23/10/2019

Jocelyne Haller, quand la gauche s’encouble dans la démocratie

Le renoncement de Jocelyne Haller constitue un petit scandale politique, comme avait été scandaleux le renoncement, en 2007, de Marianne Huguenin au profit d’un Josef Zisyadis pourtant sanctionné dans les urnes.

Du côté de Genève, Jocelyne Haller a donc « décidé » — qu’on nous permette ces guillemets quelque peu taquins — de ne pas siéger au Conseil national. Si la femme Jocelyne Haller avait cédé sa place à un homme, l’imagination manque pour envisager ce qu’auraient été les réactions. On aurait mangé de la phallocratie et du patriarcat pendant des jours, les rédactions auraient été inondées de courriers, sans doute aurait-on vu, en une émouvante « vague rose », des femmes d’autres partis se “solidariser”, c’est le cas de le dire, contre pareille démonstration de machisme, l’affaire se terminant probablement par une plainte en sexisme — comment ça, ce n’est pas possible ? — devant la mal-nommée Cour européenne des droits de l’Homme.

Par contre, que l’assistante sociale Jocelyne Haller soit en toute camaraderie invitée à céder sa place à la Professeure-e d’université Stéfanie Prezioso Batou ne semble pas choquer plus que cela. Cela n’intéresse pas, navré. Là, pour le coup, c’est silence radio, au sens propre du terme. Allô les studios, nous avons perdu Lausanne.

On observe, au parlement, une forte surreprésentation des universitaires. Voici que les électeurs genevois choisissent d’élire une représentante du monde du travail, une femme du terrain, engagée syndicalement. Voilà que les électeurs genevois, conscients de l’absence des petites mains au parlement, de ceux qui se lèvent tôt (on n’évoquera pas les ouvriers, c’est un vilain-mot), se voient privés de leur choix par les magouilles de notables d’extrême-gauche, et on regarde le sol en sifflotant. On s’éloigne, le mégaphone en berne, sur la pointe des pieds. La lutte des classes, dont un petit épisode vient pourtant de se jouer au bout du Lac, devient soudainement très abstraite, très théorique... Marx ? Connait pas ! Jamais entendu parler ! Marx vous dites ? Celui des Marx brothers, le clown ?

C’est qu’on entre ici dans le social, dans le dur. Une assistante sociale qui passerait devant une Professeure-e d’université ? Une plouc qui n’aurait pas même lu son Bourdieu ? Chez les Bourgeois-révolutionnaires de solidaritéS, on veut bien faire de la politique, on accepte de donner de soi en allant tracter le matin à Plainpalais, mais on attend quand même qu’une certaine hiérarchie sociale naturelle soit respectée ; on va où, sinon ? Et pourquoi pas envoyer une caissière à Berne, pendant qu’on y est ? Une coiffeuse ! On nage en plein délire ! Les Sans-papiers et les sans-papières, oui, trois fois oui ; pour les sans-Master, on est un peu moins sûrs ! Qu’elle rouspète donc, la Jojo, et on l’enverra se montrer à l’UDC : il parait que chez les bas-du-front, on fait même élire des paysans ! C’est à s’en fissurer une côte !

Remisée donc l’assistante sociale, mais en toute fraternité, grandes accolades, bouquets de fleurs et tutti quanti : on la ménagera d’autant qu’elle pourrait resservir pour une prochaine élection locale.

Encore faudrait-il parler d’un autre scandale dans le scandale, la cerise sur le gâteau à la crème frelatée, le renoncement de Jean Burgermeister, premier des viennent-ensuite et victime collatérale du temps présent. Son seul tort, croit-on comprendre, est d’être porteur d’un chromosome Y (anomalie génétique de plus en plus difficile à assumer pour qui veut tâter de la politique à gauche, il est vrai, mais enfin personne ne l’a obligé…). Les Genevois ont voté pour lui ? C’est qu’ils se sont trompés ! Il a obtenu nettement plus de voix que la troisième ? Calculs d’épiciers ! Aurait-on ajouté son nom à d’autres listes ? Aurait-on — on frissonne d’effroi rien qu’à y penser — voté pour lui précisément parce qu’il est un homme ? Les votants ne comprennent rien ! Allez savoir ce qui se trame dans le cerveau malade d’un électeur ; ces gens sont capables de tout ! Quoiqu’il en soit, les résultats annoncés, il a fallu repasser derrière pour réparer les dégâts… Et parce qu’on ne ménage pas sa peine, cette fois-ci, il a même fallu s’y reprendre à deux fois ! Si c’est pas une gauche combative, ça, je veux bien manger ma chapka !

Quant au monde du travail, le dindon éternel de ces farces qui font beaucoup rire à gauche, il regarde ce cirque de très loin, lui qui, par un instinct politique assez sûr, ne vote plus pour ces coquins depuis des lustres.

(opinion parue dans Le Temps du 30 oct 2019)

19/10/2019

Places de parkings libres en temps réel

On ne naît pas informaticien, on le devient, et on le reste.

Un petit projet de développement réalisé récemment. park-oh.ch indique en temps réel le nombre de places de parking disponibles dans la plupart des villes de Suisse romande. C'est encore en test, faites-moi signe en cas de bugs !

https://park-oh.ch

30/10/2013

Ils sont tous morts, de Antoine Jaquier

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Tout le monde n’apprécie certainement pas ce type de littérature, mais celles et ceux qui aiment accrocheront sérieusement : avec son premier roman, le nyonnais envoie du lourd.

