21/08/2014

Fifty shades of Geri

En pleine langueur aoûtienne, le prétendu « Gerigate » fait les choux gras d’une presse nationale en recherche désespérée de sujets porteurs, les débats et commentaires sur le caractère particulièrement froid et pluvieux de cet été ayant, semble-t-il, fini par lasser dans les chaumières. La révélation de l’existence de « selfies nus » pris par Geri Müller a donc constitué une sorte d’apparition miraculeuse, un pain béni particulièrement bienvenu en cette période de disette rédactionnelle. Il faut dire que c’est du lourd. Tous les éléments de base permettant de monter en épingle une affaire sont en effet présents: sexe, politique et chantage, cette Sainte-Trinité médiatique dont la presse sait tirer les meilleures sagas. On va donc manger du Gerigate pendant un bon moment, n’en doutons point.

S’ajoute un autre élément : devant le grand frère français ou l'exemple américain, la Suisse apparaît toujours un peu mal à l’aise, complexée par sa petite taille : la voici qui enfin, comme le reste du monde, a droit à son homme politique pervers aux mœurs dépravées ! On le comprend, cette affaire montée de toutes pièces rend bien service en ce qu’elle permet de jouer la petite musique toujours très profitable commercialement du « nos élites corrompues », un air qui n’a pas son pareil pour faire vendre du papier. « Ha ! Enfin on le tient, notre Clinton national, notre DSK du pauvre ! Voyez, bon peuple, comme nos dirigeants sont corrompus, déconnectés de la vie normale ! Voyez comme nous, les braves petites gens sans histoire, menons des vies saines de labeur, et comme ceux qui nous gouvernent se repaissent dans le pêché, et avec nos impôts ! ». Que ce populisme est insupportable ! Que cette flatterie intéressée du bas peuple est détestable !

De scandale, il n’y en a évidement pas. Le fait qu’un homme se livre à des jeux érotiques avec une (une seule ? vraiment ?) femme, naturellement bien plus jeune que lui, fait d’avantage penser à une resucée bourbine de « Fifty shades of Gray » qu’à une affaire d’Etat ; on a vraiment les scandales qu’on mérite…. A vrai dire, le seul élément stupéfiant de l’histoire, c’est le niveau d’inconscience — certains diraient de bêtise — de l’élu qui s’est photographié nu dans son bureau, pendant ses heures de travail. Que cette forme extrême de naïveté constitue en soi déjà un motif d’appel à la démission, nous en convenons volontiers ! Mais qu’on ne vienne pas nous expliquer que Monsieur Muller est plus incompétent ou moins légitime qu’un autre pour siéger à la mairie ou sous la coupole.

Non, vraiment, ce qui apparaît choquant est moins le comportement de M. Muller que ce mélange nauséabond de pudibonderie et d’hypocrisie qui se répand depuis plusieurs jours. Le maire a des fantasmes et joue à James Bond, par smartphone interposé, avec une « relation virtuelle » : allons donc ! Qu’on laisse donc cette sorte de geek plus niais que dangereux s’amuser dans ses mondes virtuels, et qu’on en revienne éventuellement aux choses sérieuses !

Bien sûr, les citoyens qui l’ont élu préféreraient qu’il occupe son temps à servir sa commune qu’à photographier zizette : on le comprend volontiers. Mais de grâce, qu’on laisse sa sexualité en-dehors de l’espace public, et qu’on cesse de le faire passer pour un pervers, un psychopathe ou un prédateur en puissance ! Sommes-nous donc si pressés de ressembler à cette Amérique horriblement bien-pensante, où le seul fait de faire la bise à une collègue peut vous valoir une plainte pour harcèlement sexuel ? Où un gamin de six ans se fait renvoyer d’une école pour attouchements prétendus sur l’une de ces camardes de jeu ? D’où vient ce désir irrépressible, en Suisse, de vouloir singer les excès étasuniens les plus infâmes ?

