13/09/2014

Symphonie fiduciaire & autres nouvelles, de Nicolas Gracias

En couverture: un titre étrange et la photo (signée Slobodan Despot) énigmatique d’une paire de chaussures se découpant sur un sol goudronné. A l’évidence, les dix nouvelles proposées par Nicolas Gracias sont placées sous le signe de l’étrange. L’auteur lui-même explique que celles-ci « gravitent autour de l’absurde et du burlesque ».

La forme de la nouvelle, entre volonté de brouiller les pistes et jouissance d’une chute spectaculaire ou au moins imprévue, se prête particulièrement bien à l’écriture fantastique : si on pense naturellement à Poe et à ses « nouvelles histoires extraordinaires », d’autres auteurs contemporains, et notamment Bernard Quiriny, excellent aussi dans le genre.

L’auteur a-t-il lu Quiriny ? On retrouve une proximité stylistique voire thématique chez les deux auteurs, un même plaisir à partir du monde rationnel et prévisible que nous connaissons pour basculer progressivement, l’air de rien, vers un univers aux règles différentes, à la logique déformée. C’est notamment le cas dans la deuxième nouvelle, l’histoire d’un gardien de phare qui attend la relève, ou dans la première, ce joli texte aux airs de science-fiction qui, loin de se prendre au sérieux, se moque gentiment du monde.

C’est en 20** que le Professeur Parangola  mit au point le UDO (« You-Do »). il s’agissait du tout premier jeu virtuel basé sur une connaissance exhaustive de la personnalité du joueur. On avait alors déjà vu éclore les « Second life », les « Everquest », ou encore les « World of Warcraft » qui permettaient de mêler les charmes de l’action héroïque à l’identification au personnage.

Si l’ouvrage est agréable à lire, la qualité des nouvelles nous a semblé quelque peu inégale. Nous avons aimé les trois premières, un peu moins les autres, à l’exception de « Symphonie fiduciaire », qui donne son nom à l’ensemble: l’auteur ne s’y est pas trompé, c’est en effet la plus réussie. En quelques paragraphes, Gracias nous offre une écriture intelligente et une bonne dose d’humour noir, un ingrédient généralement propice au succès de ce type de nouvelles. D’autres textes, au contraire (« Les portes du Père Goriot », une histoire assez confuse à la chute décevante, ou encore « Les héritiers ») partent d’une excellente idée initiale, mais s’égarent en route, de sorte que l’impression qui se dégage de leur lecture est celle d’une promesse non tenue. La nouvelle est un genre exigeant et particulièrement difficile: le lecteur ne doit pas s’ennuyer une seule seconde. Ce luxe-là, en quelque sorte toléré dans le roman, est ici interdit. Malheureusement, Nicolas Gracias ne parvient pas toujours à éviter cette difficulté: certains passages sont franchement longuets, un comble pour des textes de quelques pages ! Surtout il nous semble que Gracias n’ose jamais vraiment aller au bout de la logique de l’absurde, il persiste à vouloir tenir les rênes de son récit, se refusant à le voir partir, hors de son contrôle, vers la folie et le fantastique: quel dommage !

Au final, l’impression est bonne, le recueil recèle de nombreuses idées originales, mais il manque ce petit quelque chose, cette petite touche de folie (ou peut-être un style un brin plus personnel) qui permettrait aux récits de vraiment décoller.

Symphonie fiduciaire & autres nouvelles
Nicolas Gracias
Xenia, 2012, 180pp.

L’auteur :
On ne sait que peu de choses sur l’auteur: la quatrième de couverture mentionne seulement qu’il a publié un premier roman intitulé « Pigeon veille ». Une recherche sur la toile nous apprend qu’il est né en 1974 près de Paris, et qu’après un diplôme de commerce et des études de Lettres, il s’est consacré à l’écriture en exerçant différents « petits boulots ».

21/08/2014

Fifty shades of Geri

En pleine langueur aoûtienne, le prétendu « Gerigate » fait les choux gras d’une presse nationale en recherche désespérée de sujets porteurs, les débats et commentaires sur le caractère particulièrement froid et pluvieux de cet été ayant, semble-t-il, fini par lasser dans les chaumières. La révélation de l’existence de « selfies nus » pris par Geri Müller a donc constitué une sorte d’apparition miraculeuse, un pain béni particulièrement bienvenu en cette période de disette rédactionnelle. Il faut dire que c’est du lourd. Tous les éléments de base permettant de monter en épingle une affaire sont en effet présents: sexe, politique et chantage, cette Sainte-Trinité médiatique dont la presse sait tirer les meilleures sagas. On va donc manger du Gerigate pendant un bon moment, n’en doutons point.