Fin des années 80. Jack a dix-sept ans, il traine son adolescence déboussolée et languissante dans quelque village de la campagne romande, entre bar pouraves, apparts lugubres, gros joints (des trois feuilles !) et litres de bière sur fond d’AC/DC. Il fréquente des toxicos, à peine plus âgés que lui. Tous ne rêvent que de s’arracher : ailleurs, à l’autre bout du monde — ou en ville, à Lausanne, ce serait déjà ça… A la faveur de circonstances que le lecteur découvrira, ils finissent par s’envoler vers la Thaïlande, le soleil et les plages. Évidemment, et Jaquier nous l’indique dès le titre, les choses se passent mal.

Ils sont tous morts évoque avec une force narrative extraordinaire à quoi peut ressembler une descente aux enfers. La première partie, déjà passablement glauque, conserve encore quelques fragments d’innocence : c’est un peu de notre adolescence qu’on retrouve dans la vie de Jack, avec ses excès, ses doutes, ses rêves, sa naïveté. Pour peu, on s’identifierait encore à lui, on ressentirait pour cet ado quelque chose comme de la tendresse paternaliste.

L’auteur restitue brillamment ce que peut-être une jeunesse quasi autarcique dans ces villages helvétiques ou rien ne se passe jamais, ou rien ne semble prévu pour encadrer les gamins, ou seule la télévision semble offrir une fenêtre sur le monde. On imagine l’ennui, la misère ordinaire de ces campagnes proprettes... La seconde partie est plus crue : Jack découvre l’héroïne, tout retour en arrière est exclu et le lecteur, qui connaît la fin de l’histoire, n’a plus qu’à se laisser entrainer dans la spirale de la dépendance — avec un plaisir un peu coupable relevant à la fois du voyeurisme et de la perversion. L’intrigue, somme toute simple, n’est pas le plus intéressant ici : on retient surtout l’intérêt quasi ethnographique à pénétrer le quotidien de ce cercle de toxicomanes. Le regard porté par l’auteur est d’une acuité remarquable, si juste que la question de la dimension autobiographique du récit titille forcément le lecteur. Au fond, la proportion de vécu n’a aucune importance : c’est extrêmement bien écrit, on accroche tout de suite et on ne lâche plus jusqu’à la dernière page. Point.

— Tu me donnes une boulette, de quoi faire deux trois joints ? Je vais dormir chez Chloé. Tu sais qu’elle aime fumer juste avant de baiser.
Comme un con, je lui donne. Il achète quelques bières, me balance un clin d’œil et s’en va, sûr de lui.
Je suis seul au bistrot, pas de quoi boire un coup et dehors c’est la nuit. Personne m’attend nulle part, j’ai même volé ma mère. Je ne sais pas où aller. Cette satanée campagne, peut-être bien qu’à la ville, ce serait différent. J’ai 17 ans demain, même que c’est dans quatre heures. Tout l’univers s’en fout.
Je ne suis pas un hippie, je ne suis pas un vrai punk, je ne suis pas dans le rang. Je suis un moins que rien et je vous tuerai tous.

Le style de l’auteur — extrêmement oral — est d’une grande efficacité : phrases courtes, point de vue subjectif, vocabulaire adapté à l’âge du narrateur, peu de figures de style, et surtout une pointe d’humour noir — oui, on rit parfois en lisant ce livre, d’un rire grotesque et un peu gêné... Jaquier va à l’essentiel, il ne s’embarrasse pas de fioritures qui n’auraient pour effet que d’affaiblir le propos. Il réussit le tour de force de fournir près de trois cent pages sans presque aucune lenteur ni cassure dans le rythme — ça bouge et ça secoue fort, sans tomber dans les facilités d’un trash attendu et racoleur ; pour un premier essai, voilà qui est plutôt concluant. Au niveau des références, on pense à une sorte de Trainspotting vaudois. On pense aussi à l’extraordinaire « moins que zéro » d’Ellis, qui avait provoqué chez votre serviteur le même type de malaise jouissif.

On retient de cette lecture pesante l'impression de gâchis bien sûr, une grande tristesse, et le fait que tout exil est impossible, qu’on emmène toujours ses démons avec soi, ou même sur soi dans le cas de Jack. Roman de la désillusion et de la mise en esclavage, d’une noirceur totale, Ils sont tous morts est une perle de maîtrise : c’est tout à fait à propos (et ce n’est pas toujours le cas) que la presse a parlé de ce livre comme d’un des phénomènes de la rentrée littéraire romande.

Antoine Jaquier
Ils sont tous morts
L’âge d’Homme, 2013
277 pages

L’auteur :
Antoine Jaquier est né en 1977 à Nyon. Il a effectué ses écoles à la Vallée de Joux et habite Lausanne depuis une vingtaine d’années.
Dessinateur en horlogerie de première formation, il a ensuite effectué ses études dans une Haute Ecole Spécialisée de Lausanne. Assistant social et Animateur socioculturel diplômé, Antoine Jaquier a également obtenu un diplôme de Spécialiste en Management Culturel.
Il travaille actuellement en tant qu’animateur socioculturel auprès d’adolescents et met l’accent sur des projets artistiques et culturels.