14/10/2014

"Jours adverses", deuxième extrait

Chers amis,

Voici un deuxième (et dernier) extrait de mon premier roman "Jours adverses", qui paraîtra à la fin du mois.

— C’est vraiment très beau ici, a déclaré le vieil homme après s’être assis.
Il posait des regards pleins d’emphase sur la grande salle aux plafonds hauts. Je ne savais comment interpréter sa remarque, s’il fallait y lire de l’ironie ou au contraire le plaisir véritable de se trouver ici. Et puis l’endroit n’était pas non plus luxueux, il n’y avait aucune raison qu’il s’y sente mal à l’aise.
— Il paraît qu’on y mange très bien, a ajouté Carole, qui avait ouvert la carte rembourrée. On m’a dit beaucoup de bien de leurs poissons. 
Ma compagne était ravissante, vêtue d’une robe noire à petits pois blancs. Elle portait des boucles d’oreille composées de deux boules rouge superposées et retenues par un fil, ainsi qu’un bracelet constitué de petites sphères en bois.
Maurice avait chaussé ses lunettes d’un autre âge et retenues par une cordelette, il examinait la carte d’une main à peine tremblante, tenant le feuillet orné de cuir rouge presque collé contre son nez. Passant en revue les plats, il grommelait doucement en bougeant la tête de haut en bas, puis de bas en haut. De temps à autre, il lançait un « eh bien », qu’il accompagnait d’une moue de la bouche et d’un haussement de ses sourcils poivre et sel. 
— Tu as choisi quelque chose, Maurice ? ai-je demandé après qu’il a reposé le petit classeur sur la nappe.
— C’est que… Tout ça est très beau. Je n’ai pas l’habitude vous voyez, je ne sais pas trop quoi prendre…
Il semblait un peu perdu. Nous avons échangé un bref regard avec Carole. 
— Bien sûr Maurice, tu es notre invité ce soir, a-t-elle précisé très vite. Prends donc ce qui te fait plaisir. 
— Oui, oui. C’est très aimable ma petite Carole, mais il ne faut pas, tu sais. Et puis tout de même, c’est pas donné hein, je ne voudrais pas… a-t-il rétorqué, presque honteux. 
Je sentais une légère irritation monter en moi. Était-il vraiment obligé de faire un pareil cirque ? A nouveau j’ai regardé Carole, mais elle n’a pas tourné la tête. 
— Tu sais Maurice, ai-je poursuivi, on peut être révolutionnaire et savoir se faire plaisir. Apparemment, les bonheurs de la table et la lutte sociale, ce n’est pas incompatible ! Tu vois, quand j’étais au parti, notre grand chef passait le plus clair de son temps à manger. Son univers à lui, c’était les mouvements de libération sud-américains, la cause palestinienne, l’abolition de l’armée et les queues de langouste à l’armoricaine. Je crois qu’il n’envisageait pas la révolution la panse vide. Etonnant, non ?
— Qu’est-ce que c’est que ces bêtises que tu nous racontes là, a-t-il protesté. Je sais pas chez qui tu as atterri, mais moi en tout cas, des langoustes à l’italienne, j’en ai jamais mangé et j’en mangerai jamais ! Et c’est quoi cette histoire de chef ? Depuis quand il y a un chef, dans un parti de gauche ? 
Je me piquais au jeu. Carole me lançait de grandes œillades pleines d’inquiétude. 
— Et pourtant, Maurice, on en avait bien un, de chef ! Et quel chef ! Un sacré numéro ! Un grand type roux d’origine norvégienne, imposant comme tout ! Un mètre nonante d’estomac. Un type charismatique, ça tu peux me croire, intelligent et manipulateur comme c’est pas permis. Fallait le voir à l’œuvre : il s’est hissé au sommet de notre petite organisation en jouant des conflits internes, des rivalités de personnes, un grand classique, quoi ! Mais c’était vraiment devant une assiette qu’il était le meilleur. L’étoile rouge, ça ne l’a jamais autant intéressé que quand elle était attribuée par le guide Michelin. 
Le serveur est arrivé.
— Bonsoir, messieurs dames, vous prendrez un apéritif ?

29/09/2014

Extrait de mon premier roman, "Jours adverses"

Chers amis,
 
Voici un extrait de mon premier roman, "Jours adverses", qui sortira en librairie à la fin du mois d'octobre.
 
