09/11/2019

Cœurs noirs sur guimauve rose

Critique parue dans La cinquième saison Vol 9. 

Pour son deuxième roman, la Valaisanne Chiara Meichtry-Gonet n’a pas choisi la voie de la facilité, empoignant une constellation de thématiques particulièrement exigeantes — le désir, la mort, le souvenir de ceux qui ne sont plus.

Passage des cœurs noirs évoque avant tout une attraction, celle d’Héloïse et de Virgile, jeunes gens s’éprenant d’un amour fou. Comment dire le mystère des premières heures, l’envie et la crainte, l’élan vers cet autre dont on ne sait encore rien ? La rencontre amoureuse a certainement inspiré parmi les plus belles lignes de la littérature mondiale, de sorte qu’on ne saurait s’aventurer poétiquement sur ce terrain qu’avec précaution, avec une modestie et une retenue qu’hélas on peine à discerner chez l’auteur ; sans doute par souci de bien faire, Chiara Meichtry-Gonet aborde son ouvrage avec une profusion d’effets qui tendent à desservir son projet. C’est ici l’une des critiques principales que l’on peut adresser au livre : tout y est démesuré, emphatique, sucré jusqu’à l’écœurement, il y a quelque chose d’adolescent dans cette écriture, un parfum vanillé de cette période ingrate et bénie où les émotions sont exacerbées, où l’amour est vécu dans une intensité et une théâtralité propres à cet âge. Tout est fort chez la Valaisanne, à l’image de ces adjectifs, de ces adverbes imposants sous lesquels disparaissent les émois les plus subtils et les plus fragiles. La narration de la rencontre amoureuse est sans doute l’un des exercices de style qui pardonne le moins la lourdeur, l’effet trop appuyé.

À bien des égards ce Passage des cœurs noirs apparaît sincère et touchant, son lyrisme suranné porté par une louable intention finissant par susciter chez le lecteur un improbable mélange de tendresse et d’une pointe d’agacement. Lire Chiara Meichtry-Gonet, c’est revivre cette expérience d’un père découvrant sa fillette qui se serait maquillée toute seule, les joues trop poudrées et les lèvres trop rouges, et qu’on hésiterait à envoyer dans sa chambre ou à prendre dans ses bras. On retrouve dans ce roman une conception un brin naïve du monde, qui n’est pas dénuée de charme ; tout au plus l’ouvrage conviendrait-il mieux, on le dit sans malice, au public d’une collection « jeunesse ».

Qu’on nous permettre de ne guère trouver convaincante cette écriture au présent qu’on sent inspirée par la branchitude littéraire parisienne, effet de style prétendant à la modernité et pourtant déjà vieillot. De même, on a peu goûté à ces phrases sans verbes, sans presque de mots à vrai dire, cette succession de noms et d’adjectifs simplement appondus et dont on attend, par l’effet d’on ne sait trop quel procédé magique, qu’ils produisent du sens, voire des sentiments. Lisons les premières lignes du chapitre I : « Je tâtonne. Le briquet est fourré sous les draps. Dans mon sommeil, sa bouche métallique s’incrustait dans ma chair. J’ai rêvé de lions. Curieux. Je joue avec le soleil. La cigarette. Rassemblement de mes pensées. La nuit, lentement, s’en va ». De ces hachures, faudrait-il qu’une merveille s’échappe ?

Comme tout écrivain, l’auteur à ses tics, le plus fréquent consistant à déposer un prénom puis à le répéter en guise de caractérisation d’un personnage. « Héloïse. Héloïse. », écrit Chiara Meichtry-Gonet, cherchant par là à faire passer pour de l’économie de moyens ce qui nous semble relever surtout de la paresse, comme si ces deux seuls prénoms, par le seul détachement de leurs lettres noires sur le papier, pouvaient permettre d’accéder à une sorte d’essence. Paradoxalement, d’autres scènes auraient mérité d’être traitées avec plus de retenue, voire ne pas être traitées du tout. Ainsi lorsque l’auteur écrit : « Il murmure dans son sommeil, ouvre les bras, l’accueille. Elle se fait une place, plonge son visage sous son aisselle et hume toutes les gammes de senteurs qui s’y nichent. Tabac, bien sûr, moiteur nocturne, sauce asiatique pimentée. Elle se repait de cet immense feu d’artifice, en explore tous les contours », plutôt qu’être emporté par ce qui devrait être le climax sensuel du livre, c’est plutôt un haut-le-cœur qui saisit le lecteur. Bon appétit !

