22/09/2014

A l'abri des regards, de Anne-Frédérique Rochat

Un an après le très réussi Le sous-bois, Anne-Frédérique Rochat fait paraître un troisième roman, dans lequel il est à nouveau question de famille; la famille en effet, la maternité et l'enfance sont au coeur de l'univers romanesque construit par l'auteur. Le sous-bois et A l'abri des regards sont donc très similaires (ce n'est pas un reproche!), de sorte qu'on pourrait presque parler de tome I et de tome II d'une même oeuvre. A l'évidence, l'auteure possède un vrai style personnel, une "patte" facilement reconnaissable qui fait d'elle une voix originale au sein du paysage littéraire romand contemporain.

On n'entre pas si facilement dans les livres d'Anne-Frédérique Rochat: le rythme lent, le ton très introspectif (faut-il, au risque de s'attirer quelques foudres, parler de littérature féminine?), l'absence d'une intrigue forte peuvent, au premier abord, déstabiliser le lecteur. Il a fallu à votre serviteur quelques chapitres pour se "mettre dans le bain", pour se laisser porter par la voix (les voix en fait: il y en a quatre), pour faire connaissance avec les personnages et s'y attacher petit à petit. Car A l'abri des regards est avant tout un roman à personnages, une plongée dans l'intimité de quatre "je" différents, tous traversés de doutes, tous avec leurs forces et leurs faiblesses, tous très humains.

Il y a d'abord Anaïs Bild, la trentaine, mère de deux petites filles qui décide de prendre le large, de s'éloigner de son foyer et de l'homme qu'elle aime pour "faire le point". Il y a ensuite Maëlis, l'une de ses filles justement: une vie d'enfant de huit ans, les premiers frissons du coeur, les rêves et les cauchemars. Il y a encore Basile, taxidermiste retraité qui loue l'une de ses chambres à Anaïs. Et puis il y a cette femme, absente et énigmatique, forcément coupable ?

Les livres de l'auteure vaudoise semblent tous recéler quelque chose comme un malaise fondamental, et c'est là leur grand intérêt: Anne-Frédérique Rochat parvient avec beaucoup de justesse à mettre en mots des situations et des émotions, à relever l'existence de ces fêlures, de ces non-dits qui font la vie. Le secret n'est jamais loin, il plane sur les protagonistes et les entoure. Si on peut parfois regretter que la psychologie de ses personnages féminins semble plus travaillée, plus aboutie et "sonne plus juste" que celle des protagonistes masculins - toute la partie écrite à partir du point de vue de Basile nous ayant paru quelque peu inférieure qualitativement aux trois autres - il faut souligner le talent de l'auteure à restituer des bribes de ce que nous sommes: A l'abri des regards est à ce titre un authentique roman humaniste. Bien sûr, au fil de la lecture, on a parfois envie de prendre Anaïs par les épaules et la secouer, mais c'est bien la preuve que l'auteure a su créer un personnage vivant, fût-il parfois énervant !

J’ai trente-six ans aujourd’hui. C’est mon anniversaire. Mon anniversaire, comme on dit.
Dans la rue, quelques sapins décharnés me regardent passer. Pour eux, la fête est terminée. Et pour moi ? Une odeur de pluie et de goudron mouillé me serre le cœur. Une nausée. Peut-être pas ça. Pas le temps. Rien à voir avec le temps. Évidemment. Mardi cinq janvier. Je regarde ma montre : sept heures trente du matin. Je ne suis pas encore née. Ma mère n’est pas encore décédée.

Fait trop rare, la fin est particulièrement réussie: les dernières pages (réunies sous l'intitulé "Le tiroir secret") sont très intéressantes. L'effet de contraste formel avec le reste du livre fonctionne bien, si bien que ces dernières pages laisseraient presque un sentiment de frustration: il y aurait toute une histoire, tout un autre livre à écrire à partir de ces quelques lettres ! Quel thématique intéressante, quelle trame littéraire passionnante que celle soulevée en dernière partie ! Anne-Frédérique Rochat s'est-elle laissé la possibilité d'une suite ? Il y a, en tout cas, matière à cela, et le talent de la jeune auteure ferait assurément merveille pour conter cette histoire-là...

Au final, A l'abri des regards est un roman très intime qui se laisse lire doucement, un livre plus profond sans doute qu'il n'y paraît au premier abord. C'est une réflexion menée avec beaucoup de talent et avec cette touche de sensualité et de mystère qui fait tout le charme de l'univers rochassien.

A l'abri des regards
Anne-Frédérique Rochat
Luce Wilquin, 2014, 319pp.

L'auteure:
Anne-Frédérique Rochat est née le 29 mars 1977 à Vevey, elle a grandi à Clarens sur Montreux. En juin 2000, elle obtient un diplôme de comédienne au Conservatoire d'Art Dramatique de Lausanne, depuis elle joue régulièrement en Suisse romande. Elle a commencé par écrire des pièces de théâtre, puis a eu envie de s'essayer à un autre genre qu'elle aime et admire particulièrement, le roman. Aujourd'hui, elle continue de jouer et d'écrire. Elle vit à Lausanne.

