27/07/2017

Rebelle, de Alain Bagnoud

Saint-Luc, dans le Val d’Anniviers: Jérôme Saint-Fleur, journaliste culturel un peu largué, croise la route du guitariste Bob Marques, légende du blues tombée en désuétude.  La rencontre va replonger Jérôme dans un passé à la fois personnel et collectif: à travers le personnage de sa mère Luce, Bagnoud solde les comptes des utopies seventies, tire le portrait d’une époque où tout devait changer. Que reste-t-il des rêves enfumés d’alors ? L’auteur semble renvoyer dos à dos les traîtres et les naïfs, pareillement coupables de n’avoir pas su se sortir convenablement de cette époque si singulière. Les premiers se sont embourgeoisés: les plus cyniques ont habillement su utiliser leurs convictions d’alors pour faire fructifier leur petite affaire, qu’il s’agisse de s’enrichir ou d’accéder à des responsabilités politiques. Les naïfs, nostalgiques d’utopies désormais déclarées obsolètes, ne trouvent guère mieux grâce aux yeux de Bagnoud, qu’il s’agisse du destin de de Luce, aigrie, incapable finalement de vivre dans le présent et en proie à une forme de déchéance physique, ou de ces adeptes d’un quelconque gourou newage, lequel d’ailleurs finira aussi mal que l’époque. Caricatures ?

Comme toujours chez Bagnoud, le livre nous parle du Valais, et c’est sans doute l’un de ses points forts. L’auteur sait raconter cette terre de contrastes et de contradictions: se souvient-on par exemple (l’auteur n’en parle pas) que l’un des premiers festivals babacool de Suisse se tint, quatre ans avant le premier Paléo, sur les hauteurs de Saxon, dans la forêt de Sapinhaut ? On salue chez Bagnoud ce souci du détail qui va de pair avec l’économie de mots, caractéristique de son style. Et l’auteur sait transmettre cette tendresse critique à l’égard de son canton d’origine, son goût des paysages, son regard sans concessions mais toujours empreint d’une certaine nostalgie des origines. Pour Bagnoud, le Valais est à la fois terre de liberté, d’authenticité (une superbe évocation, très poétique, d’un lever de soleil) et terre de repli en cas de coup dur.

Si Rebelle nous parle d’abord de la « fin des idéologies », le livre aborde également la thématique de l’absence du père, même si on peut regretter ici un certain flou, peut-être volontaire, dans la caractérisation des émotions vécues par Jérôme; la quête semble parfois ne servir que de prétexte à la mise en scène de nombreux personnages, qui tous renvoient aux années septante.

Le kiosque du milieu est un petit chalet à double toit situé derrière une placette. Il accueille des tourniquet à cartes postales, des livres d’occasion et des lunettes de soleil, propose de la presse, des souvenirs et quelques livres. La plupart des romans exposés m’ont passé entre les mains. Il y a quelques jours, comme chaque mois de septembre, nous avons annoncé la rentrée littéraire en l’illustrant par une photo d’Amélie Nothomb avec un chapeau excentrique; ensuite nous signalerons le résultat des prix littéraires. Pour le reste, le groupe de presse héberge des blogs, c’est ce que nous expliquons aux écrivains. Ouvrez un blog, vous pourrez parler tant que vous voulez des livres, les vôtres ou ceux de vos amis.

Avec Rebelle, le guitariste Alain Bagnoud propose un roman complexe, sorte de blues littéraire un brin désabusé qui nous parle d’hier, et donc d’aujourd’hui.

Alain Bagnoud
Rebelle
Ed. de l’Aire, 2017
272 pp. 

L’auteur: Alain Bagnoud est né en 1959 à Ollon sur la Commune de Chermignon (VS). Marié et père de quatre enfants, il vit et travaille à Genève. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages parus aux éditions de l’Aire, principalement des romans. Son livre Transports en 2011 a eu un excellent écho, tant public que critique.

14/06/2017

Les parricides, de Sabine Dormond

Les éditions lausannoises BSN Press ont lancé récemment une nouvelle collection « uppercut », consacrée au sport. Dans l’esprit des productions antérieures, les textes sont volontiers brefs, percutants, parfois aussi noirs que les couvertures iconiques qu’ils habillent. Les parricides de Sabine Dormond fait partie de la première série de quatre « microromans » parus sous cette bannière.