Je suis sorti du local en m’appuyant au mur de catelles et j’ai cherché à m’approcher du bar, mais la foule était compacte et je ne cessais de me heurter à des individus immobiles. Les bras devant le visage, je tentais de me frayer un passage parmi cette masse informe de textiles rêches et de peaux glissantes ; parfois je gagnais un peu d’espace, mais ces centimètres se comblaient immédiatement et j’étais à nouveau bloqué. On me bousculait, de partout on me poussait, j’étais ballotté au gré des spasmes de cet amas d’hommes et de femmes qui semblait devoir me prendre en étau, se refermer sur moi comme un piège : bientôt, je ne parviendrais plus à tenir debout. 
 
J’ai continué à progresser avec peine vers la droite et, entre les corps, j’ai aperçu furtivement le dos dénudé d’une nymphette : parmi cet entassement parcouru de contractions régulières, seule cette silhouette féminine et sexuée possédait des contours humains. La vision m’a impressionné : j’apercevais une nuque, le relief de deux omoplates, le tracé régulier d’une échine. Je me suis encore approché de ce dos, au plus près, jusqu’à pouvoir le toucher, jusqu’à pouvoir discerner la texture de sa peau sous mon index, l’endroit précis ou le fin duvet laisse place à la naissance des cheveux... A partir de cet instant, les événements se sont déroulés comme dans un film. J’ai lâché prise, me suis laissé porter et balancer par le lent ressac des corps qui m’enserraient. Entre les crinières, et comme en transparence, j’apercevais au loin les lumières de la piste de danse, qui abolissaient l’obscurité en une succession d’éclairs aveuglants. La fille cherchait elle aussi à avancer, et j’ai soudain passé mon bras autour de sa taille, l’amenant violemment à moi. Elle s’est retournée, traquée et sidérée, a cherché à s’extraire de mon étreinte, peut-être a-t-elle crié mais à quoi bon ? Je la retenais contre mon torse, n’exigeais que son corps contre le mien, son dos rendu luisant par la chaleur, salé sans doute, sa nuque, et cette vigueur qu’elle manifestait en se débattant. Brusquement, elle est parvenue à me repousser et j’ai été déstabilisé, j’ai cru tomber en arrière mais d’autres chairs que je sentais appuyées contre moi ont empêché ma chute. J’ai vu son visage déformé par la surprise et la peur ; j’ai croisé son regard noir surtout, qui lançait des éclairs de haine. Je l’ai retenue en plaçant mon bras derrière elle, derrière ses fesses que je serrais à pleine main, tandis que j’agrippais de mon autre poigne ce sein qui m’était promis. J’ai voulu arracher le tissu noir qui recouvrait sa menue poitrine, mais ses gestes ont redoublé d’intensité. Alors il y a eu ce cri pathétique qui s’est à peine détaché de la musique, et elle est parvenue à m’asséner un violent coup au visage. Autour de nous, les gens s’affairaient désormais d’une manière plus aléatoire et plus agitée, et dans la confusion, j’ai senti des mains m’entourer les épaules et me traîner de l’endroit où quelques instants auparavant, je transgressais la règle du jeu. J’ai compris qu’on me tirait : en une poignée de secondes, je me suis retrouvé dehors. "
 
jours adverses
 
Le roman, publié aux Editions Mon village, sera disponible dans les librairies le 29 octobre.

22/09/2014

A l'abri des regards, de Anne-Frédérique Rochat

Un an après le très réussi Le sous-bois, Anne-Frédérique Rochat fait paraître un troisième roman, dans lequel il est à nouveau question de famille; la famille en effet, la maternité et l'enfance sont au coeur de l'univers romanesque construit par l'auteur. Le sous-bois et A l'abri des regards sont donc très similaires (ce n'est pas un reproche!), de sorte qu'on pourrait presque parler de tome I et de tome II d'une même oeuvre. A l'évidence, l'auteure possède un vrai style personnel, une "patte" facilement reconnaissable qui fait d'elle une voix originale au sein du paysage littéraire romand contemporain.