 

13/09/2014

Symphonie fiduciaire & autres nouvelles, de Nicolas Gracias

En couverture: un titre étrange et la photo (signée Slobodan Despot) énigmatique d’une paire de chaussures se découpant sur un sol goudronné. A l’évidence, les dix nouvelles proposées par Nicolas Gracias sont placées sous le signe de l’étrange. L’auteur lui-même explique que celles-ci « gravitent autour de l’absurde et du burlesque ».

La forme de la nouvelle, entre volonté de brouiller les pistes et jouissance d’une chute spectaculaire ou au moins imprévue, se prête particulièrement bien à l’écriture fantastique : si on pense naturellement à Poe et à ses « nouvelles histoires extraordinaires », d’autres auteurs contemporains, et notamment Bernard Quiriny, excellent aussi dans le genre.

L’auteur a-t-il lu Quiriny ? On retrouve une proximité stylistique voire thématique chez les deux auteurs, un même plaisir à partir du monde rationnel et prévisible que nous connaissons pour basculer progressivement, l’air de rien, vers un univers aux règles différentes, à la logique déformée. C’est notamment le cas dans la deuxième nouvelle, l’histoire d’un gardien de phare qui attend la relève, ou dans la première, ce joli texte aux airs de science-fiction qui, loin de se prendre au sérieux, se moque gentiment du monde.

C’est en 20** que le Professeur Parangola  mit au point le UDO (« You-Do »). il s’agissait du tout premier jeu virtuel basé sur une connaissance exhaustive de la personnalité du joueur. On avait alors déjà vu éclore les « Second life », les « Everquest », ou encore les « World of Warcraft » qui permettaient de mêler les charmes de l’action héroïque à l’identification au personnage.

Si l’ouvrage est agréable à lire, la qualité des nouvelles nous a semblé quelque peu inégale. Nous avons aimé les trois premières, un peu moins les autres, à l’exception de « Symphonie fiduciaire », qui donne son nom à l’ensemble: l’auteur ne s’y est pas trompé, c’est en effet la plus réussie. En quelques paragraphes, Gracias nous offre une écriture intelligente et une bonne dose d’humour noir, un ingrédient généralement propice au succès de ce type de nouvelles. D’autres textes, au contraire (« Les portes du Père Goriot », une histoire assez confuse à la chute décevante, ou encore « Les héritiers ») partent d’une excellente idée initiale, mais s’égarent en route, de sorte que l’impression qui se dégage de leur lecture est celle d’une promesse non tenue. La nouvelle est un genre exigeant et particulièrement difficile: le lecteur ne doit pas s’ennuyer une seule seconde. Ce luxe-là, en quelque sorte toléré dans le roman, est ici interdit. Malheureusement, Nicolas Gracias ne parvient pas toujours à éviter cette difficulté: certains passages sont franchement longuets, un comble pour des textes de quelques pages ! Surtout il nous semble que Gracias n’ose jamais vraiment aller au bout de la logique de l’absurde, il persiste à vouloir tenir les rênes de son récit, se refusant à le voir partir, hors de son contrôle, vers la folie et le fantastique: quel dommage !

Au final, l’impression est bonne, le recueil recèle de nombreuses idées originales, mais il manque ce petit quelque chose, cette petite touche de folie (ou peut-être un style un brin plus personnel) qui permettrait aux récits de vraiment décoller.

Symphonie fiduciaire & autres nouvelles
Nicolas Gracias
Xenia, 2012, 180pp.

L’auteur :
On ne sait que peu de choses sur l’auteur: la quatrième de couverture mentionne seulement qu’il a publié un premier roman intitulé « Pigeon veille ». Une recherche sur la toile nous apprend qu’il est né en 1974 près de Paris, et qu’après un diplôme de commerce et des études de Lettres, il s’est consacré à l’écriture en exerçant différents « petits boulots ».

21/08/2014

Fifty shades of Geri

En pleine langueur aoûtienne, le prétendu « Gerigate » fait les choux gras d’une presse nationale en recherche désespérée de sujets porteurs, les débats et commentaires sur le caractère particulièrement froid et pluvieux de cet été ayant, semble-t-il, fini par lasser dans les chaumières. La révélation de l’existence de « selfies nus » pris par Geri Müller a donc constitué une sorte d’apparition miraculeuse, un pain béni particulièrement bienvenu en cette période de disette rédactionnelle. Il faut dire que c’est du lourd. Tous les éléments de base permettant de monter en épingle une affaire sont en effet présents: sexe, politique et chantage, cette Sainte-Trinité médiatique dont la presse sait tirer les meilleures sagas. On va donc manger du Gerigate pendant un bon moment, n’en doutons point.