Quand à l’attitude des Verts, elle est inqualifiable. Il n’a pas fallu attendre deux jours pour que Adèle Thorens, co-président du parti, vienne dire devant les caméras combien elle était « profondément triste et choquée ». Voici donc un parti qui défend prétendument le droit pour chacune et chacun de disposer de son corps, que ce soit en matière d’avortement, d’euthanasie ou sur la question du mariage homosexuel, et qui s’offusque à l’évocation d’une paire de gonades envoyée par WhatsApp ? Quelle hypocrisie, quelle tartuferie de la part d’un mouvement fondé par une poignée de babacools ! Que les années 70 semblent loin, vu d'ici !

Mais ne faut-il pas voir dans le lâchage, pour ne pas dire le lynchage, de l’élu écologiste par son propre parti une manière, pour ce dernier, de se débarrasser enfin d’un agitateur notoire et mal contrôlable ? On imagine que les positions parfois très affirmées de Geri Müller ont dû déplaire au sein des Verts, un parti en quête de « respectabilité » et qui semble déployer beaucoup d’énergie à expliquer qu’il n’est pas de gauche. Assurément, les positions pro-palestiniennes de Müller, tout comme son activisme en faveur d’une dépénalisation du cannabis ou son refus de hurler avec les loups contre la Russie (un pêché mortel, peut-être le plus grave de tous) lui ont valu de solides inimitiés au sein de l’aile droite des Verts, en position de force depuis l’accession aux responsabilités d’une nouvelle génération (Thorens, Girod, …) plus « réaliste ». Gageons que le piège dans lequel Müller s’est lui-même fourré aura constitué pour ses amis une occasion inespérée de se débarrasser de lui.

Reste la question de l’abus de pouvoir présumé, que la justice devra clarifier. Si Monsieur Muller devait s’en être rendu coupable, il devra bien entendu en assumer les conséquences. Mais si, sur le plan pénal, rien ne peut être reproché à Geri Muller, celui-ci reste tout à fait légitime à exercer ces fonctions de maire et de conseiller national, le fait de heurter la morale bien-pensante n’étant pas, pas encore, passible de poursuites.

09:44 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (3)

15/05/2014

Pas du tout Venise, de Virgile Elias Gehrig

Le Valaisan Virgile Élias Gehrig propose une version passablement remaniée de son premier roman, « Pas du tout Venise », originellement paru en 2008. Comme il l’explique en préambule, le texte a été « refondu, dégrossi pour le débarrasser de ses boursouflures, de ses impuretés, de ses scories ». Je n’ai pas lu la première édition, et c’est donc cette nouvelle création éditée ces jours-ci que j’ai eu le plaisir de découvrir, en format poche.

Derrière l’énigmatique titre choisi par Gehrig se déroule un drame : un jeune homme, Tristan, visite sa mère hospitalisée et condamnée. L’incipit résonne comme un avertissement : « Ça commence mal et c’est comme ça ». Toute l’absurdité de la situation vécue par Tristan, absurdité qui parcourt l’ensemble du récit, se trouve déjà contenue dans ce « et c’est comme ça ». Inutile donc de chercher des raisons ou des réponses : il faut seulement vivre, quand bien même on préférerait « ne pas voir ». L’influence de Camus parcourt le récit, comme dans ce paragraphe dont la parenté avec une scène classique de « L’Etranger » est apparente :

Tristan se sentait nu, sans arme, fauve perdu dans l’arène, tout seul et contre tous. Si la vision était coupée à l’extérieur, c’était à cause du noir, du manque de luminosité, à cause des brumes. A l’intérieur, c’est exactement la même chose — mais par excès — les néons fusent, aveuglent, agressent. Ça déménage et pique les yeux, démange, ça éblouit. C’est comme la réverbération du soleil sur la neige, la pluie des flashes, le fourmillement des étincelles sur la lame d’un couteau, comme l’incendie propagé sur le sable.

Le choix d’un objet aussi déchirant que les derniers instants de sa propre mère est évidement aussi délicat que risqué : Gehrig parvient pourtant, et de quelle manière, à ne jamais tomber dans le larmoyant, à ne jamais trop en dire, à maintenir cet équilibre précaire entre l’expression du ressenti et cette réserve nécessaire, qui s’apparente à de la pudeur.