Une certaine maladresse s’entrevoit aussi dans les clichés qui parsèment le récit, si nombreux qu’ils finissent par instiller le doute : le récit est-il à prendre au premier ou au deuxième degré ? Et si, derrière le noir des cœurs, il fallait voir une parodie de littérature… rose ? Il est inutile de préciser l’effet délétère qu’une telle incertitude peut produire sur la réception de l’histoire. Roman façon Arlequin ? Dans Passage des cœurs noirs, les lettres sont confiées à des facteurs à vélo, la peau n’est pas seulement une peau, elle est « nacrée comme de la porcelaine de Chine ». On ne boit pas le vin dans des verres, mais dans des « calices ». Qu’une femme se refuse à un homme, et c’est « le trou noir », amenant cet homme déprimé à « boire du cognac en regardant le plafond » dans sa « chambre anonyme ». Et que dire de ce Guillaume respirant une fiole du parfum porté par celle qu’il aime, en un « déferlement d’émotions » ; ayant perdu sa belle, le voilà qui peint des portraits successifs d’elle, toiles qu’il se refuse ensuite, en bon artiste maudit, à exposer… ça alors, pour une trouvaille ! Rien n’est faux bien sûr, rien n’est interdit en écriture, après tout l’auteur est aux commandes, mais tout cela finit par provoquer un effet tragi-comique déroutant.

Il y a chez Chiara Meichtry-Gonet des intuitions solides, une capacité à mettre en scène, un sens de la situation hélas desservis par une écriture naïve et ampoulée d’effets. Alors que certaines scènes sont sur-jouées, d’autres situations ne sont traitées qu’en deux lignes : pourquoi par exemple ne pas avoir creusé la problématique de la culpabilité chez Guillaume, qui semble pourtant féconde ? Appuyant lourdement sur certains détails, l’auteur semble parfois passer à côté de son propre livre.

Julien Sansonnens

Chiara Meichtry-Gonet, Passage des cœurs noirs, Bernard Campiche, 2019, 143 pp.

19/10/2019

Places de parkings libres en temps réel

On ne naît pas informaticien, on le devient, et on le reste.

Un petit projet de développement réalisé récemment. park-oh.ch indique en temps réel le nombre de places de parking disponibles dans la plupart des villes de Suisse romande. C'est encore en test, faites-moi signe en cas de bugs !

https://park-oh.ch

12/08/2019

Impressions vigneronnes

“Celui qui n’a pas aimé ce spectacle n’aime pas la vie”, me confiait ma voisine alors que s’achevait la samba de la Fête des vignerons. “J’ai septante-trois ans, je ne reverrai pas cette fête; vous si. Alors profitez de votre jeunesse”.

Et tout était dit. A Vevey, durant trois heures, on a célébré la vie, l’enchaînement éternel des saisons, l’immuable cosmologie, les grands et les petits mystères de l’univers. La Fête des vignerons ou la vigne comme allégorie; d’où la portée universelle d’un événement qui intrigue ou fascine le monde, d’où cette capacité qu’a cette Fête de parler au cœur de chacun, qu’il vive ou non près des terrasses de Lavaux. C’est notre rapport au monde et à l’espace, notre place aux cotés des animaux, des ceps et du coteau qui est mis en scène, au travers de symboles.