Vincent est un enfant taiseux et secret; sa maîtrise très précoce des mathématiques ne manque pas d’étonner. Sabine Dormond brosse avec talent le portrait d’un enfant que le génie handicape, quand bien même le format très court du récit ne permet pas de véritable plongée dans les abîmes de sa psychologie.

Emilie, la mère de Vincent, est tombée enceinte alors qu’elle était lycéenne. A mesure que l’enfant acquiert de nouvelles capacités de calcul, Emilie s’interroge sur la part d’inné chez son fils: que doit-il à ce père presque inconnu ? A travers plusieurs générations, Dormond travaille la thématique de l’abandon; comment se construire sur une absence, alors que chaque protagoniste semble rechercher sa propre mère ? Emilie s’accuse d’avoir tué la sienne: n’y a t-il pas de quoi devenir… fou ? Jonglant avec les pièces du jeu d’échecs comme autant de double-sens, l’auteure offre un récit à la dimension symbolique marquée. Le titre ne prendra sens qu’à la fin du récit, lorsque la boucle sera bouclée: Freud n’a-t-il pas dit que pour devenir un homme, il faut tuer le père?

Mes yeux valsent de la bouteille au sachet et du sachet à la bouteille, un rouge d’une écœurante similitude, deux contenus interchangeables, si intimement liés dans les veines de mon père, ceci est mon sang buvez-en tous, mes yeux s’affolent et j’en ai le tournis, j’essaie de fixer, sur le vide entre les deux liquides, cet espace qui me tient lieu de mère, et c’est là que le prénom s’impose: Vincent, c’est ça, vin-sang, ça lui ira, en hommage à ses deux grands-parents.

On retiendra de cette longue nouvelle ce qui fait la force des textes de Sabine Dormond, un mélange de finesse et d’humour quand bien même le texte est assez sombre, une forme de jeu sur les mots et les tournures qui fait mouche, particulièrement dans les dialogues.

Sabine Dormond
Les parricides
BSN Press, 2017
64 pp.

L’auteure: Sabine Dormond est écrivain et traductrice. Elle a présidé l’Association vaudoise des écrivains entre 2011 et 2015. Elle publie principalement des nouvelles et est l’auteur d’un roman. Elle est membre fondatrice d’un café littéraire appelé « Les dissidents de la pleine lune ».

18/12/2016

Testament du Haut-Rhône, suivi de Les Maquereaux des cimes blanches, de Maurice Chappaz

Les éditions Zoé réunissent en format poche deux textes importants de l’oeuvre de Maurice Chappaz.

Paru en 1953, Testament du Haut-Rhône est une spectaculaire poésie en prose dédiée au Valais des symboles, du ciel et de la terre. En cette moitié du vingtième siècle, l’auteur montagnard assiste aux débuts du tourisme de masse, au développement de nombreuses stations. C’est l’époque des grands travaux: dix ans plus tard, la Grande Dixence sera achevée (Chappaz sera d’ailleurs de l’aventure, travaillant sur le chantier en tant qu’aide-géomètre). Le poète pressent la fin d’un monde. Il s’interroge sur ce que pourrait être l’essence du pays, et en parlant du Valais c’est lui-même qu’il recherche. A presque quarante ans, l’homme parcourt le monde pour mieux aimer sa terre.

Vingt ans plus tard, nous sommes en 1976, un Valais médusé découvre Les Maquereaux des cimes blanches, pamphlet implacable qui portera le Vieux pays à ébullition durant plusieurs mois. En une trentaine de petits textes, poèmes, dialogues et saynètes, Chappaz dénonce, et avec quel plume, la marchandisation de son canton, véritable sacrifice auquel il assiste.

Huit ans après mai 68, dans ce « Valais-Western des années 70 », le recueil est teinté à la fois d’un romantisme révolutionnaire gentiment hippie (Faites la révolution sac au dos, les pieds nus dans une gare, en mendiant avec une musique à bouche […]) et de sérieux idéaux écologistes. En période de haute conjoncture, alors qu’on ne sait pas encore que les trente glorieuses touchent à leur fin, le poète dénonce le bétonnage à tout va – véritable « sodomisation du pays » – la construction de routes (inutiles !), l’abattage de forêts. Partout on nivelle, on rase, on terrasse, et tant pis pour les marrais, les lacs, les édifices anciens ! Étonnante et paradoxale situation que celle de ce Valais si conservateur qui se lance à corps perdu dans la modernité, comme saisi d’une urgence à faire table rase d’un passé rural jugé archaïque, presque honteux. Si la posture de Chappaz est militante, elle s’exprime à travers la magnificence du verbe, l’inventivité du langage, le jeu autour des symboles. Avant d’être politique – qu’ils aillent tous au diable ! – Chappaz est artiste.