Si j’ai apprécié les réflexions philosophies sur la mort et l'amour, je retiens surtout de ce roman sa justesse, et cette faculté qu’a l’auteur de mettre en mot ce qui précisément semble indicible. Pour ce faire, l'auteur dilate le temps à l'extrême, il construit ses scènes précisément puis les étire, comme pour en tirer toute la substance. il plonge au cœur de son personnage, convoque des images, invente des métaphores, joue aussi sur les cassures de rythme avec ces phrases isolées qui soudain surgissent au fil du texte :

Attendre. Douter. Interroger.

ou encore:

Son regard, il proteste.

Les jeux d'écriture sont magnifiques, le travail sur la phrase et ses sonorités remarquable, comme ici :

Ça commence mal et c’est comme ça, avec un c cédille, un a. Simple constat de la photo finish, un point c’est tout, voilà. L’accent grave sur le a !

On ne peut s’empêcher de comparer ici — pardon du peu — le rythme et la musicalité assonante de Gehrig avec la prose poétique d’un Nabokov, qui écrit dans les première lignes de Lolita l’une des plus belles phrases de la littérature contemporaine : « Lo-lee-ta: the tip of the tongue taking a trip of three steps down the palate to tap, at three, on the teeth. Lo. Lee. Ta. »

A l’évidence, la plume de Virgile Élias Gehrig est maniée avec maestria, et c’est donc sans surprise qu’on apprend que la première édition de ce roman a été épuisée très vite : il y a chez le Valaisan un véritable talent littéraire, une faculté de créer de l’émotion ainsi qu’une aisance stylistique remarquables chez un jeune auteur. Pas du tout Venise est un vrai livre d’écrivain : au sein de cette nouvelle génération d'auteurs talentueux qui émerge aujourd'hui en Suisse romande, on retiendra certainement le nom de Gehrig.

Pas du tout Venise
Virgile Elias Gehrig
L’Age d’Homme, 2014, 240pp.

L’auteur :

Né à Sion en 1981, enseignant dans une école privée, Virgile Élias Gehrig est licencié en Lettres (littérature antique, philosophie et littérature française) de l'Université de Fribourg. Pas du tout Venise, paru en 2008, est son premier roman ; il est réédité en 2014, dans une version passablement remaniée. Virgile Elias Gehrig est également l’auteur de poèmes et d’un recueil d’aphorismes.

29/04/2014

Les places respectives, de Alain Freudiger

Ce roman, qui narre les tribulations lausannoises de Akim et de Mika, est marqué par le thème de l’impossible communication : les protagonistes évoluent dans un monde ennuyeux et caractérisé par une certaine absurdité, ils semblent déconnectés, plus ou moins spectateurs de cette vie qui se déroule autour d’eux. L’auteur a choisi d’incruster au fil du récit des sortes d’ « instantanés textuels » (slogans publicitaires, tags, citations, extraits de textes de toute nature), dans une technique proche du collage surréaliste : ce faisant, il parvient à retranscrire cet effet de saturation que semblent ressentir les protagonistes, noyés au milieu d’un univers de signes et de messages qui finissent par entraîner quelque chose de l’ordre de la nausée.

La musicalité de l’écriture de Freudiger est à souligner: certains passages particulièrement travaillés se lisent comme une chanson, quelque chose comme du rap ou du slam, et gagnent à être déclamés à haute voix. Les jeux de mots et jeux de l’esprit, les assonances et les cassures du rythme donnent une tonalité à la fois urbaine et poétique au récit :

Les soirées mondaines ça s’enchaîne et ça coule, connaissances ici et amis là — je reste toujours dans le mouvement, il faut surtout pas perdre pied si on veut pas s’embourber, deux soirées loupées et on est lourdés — les infos circulent dans les ruelles, jamais d’invitation officielle, il faut être là au bon moment, cueillir l’appel argent comptant, rester dans le flux, au pire lancer des appels si on craint de manquer, téléphone portable, dernière chance potable, sans quoi on perd son tour de table, on est largué misérable, […]

Toujours d’un point de vue stylistique, on a également apprécié le jeu de miroir en « je » et en « tu » autour des deux personnages principaux, dispositif original et qui permet de donner une certaine dynamique à l’ensemble.

