angle de la ruelle se dérobant à l'ouest.

Si le procédé consistant à imbriquer la narration avec la lecture d'un journal intime fonctionne bien, cette dernière a parfois tendance à casser un peu le rythme, amenant à quelques longueurs, notamment en milieu de récit.

Au final, un premier roman très réussi, sombre et intriguant, et qui constitue l'une des nombreuses bonnes surprises de cette rentrée littéraire romande.

Pierre Crevoisier
Elle portait un manteau rouge
Tarma, 2013, 174 p. 

L'auteur :
Pierre Crevoisier est journaliste à la RTS. Il a exercé de nombreuses autres activités : marin, enseignant, créateur d'entreprises. Jurassien d'origine, il vit désormais à Lausanne. "Elle portait un manteau rouge" est son premier roman.

13/10/2013

La Fugue, de Bastien Fournier

Rentrée littéraire

L’auteur valaisan publie aux Editions de l’Aire son sixième roman.

fugueEn vingt-neuf chapitres courts (comme pour Pholoé, paru en 2012), Bastien Fournier nous plonge dans un univers romanesque très personnel qui fait la part belle aux ambiances et aux ressentis. Par un style descriptif d’une grande précision, par ce souci du détail qui caractérise son écriture, l’auteur situe ses personnages au sein de lieux qui existent en soi et se suffiraient presque à eux-mêmes ; on pense notamment à cette Toscane dorée, esquissée dès la première page :

Le mur était percé d’une fenêtre étroite. Elle resta devant l’ouverture, nue, ensommeillée, exposée au regard de la faune qui s’ébrouait sur la colline d’en face. Un courant tiède glissa sur ses hanches. C’était un paysage vallonné, couvert de vignes, d’oliveraires, de buissons de myrte. Des pins parasols déployaient leurs branchages au milieu des prairies. Une piste de terre battue serpentait dans le relief, apparaissait au flanc d’un promontoire et s’en allait derrière lui. Un sol jaune s’étalait ça et là dans les interstices de la flore.

Peu d’action dans ce beau livre de Fournier, un rythme apaisé, et l’usage original du plus-que-parfait, autant d’éléments stylistiques mis au service d’une fugue, d’une errance, de non-rencontres. Si la trame peut apparaitre parfois comme un peu confuse, nécessitant alors une deuxième lecture plus attentive, on retient la recherche formelle, l’usage très efficace de la phrase courte et le ton général du roman — une voix à la fois originale, un brin mélancolique et d’une grande concision, qui n’en dit jamais trop.

Bastien Fournier
La Fugue
Ed. de l’Aire, 2013, 85 pages

L’auteur :

Né en Valais il y a une trentaine d’années, Bastien Fournier est écrivain et enseignant. Auteur de six romans et de plusieurs pièces de théâtre, il a reçu l’an passé le Prix d’encouragement de l’Etat du Valais. Il vit à Vevey.

03/10/2013

La lune assassinée, de Damien Murith

Rentrée littéraire romande

Le premier roman du Fribourgeois Damien Murith nous plonge, le temps de quatre saisons, dans l’existence rugueuse de Césarine et de Pierre, entre les champs et l’usine.

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Le lieu n’est pas précisé. On a évoqué des ambiances ramuziennes, difficile de ne pas penser également à Chessex : la grange, la « poussière chaude des chemins », les herbages dorés de soleil, le « silence des feuilles qui se frôlent » … Un décor austère, dans un arrière-pays qui pourrait bien être le nôtre, la Gruyère, le Jorat peut-être. Il y a question de croyances, du Diable. On pense à Ropraz…

Une triade : il y a Césarine, soumise, silencieuse, impuissante, il y a Pierre et il y a « La Vieille », enfermés dans cette ferme, dans la pesanteur d’une existence rêche et subie, dans la misère quotidienne. Et puis il y a « La Garce ».

 

Le village, comme une teigne, avec ses maisons basses que mangent les vents, avec ses granges vides où l’on se pend, avec ses bêtes maigres, avec l’odeur du moisi qui rampe le long des ruelles, avec son auberge où l’on boit sa rage, sa haine, avec son clocher qui griffe la croûte grasse du ciel, et son cimetière, rectangle jaune et gris où reposent les os, avec ses chemins de poussière, ses sentiers de misère où poussent la ronce et l’ortie, et plus loin, l’usine, de briques, de fer, de sueur, avec la peur de l’autre, l’étranger à qui l’on entrouvre la porte, une lame cachée dans le dos, et le diable qui rôde, la nuit, sur les toits, et les chapelets qui s’égrènent, au coin des poêles, on prie la Sainte Vierge car dehors, les ombres guettent, avec ses gens, usés, râpés, cassés, la figure creuse, la douleur muette, traînant derrière eux un siècle d’âmes vaines, et encore plus loin, tout autour, la plaine, à l’infini, comme les restes d’une promesse.

L’écriture est d’une concision extrême, qui n’est pas sans rappeler un Raymond Carver dans cette manière de brosser en quelques mots une ambiance, des non-dits, des silences lourds de sens. Elle se distingue toutefois radicalement du nouvelliste américain par son ambition poétique, par ce travail sur la langue, sur les figures de style : beaucoup de comparaisons, de répétitions esthétiques, et l’utilisation du pouvoir évocateur de la nature, des couleurs et des saisons. Peu de dialogues par contre dans le livre du Fribourgeois, tout au plus des paroles dites, des phrases sèchement posées et qui ne semblent jamais devoir appeler de réponses.

Concis, le très beau livre de Damien Murith va à l’essentiel. Poésie en prose, nouvelle dramatique ou roman construit sur une écriture rouge exigeante et maîtrisée, il s’avère aussi tranchant qu’une lame de canif au manche taillé dans une corne de bélier.

Damien Murith
La lune assassinée
L’âge d’Homme, 2013, 109p.

L’auteur :
Damien Murith a quarante-trois ans. Il vit dans le canton de fribourg, où il est enseignant dans un collège secondaire. Il est marié, et père de trois enfants. La lune assassinnée est son premier roman.