Ce court recueil aux accents libertaires n’épargne aucune autorité: Syndics ventrus, hommes d’église ayant trahis (les paroisses devenues stations), députés corrompus, promoteurs sans principes: chacun en prend pour son grade,  tous coupables d’une « haine des fous et des promeneurs », tous coupables de céder au culte du progrès frelaté, d’avoir bétonné la plaine et « tari les sources ». « Je préfère une anémone à un pont sur le Rhône », dira Chappaz, qui perçoit son rôle comme celui d’un grain de sable dans la belle mécanique unanime.

Ici des régiments de cars déversent les forçats du dimanche. Bonheur ? Violence ? Là les rongeurs commencent leur marches-suicides dans les villes-clapiers. Plus personne ne sait ce qu’est la richesse ou ce qu’est la misère. ils chercheront jusqu’à ce qu’ils trouvent une mer où se jeter.

Si Les Maquereaux des cimes blanches reste dans les mémoires, c’est aussi en raison de la polémique qui a suivi sa parution. « Je suis charitable comme le chirurgien qui tranche une jambe gangrenée ou qui extirpe un cancer. Le Valais a sa gangrène et son cancer, c’est Maurice Chappaz » écrira Le Nouvelliste en ce mois de mars 1976. Proche du parti unique au pouvoir, le journal se livrera à une série d’attaques d’une violence inouïe, difficilement imaginables aujourd’hui: « Incohérence, platitude, absence totale d’émotion, antipatriotisme, myopie intellectuelle, calomnie, tels sont les mots qui s’imposent à l’esprit à la lecture du minable pamphlet que Chappaz vient de lancer dans le public. » En pleine période de chasse aux sorcières – la guerre froide se terminera quinze ans plus tard – Chappaz fait face à un véritable procès en haute trahison. Toujours dans Le Nouvelliste, un lecteur écrira: « Aimer son pays, c’est aussi, avec dignité, comme une mère pour les défauts de son enfant, en voiler les déficiences. » C’est tout naturellement, pourrait-on dire, que Chappaz sera assimilé au péril communiste, vieille ficelle toujours efficace dès lors qu’il s’agit de ressouder le peuple autour des vraies valeurs: « Nous sommes très près des steppes de l’Oural et nous avons tous besoin de rester unis ». S’en prenant au passage à la Télévision suisse romande, « si complaisante pour le communisme et contre le NF », la politologue Suzanne Labin, connue pour son ultra-conservatisme (et pour son fameux livre Hippies, drogues et sexe) est appelé en renfort. En avril 76, elle écrira: « Presque seul, le Nouvelliste parle d’une voix nette et haute. il est presque le seul à ne pas se laisser intimider par le terrorisme intellectuel de la pseudo-gauche qui n’a de fonction historique que de paver la route au communisme. » La presse romande quant à elle, très majoritairement, prendra partie pour le poète, de quoi laisser dire au Nouvelliste que Chappaz et sa femme recevraient « des mots d’ordre de leurs amis vaudois ». L’hystérie est à son comble… « .

« L’affaire Chappaz » finira tout de même par s’éteindre d’elle-même. En 1986, le poète se verra finalement reconnu par l’Etat du Valais, qui lui décernera son prix de consécration.

Maurice Chappaz
Testament du Haut-Rhône, suivi de Les maquereaux des cimes blanches
Ed. Zoé poche, 2016
156 pp.

L’auteur: Maurice Chappaz est un poète et écrivain né à Lausanne le 21 décembre 1916 et mort à Martigny le 15 janvier 2009. Issu d’un milieu bourgeois, il passe son enfance entre Martigny et l’abbaye du Châble, dans le canton du Valais. Il obtient le plus prestigieux des prix helvétiques, le Grand Prix Schiller, ainsi que la bourse Goncourt de la poésie.