On n'entre pas si facilement dans les livres d'Anne-Frédérique Rochat: le rythme lent, le ton très introspectif (faut-il, au risque de s'attirer quelques foudres, parler de littérature féminine?), l'absence d'une intrigue forte peuvent, au premier abord, déstabiliser le lecteur. Il a fallu à votre serviteur quelques chapitres pour se "mettre dans le bain", pour se laisser porter par la voix (les voix en fait: il y en a quatre), pour faire connaissance avec les personnages et s'y attacher petit à petit. Car A l'abri des regards est avant tout un roman à personnages, une plongée dans l'intimité de quatre "je" différents, tous traversés de doutes, tous avec leurs forces et leurs faiblesses, tous très humains.

Il y a d'abord Anaïs Bild, la trentaine, mère de deux petites filles qui décide de prendre le large, de s'éloigner de son foyer et de l'homme qu'elle aime pour "faire le point". Il y a ensuite Maëlis, l'une de ses filles justement: une vie d'enfant de huit ans, les premiers frissons du coeur, les rêves et les cauchemars. Il y a encore Basile, taxidermiste retraité qui loue l'une de ses chambres à Anaïs. Et puis il y a cette femme, absente et énigmatique, forcément coupable ?

Les livres de l'auteure vaudoise semblent tous recéler quelque chose comme un malaise fondamental, et c'est là leur grand intérêt: Anne-Frédérique Rochat parvient avec beaucoup de justesse à mettre en mots des situations et des émotions, à relever l'existence de ces fêlures, de ces non-dits qui font la vie. Le secret n'est jamais loin, il plane sur les protagonistes et les entoure. Si on peut parfois regretter que la psychologie de ses personnages féminins semble plus travaillée, plus aboutie et "sonne plus juste" que celle des protagonistes masculins - toute la partie écrite à partir du point de vue de Basile nous ayant paru quelque peu inférieure qualitativement aux trois autres - il faut souligner le talent de l'auteure à restituer des bribes de ce que nous sommes: A l'abri des regards est à ce titre un authentique roman humaniste. Bien sûr, au fil de la lecture, on a parfois envie de prendre Anaïs par les épaules et la secouer, mais c'est bien la preuve que l'auteure a su créer un personnage vivant, fût-il parfois énervant !

J’ai trente-six ans aujourd’hui. C’est mon anniversaire. Mon anniversaire, comme on dit.
Dans la rue, quelques sapins décharnés me regardent passer. Pour eux, la fête est terminée. Et pour moi ? Une odeur de pluie et de goudron mouillé me serre le cœur. Une nausée. Peut-être pas ça. Pas le temps. Rien à voir avec le temps. Évidemment. Mardi cinq janvier. Je regarde ma montre : sept heures trente du matin. Je ne suis pas encore née. Ma mère n’est pas encore décédée.

Fait trop rare, la fin est particulièrement réussie: les dernières pages (réunies sous l'intitulé "Le tiroir secret") sont très intéressantes. L'effet de contraste formel avec le reste du livre fonctionne bien, si bien que ces dernières pages laisseraient presque un sentiment de frustration: il y aurait toute une histoire, tout un autre livre à écrire à partir de ces quelques lettres ! Quel thématique intéressante, quelle trame littéraire passionnante que celle soulevée en dernière partie ! Anne-Frédérique Rochat s'est-elle laissé la possibilité d'une suite ? Il y a, en tout cas, matière à cela, et le talent de la jeune auteure ferait assurément merveille pour conter cette histoire-là...

Au final, A l'abri des regards est un roman très intime qui se laisse lire doucement, un livre plus profond sans doute qu'il n'y paraît au premier abord. C'est une réflexion menée avec beaucoup de talent et avec cette touche de sensualité et de mystère qui fait tout le charme de l'univers rochassien.

A l'abri des regards
Anne-Frédérique Rochat
Luce Wilquin, 2014, 319pp.

L'auteure:
Anne-Frédérique Rochat est née le 29 mars 1977 à Vevey, elle a grandi à Clarens sur Montreux. En juin 2000, elle obtient un diplôme de comédienne au Conservatoire d'Art Dramatique de Lausanne, depuis elle joue régulièrement en Suisse romande. Elle a commencé par écrire des pièces de théâtre, puis a eu envie de s'essayer à un autre genre qu'elle aime et admire particulièrement, le roman. Aujourd'hui, elle continue de jouer et d'écrire. Elle vit à Lausanne.