S’ajoute un autre élément : devant le grand frère français ou l'exemple américain, la Suisse apparaît toujours un peu mal à l’aise, complexée par sa petite taille : la voici qui enfin, comme le reste du monde, a droit à son homme politique pervers aux mœurs dépravées ! On le comprend, cette affaire montée de toutes pièces rend bien service en ce qu’elle permet de jouer la petite musique toujours très profitable commercialement du « nos élites corrompues », un air qui n’a pas son pareil pour faire vendre du papier. « Ha ! Enfin on le tient, notre Clinton national, notre DSK du pauvre ! Voyez, bon peuple, comme nos dirigeants sont corrompus, déconnectés de la vie normale ! Voyez comme nous, les braves petites gens sans histoire, menons des vies saines de labeur, et comme ceux qui nous gouvernent se repaissent dans le pêché, et avec nos impôts ! ». Que ce populisme est insupportable ! Que cette flatterie intéressée du bas peuple est détestable !

De scandale, il n’y en a évidement pas. Le fait qu’un homme se livre à des jeux érotiques avec une (une seule ? vraiment ?) femme, naturellement bien plus jeune que lui, fait d’avantage penser à une resucée bourbine de « Fifty shades of Gray » qu’à une affaire d’Etat ; on a vraiment les scandales qu’on mérite…. A vrai dire, le seul élément stupéfiant de l’histoire, c’est le niveau d’inconscience — certains diraient de bêtise — de l’élu qui s’est photographié nu dans son bureau, pendant ses heures de travail. Que cette forme extrême de naïveté constitue en soi déjà un motif d’appel à la démission, nous en convenons volontiers ! Mais qu’on ne vienne pas nous expliquer que Monsieur Muller est plus incompétent ou moins légitime qu’un autre pour siéger à la mairie ou sous la coupole.

Non, vraiment, ce qui apparaît choquant est moins le comportement de M. Muller que ce mélange nauséabond de pudibonderie et d’hypocrisie qui se répand depuis plusieurs jours. Le maire a des fantasmes et joue à James Bond, par smartphone interposé, avec une « relation virtuelle » : allons donc ! Qu’on laisse donc cette sorte de geek plus niais que dangereux s’amuser dans ses mondes virtuels, et qu’on en revienne éventuellement aux choses sérieuses !

Bien sûr, les citoyens qui l’ont élu préféreraient qu’il occupe son temps à servir sa commune qu’à photographier zizette : on le comprend volontiers. Mais de grâce, qu’on laisse sa sexualité en-dehors de l’espace public, et qu’on cesse de le faire passer pour un pervers, un psychopathe ou un prédateur en puissance ! Sommes-nous donc si pressés de ressembler à cette Amérique horriblement bien-pensante, où le seul fait de faire la bise à une collègue peut vous valoir une plainte pour harcèlement sexuel ? Où un gamin de six ans se fait renvoyer d’une école pour attouchements prétendus sur l’une de ces camardes de jeu ? D’où vient ce désir irrépressible, en Suisse, de vouloir singer les excès étasuniens les plus infâmes ?

Quand à l’attitude des Verts, elle est inqualifiable. Il n’a pas fallu attendre deux jours pour que Adèle Thorens, co-président du parti, vienne dire devant les caméras combien elle était « profondément triste et choquée ». Voici donc un parti qui défend prétendument le droit pour chacune et chacun de disposer de son corps, que ce soit en matière d’avortement, d’euthanasie ou sur la question du mariage homosexuel, et qui s’offusque à l’évocation d’une paire de gonades envoyée par WhatsApp ? Quelle hypocrisie, quelle tartuferie de la part d’un mouvement fondé par une poignée de babacools ! Que les années 70 semblent loin, vu d'ici !

Mais ne faut-il pas voir dans le lâchage, pour ne pas dire le lynchage, de l’élu écologiste par son propre parti une manière, pour ce dernier, de se débarrasser enfin d’un agitateur notoire et mal contrôlable ? On imagine que les positions parfois très affirmées de Geri Müller ont dû déplaire au sein des Verts, un parti en quête de « respectabilité » et qui semble déployer beaucoup d’énergie à expliquer qu’il n’est pas de gauche. Assurément, les positions pro-palestiniennes de Müller, tout comme son activisme en faveur d’une dépénalisation du cannabis ou son refus de hurler avec les loups contre la Russie (un pêché mortel, peut-être le plus grave de tous) lui ont valu de solides inimitiés au sein de l’aile droite des Verts, en position de force depuis l’accession aux responsabilités d’une nouvelle génération (Thorens, Girod, …) plus « réaliste ». Gageons que le piège dans lequel Müller s’est lui-même fourré aura constitué pour ses amis une occasion inespérée de se débarrasser de lui.

Reste la question de l’abus de pouvoir présumé, que la justice devra clarifier. Si Monsieur Muller devait s’en être rendu coupable, il devra bien entendu en assumer les conséquences. Mais si, sur le plan pénal, rien ne peut être reproché à Geri Muller, celui-ci reste tout à fait légitime à exercer ces fonctions de maire et de conseiller national, le fait de heurter la morale bien-pensante n’étant pas, pas encore, passible de poursuites.

09:44 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (3)