Reste que malgré les innovations formelles de l’auteur, la lecture de ces places respectives s’avère parfois fastidieuse : assez vite, l’intrigue se fait désirer. Il manque quelque chose comme une ligne directrice autour de laquelle puisse s’échafauder le roman. On se demande où veut nous emmener l’auteur, de sorte qu’arrivé au milieu du livre (300 pages au total, tout de même), on se demande encore quand celui-ci va vraiment commencer. Certes, indiscutablement ce roman nous parle d’aujourd’hui, de la vie d’aujourd’hui, il nous dit, souvent avec finesse, ce que peut signifier vivre à Lausanne dans les années 2000 quand on a trente ans. Les habitants du coin apprécieront de reconnaître les lieux mythiques de la ville, comme autant de clins d’œil. Mais au final, le livre donne l’impression d’une succession de petites histoires, une sorte de cahier de notes d’une vie, autant de scènes souvent dépeintes avec talent, mais qui peine à s’articuler et à former un ensemble. Plus d’une fois, on aurait attendu de la lumière, une étincelle, une surprise, une rupture de la narration, quelque chose qui vienne bousculer les choses et redonner du souffle au récit… L’ouvrage refermé, reste la question du « pourquoi » : quel est l’enjeu du livre ? Pourquoi l’auteur l’a-t-il écrit ? Qu’a-t-il voulu dire ?

Ce type de littérature de la solitude urbaine et d’une certaine banalité du quotidien peut sans doute se passer d’une trame forte si, et seulement si, la dimension sociologique est particulièrement soignée : c’est l’une des recettes d’un Michel Houellebecq, qui parvient, avec une certaine économie de moyens, à parler avec intelligence du temps présent, des rapports humains, des rapports de sexe et de classe, du monde du travail… Cette dimension théorique aurait gagnée à être plus travaillée chez Freudiger.

A propos des personnages, le jugement est ici encore en demi-teinte : certes, leurs réflexions sonnent le plus souvent juste, certes ils illustrent cet individualisme caractéristique, cette difficulté à tisser des liens… Mais faut-il vraiment qu’ils répondent à tous les clichés du genre trentenaire blasé-urbain-bobo-séducteur? Si l’auteur est évidemment libre de ses choix créatifs, et libre d’imaginer ses personnes comme il l’entend, on regrette par exemple d’éprouver un sentiment de déjà-lu face à Akim, journaliste s’ennuyant au job la journée, côtoyant des gens forcément insupportables, DJ écumant les lieux branchés de la ville et les soirées forcément « un peu molles », séduisant des femmes toujours belles, jeunes et désirables. Ce côté finalement assez convenu et prévisible de leur psychologie fait qu’on peine à s’attacher aux personnages, si bien que leur ennui et leur « déconnexion » finissent par gagner le lecteur et les lui rendre antipathiques.

Au final, « les places respectives » laissent un sentiment mitigé : ce type de récit du quotidien et de sa banalité (l’ennui au travail, l’ennui dans le bus, l’ennui dans les bars…) ne tolère aucune lenteur, au risque de susciter chez le lecteur l’ensemble des sentiments ressentis par les protagonistes. On retiendra néanmoins chez Freudiger cette rythmique très « rap » dans la phrase, à la fois efficace et très maitrisée. Malgré cet indéniable talent de « musicien de la prose », malgré une faculté réelle de décrire le monde dans lequel nous vivons, l’auteur trébuche sur l’absence d’enjeu : gageons qu’un texte écrit de la même manière mais resserré, — allégé d’une bonne moitié et conservant ce phrasé musical rapide et incisif — aurait été plus percutant.

Alain Freudiger
Les places respectives
Castagniééé, 2011
300 pp.

L’auteur : Alain Freudiger est né en 1977. Il a étudié l’histoire du cinéma et a travaillé comme critique pour la défunte revue « Film ». Auteur d’un premier roman paru en 2007, il est lauréat cinq ans plus tard du prix « Naples raconte », décerné par l’Université de Napoli-L’Orientale, pour une nouvelle inédite, Molly.