S’ajoute un autre élément : devant le grand frère français ou l'exemple américain, la Suisse apparaît toujours un peu mal à l’aise, complexée par sa petite taille : la voici qui enfin, comme le reste du monde, a droit à son homme politique pervers aux mœurs dépravées ! On le comprend, cette affaire montée de toutes pièces rend bien service en ce qu’elle permet de jouer la petite musique toujours très profitable commercialement du « nos élites corrompues », un air qui n’a pas son pareil pour faire vendre du papier. « Ha ! Enfin on le tient, notre Clinton national, notre DSK du pauvre ! Voyez, bon peuple, comme nos dirigeants sont corrompus, déconnectés de la vie normale ! Voyez comme nous, les braves petites gens sans histoire, menons des vies saines de labeur, et comme ceux qui nous gouvernent se repaissent dans le pêché, et avec nos impôts ! ». Que ce populisme est insupportable ! Que cette flatterie intéressée du bas peuple est détestable !

De scandale, il n’y en a évidement pas. Le fait qu’un homme se livre à des jeux érotiques avec une (une seule ? vraiment ?) femme, naturellement bien plus jeune que lui, fait d’avantage penser à une resucée bourbine de « Fifty shades of Gray » qu’à une affaire d’Etat ; on a vraiment les scandales qu’on mérite…. A vrai dire, le seul élément stupéfiant de l’histoire, c’est le niveau d’inconscience — certains diraient de bêtise — de l’élu qui s’est photographié nu dans son bureau, pendant ses heures de travail. Que cette forme extrême de naïveté constitue en soi déjà un motif d’appel à la démission, nous en convenons volontiers ! Mais qu’on ne vienne pas nous expliquer que Monsieur Muller est plus incompétent ou moins légitime qu’un autre pour siéger à la mairie ou sous la coupole.

Non, vraiment, ce qui apparaît choquant est moins le comportement de M. Muller que ce mélange nauséabond de pudibonderie et d’hypocrisie qui se répand depuis plusieurs jours. Le maire a des fantasmes et joue à James Bond, par smartphone interposé, avec une « relation virtuelle » : allons donc ! Qu’on laisse donc cette sorte de geek plus niais que dangereux s’amuser dans ses mondes virtuels, et qu’on en revienne éventuellement aux choses sérieuses !

Bien sûr, les citoyens qui l’ont élu préféreraient qu’il occupe son temps à servir sa commune qu’à photographier zizette : on le comprend volontiers. Mais de grâce, qu’on laisse sa sexualité en-dehors de l’espace public, et qu’on cesse de le faire passer pour un pervers, un psychopathe ou un prédateur en puissance ! Sommes-nous donc si pressés de ressembler à cette Amérique horriblement bien-pensante, où le seul fait de faire la bise à une collègue peut vous valoir une plainte pour harcèlement sexuel ? Où un gamin de six ans se fait renvoyer d’une école pour attouchements prétendus sur l’une de ces camardes de jeu ? D’où vient ce désir irrépressible, en Suisse, de vouloir singer les excès étasuniens les plus infâmes ?

Quand à l’attitude des Verts, elle est inqualifiable. Il n’a pas fallu attendre deux jours pour que Adèle Thorens, co-président du parti, vienne dire devant les caméras combien elle était « profondément triste et choquée ». Voici donc un parti qui défend prétendument le droit pour chacune et chacun de disposer de son corps, que ce soit en matière d’avortement, d’euthanasie ou sur la question du mariage homosexuel, et qui s’offusque à l’évocation d’une paire de gonades envoyée par WhatsApp ? Quelle hypocrisie, quelle tartuferie de la part d’un mouvement fondé par une poignée de babacools ! Que les années 70 semblent loin, vu d'ici !

Mais ne faut-il pas voir dans le lâchage, pour ne pas dire le lynchage, de l’élu écologiste par son propre parti une manière, pour ce dernier, de se débarrasser enfin d’un agitateur notoire et mal contrôlable ? On imagine que les positions parfois très affirmées de Geri Müller ont dû déplaire au sein des Verts, un parti en quête de « respectabilité » et qui semble déployer beaucoup d’énergie à expliquer qu’il n’est pas de gauche. Assurément, les positions pro-palestiniennes de Müller, tout comme son activisme en faveur d’une dépénalisation du cannabis ou son refus de hurler avec les loups contre la Russie (un pêché mortel, peut-être le plus grave de tous) lui ont valu de solides inimitiés au sein de l’aile droite des Verts, en position de force depuis l’accession aux responsabilités d’une nouvelle génération (Thorens, Girod, …) plus « réaliste ». Gageons que le piège dans lequel Müller s’est lui-même fourré aura constitué pour ses amis une occasion inespérée de se débarrasser de lui.