J’ai failli ne pas aller à la Fête des vignerons. De l’édition 1999 me revenaient des souvenirs diffus, rien de vraiment marquant, rien de désagréable non plus mais je n’avais évidemment pas compris grand chose à ce qui s’y était joué. Il faudrait oser dire que cette fête ne s’adresse pas à des jeunes gens de vingt ans: Dieu merci, ils n’ont que faire de la mort et se pensent éternels. Il faut avoir commencé d’admettre l’idée de la mort pour aimer la Fête des vignerons, qui ne parle que de l’hiver, de la terre sèche et stérile qui renaît, jusqu’à la prochaine vendange.
Une fête tous les vingt-cinq ans: il me semble que 1999 c’était hier, et pourtant rien n’est plus pareil, ceux qui étaient assis non loin ne sont plus; d’autres, entre temps, sont nés.

J’ai aimé ces trois heures qui, au fond, ne servent à rien. Trois heures de danse, de poésie, de musique comme offertes gratuitement (à qui ? à soi-même ? à la nature ? à Dieu ?). Une offrande certainement, la dimension religieuse d’une telle cérémonie est évidente, on remercie, et puis seulement on festoie. On prie les Saints et les Esprits pour que la terre continue de donner. Et puis il y a les gens, les figurants; des bénévoles, des amateurs. Fiers de montrer au monde qui ils sont et d’où ils viennent. Ils nous ressemblent. Des semaines, des mois d’un travail colossal pour produire vingt représentations d’un spectacle éphémère qui ne sera jamais plus rejoué. Pour produire quantité de costumes, de chansons, d’images qui ne serviront plus à rien. C’est évidemment parce que la Fête des vignerons est éphémère et rare, et parce qu’elle est en somme absurde, qu’elle relève du mythe.

Pourquoi le cacher, j’ai eu plusieurs fois les larmes aux yeux – sans m’y attendre – et pas uniquement pour le Ranz des vaches. L’émotion vient de cet être collectif qui s’est créé à travers les heures de travail, les répétitions, le temps passé afin de pouvoir présenter vingt fois un tel spectacle. Un être collectif et généreux qui transcende les corps présents, une histoire de transmission aussi, entre générations du coin. Pareil effort est en lui-même émouvant, quelque chose est né de tout cela, quasi palpable entre les travées; on ne peut qu’avoir une pensée pour ces figurants qui vivront quelques jours ou semaines difficiles, désormais que tout est fini. Sans doute ne se réapproprie-t-on pas facilement – pas tout de suite – le quotidien après une telle expérience.

J’ai eu la chance de vivre l’ultime représentation. Sous un soleil éclatant, avec en toile de fond la rondeur du Mont Pèlerin, les coteaux vaudois, dans la magnificence de leur géométrique rectitude, dans la perfection de leur arrangement. Si je ne doute pas de la féerie des représentations nocturnes, j’ai aimé sentir ce soleil brûlant par-dessus nous, ce flux comme déversé sur l’arène. “La nuit le ciel est plus grand”, est-il dit dans le spectacle, mais de jour il est plus peuplé.

L’arène, justement, qui rassemble vingt milles personnes, un espace confiné et lui aussi temporaire (on regrettera l’absence de trouée vers le Léman, pourtant mis en valeur dans le tableau des pêcheurs) dont il ne restera aucune trace. La technologie est mise au service du projet artistique, sans effets de manche, intelligemment, subtilement. Apprenant que le spectacle se jouait sur un sol en LED, j’ai eu quelques craintes: de fait, les motifs et les images ne saturent pas l’espace, ils sont résolument au service des tableaux, se mêlent à l’ensemble. La sobriété, ici comme ailleurs, est gage de bon goût.

Plus que le Ranz des vaches, je veux retenir de cette Fête la samba finale, célébration rythmée par les peaux frappées des tambours et les percussions sur les cuves, une rythmique lancinante, primaire, lorsque spectateurs et figurants dansent à l’unisson et célèbrent les couleurs, le mouvement et l’amour. Et ce final de recommencer – privilège de la dernière représentation – parce que pas une âme, dans cette arène, ne semblait vouloir que le sortilège se rompe.