Reste la question de l’abus de pouvoir présumé, que la justice devra clarifier. Si Monsieur Muller devait s’en être rendu coupable, il devra bien entendu en assumer les conséquences. Mais si, sur le plan pénal, rien ne peut être reproché à Geri Muller, celui-ci reste tout à fait légitime à exercer ces fonctions de maire et de conseiller national, le fait de heurter la morale bien-pensante n’étant pas, pas encore, passible de poursuites.

09:44 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (3)

15/05/2014

Pas du tout Venise, de Virgile Elias Gehrig

Le Valaisan Virgile Élias Gehrig propose une version passablement remaniée de son premier roman, « Pas du tout Venise », originellement paru en 2008. Comme il l’explique en préambule, le texte a été « refondu, dégrossi pour le débarrasser de ses boursouflures, de ses impuretés, de ses scories ». Je n’ai pas lu la première édition, et c’est donc cette nouvelle création éditée ces jours-ci que j’ai eu le plaisir de découvrir, en format poche.

Derrière l’énigmatique titre choisi par Gehrig se déroule un drame : un jeune homme, Tristan, visite sa mère hospitalisée et condamnée. L’incipit résonne comme un avertissement : « Ça commence mal et c’est comme ça ». Toute l’absurdité de la situation vécue par Tristan, absurdité qui parcourt l’ensemble du récit, se trouve déjà contenue dans ce « et c’est comme ça ». Inutile donc de chercher des raisons ou des réponses : il faut seulement vivre, quand bien même on préférerait « ne pas voir ». L’influence de Camus parcourt le récit, comme dans ce paragraphe dont la parenté avec une scène classique de « L’Etranger » est apparente :

Tristan se sentait nu, sans arme, fauve perdu dans l’arène, tout seul et contre tous. Si la vision était coupée à l’extérieur, c’était à cause du noir, du manque de luminosité, à cause des brumes. A l’intérieur, c’est exactement la même chose — mais par excès — les néons fusent, aveuglent, agressent. Ça déménage et pique les yeux, démange, ça éblouit. C’est comme la réverbération du soleil sur la neige, la pluie des flashes, le fourmillement des étincelles sur la lame d’un couteau, comme l’incendie propagé sur le sable.

Le choix d’un objet aussi déchirant que les derniers instants de sa propre mère est évidement aussi délicat que risqué : Gehrig parvient pourtant, et de quelle manière, à ne jamais tomber dans le larmoyant, à ne jamais trop en dire, à maintenir cet équilibre précaire entre l’expression du ressenti et cette réserve nécessaire, qui s’apparente à de la pudeur.

Si j’ai apprécié les réflexions philosophies sur la mort et l'amour, je retiens surtout de ce roman sa justesse, et cette faculté qu’a l’auteur de mettre en mot ce qui précisément semble indicible. Pour ce faire, l'auteur dilate le temps à l'extrême, il construit ses scènes précisément puis les étire, comme pour en tirer toute la substance. il plonge au cœur de son personnage, convoque des images, invente des métaphores, joue aussi sur les cassures de rythme avec ces phrases isolées qui soudain surgissent au fil du texte :

Attendre. Douter. Interroger.

ou encore:

Son regard, il proteste.

Les jeux d'écriture sont magnifiques, le travail sur la phrase et ses sonorités remarquable, comme ici :

Ça commence mal et c’est comme ça, avec un c cédille, un a. Simple constat de la photo finish, un point c’est tout, voilà. L’accent grave sur le a !

On ne peut s’empêcher de comparer ici — pardon du peu — le rythme et la musicalité assonante de Gehrig avec la prose poétique d’un Nabokov, qui écrit dans les première lignes de Lolita l’une des plus belles phrases de la littérature contemporaine : « Lo-lee-ta: the tip of the tongue taking a trip of three steps down the palate to tap, at three, on the teeth. Lo. Lee. Ta. »

A l’évidence, la plume de Virgile Élias Gehrig est maniée avec maestria, et c’est donc sans surprise qu’on apprend que la première édition de ce roman a été épuisée très vite : il y a chez le Valaisan un véritable talent littéraire, une faculté de créer de l’émotion ainsi qu’une aisance stylistique remarquables chez un jeune auteur. Pas du tout Venise est un vrai livre d’écrivain : au sein de cette nouvelle génération d'auteurs talentueux qui émerge aujourd'hui en Suisse romande, on retiendra certainement le nom de Gehrig.

Pas du tout Venise
Virgile Elias Gehrig
L’Age d’Homme, 2014, 240pp.

L’auteur :

Né à Sion en 1981, enseignant dans une école privée, Virgile Élias Gehrig est licencié en Lettres (littérature antique, philosophie et littérature française) de l'Université de Fribourg. Pas du tout Venise, paru en 2008, est son premier roman ; il est réédité en 2014, dans une version passablement remaniée. Virgile Elias Gehrig est également l’auteur de poèmes et d’un recueil d’aphorismes.