09/01/2016

A plat, de Jean Chauma

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Dans A plat, Jean Chauma nous fait vivre la journée de Jean d'en bas, voyou au physique de déménageur et tête (trop) pensante d'une petite bande de trois malfrats. Du café du matin jusqu'à la tombée du soir, on suit l'homme dans ses (non) actions et ses déplacements, occasion pour l'auteur de décrire cet environnement à la fois animé et miséreux d'une banlieue sans perspectives, avec ses lieux de sociabilité, ses avenues, la répartition spatiale de ses quartiers et de ses commerces.

Ce court roman se présente comme un crescendo bien construit: les premières scènes posent le décor et le personnage principal, le rythme est plutôt lent, il y a une attente, l'impression que quelque chose doit se passer, on se demande où veut en venir l'auteur et puis l'intrigue monte en intensité, jusqu'au point d'orgue qui conclut le livre. La dernière scène, plus intense, est ficelée à partir de phrases courtes, d'un ton vif, de jeux de regard entre protagonistes conférant une atmosphère d'urgence. A travers les quelques cent pages du récit, la gestion de la lenteur et de la vitesse est maîtrisée, sans chichis, sans jamais aucune prétention. Du travail de professionnel.

Il ressort de la lecture d'A plat comme une impression de fatalité un brin absurde, comme si les événements s'enchaînaient en une logique implacable mais sans réelle gravité, sans que les protagonistes, à commencer par Jean, n'aient de prise sur le cours des choses. Ainsi l'un des derniers chapitres commence-t-il de cette manière: "Et voilà. Tout est dit. Tout est raconté [...] Le reste de l'histoire est du fait divers, et n'est-ce pas là le lot de beaucoup [...] ?" Jean Chauma lui-même ne semble-t-il pas peindre une certaine futilité,  une absence de sérieux du quotidien lorsqu'il écrit:

Prenons encore un peu de distance, de hauteur, nous voyons nos trois lascars traverser une nouvelle fois la petite place et monter dans une voiture, se perdre vite dans la circulation, rien de bien particulier pour les différencier des autres gens.  Encore un peu de hauteur, le quartier, la cité avec ses hautes tours, la place en demi-cercle, la rue qui monte vers le quartier du haut, ça bouge dans tous les sens, apparemment sans cohérence, fourmilière, termitière. Vu de cette hauteur, déjà, les hommes paraissent bien prétentieux de se croire le centre du monde, le nombril de l'univers, inventeurs de Dieu et de l'Histoire.

La biographie de l'auteur, naturellement, ajoute de l'intérêt au texte, lequel oscille selon la quatrième de couverture "entre fiction, expérience et connaissance"; pas étonnant que ça sonne sacrément juste. Les mots notamment sont savoureux, argot souvent teinté d'humour, expressions fleuries. Il y a beaucoup de cinéma dans ce roman, des références populaires, des images de polars français classiques, on se verrait bien dans un film des années quatre-vingt, une pellicule un peu jaunie, des vieilles bagnoles dans le genre de celle présentée sur la couverture, des gros calibres, des types plus ou moins louches attablés devant des pastis, clopes vissées au coin du bec, braqueurs à cœur, pas vraiment méchants... On plonge avec plaisir dans ce qui avant tout un roman d'ambiance, où les dialogues, les descriptions, les odeurs et les sons prennent le pas sur l'intrigue qui ne semble ici que prétexte à la mise en scène de caractères, de Jeannot en particulier.

Au fond, l'écoulement presque mécanique de la vie de Jean n'est troublée que par ses doutes, et c'est précisément dans ce nœud que se joue le roman. Dès les premiers lignes, on saisit que l'homme attablé dans la cuisine de son HLM, les couilles à l'air sous sa robe de chambre, est peut-être un peu plus tourmenté qu'il ne devrait. Car Jean est d'abord un homme qui doute, un homme "qui se dit qu'il devrait se dire quelque chose". Non pas qu'il le fasse consciemment, non pas qu'il se perde dans de grands questionnements existentiels;  pas le genre du bonhomme... Jean d'en bas aurait plutôt tendance à vouloir chasser ces idées un peu confuses qui lui bourdonnent dans le ciboulot, après tout un mec ça en impose, ça se fait pomper à l'arrière-salle des troquets, ça profite de la vie, mais ça se creuse certainement pas le chou à longueur de journée. Enculer des mouches, c'est pas le genre de la maison; mais l'homme est humain, à son corps défendant. Et derrière sa face de brute, ses interrogations sur le libre arbitre résonnent en chacun de nous.

Jean Chauma a eu la finesse de faire d'A plat un roman brut et incisif. Sa structure en crescendo, la justesse du regard sociologique, l'aspect rugueux de l'écriture parfois un peu sale qui sent la sueur et le mauvais vin, la saveur des dialogues, tout cela combiné à cette pointe d'absurdité en font un excellent roman.

Jean Chauma
A plat
BSN Press, 2015
129pp. 

L'auteur: Jean Chauma, écrivain français né à Paris en 1953, est l'auteur de plusieurs ouvrages qui, sous des genres divers (le roman, la nouvelle, la poésie), donnent à voir et à faire comprendre ce qu'est le milieu du banditisme, notamment celui de la France des années 1960-70 (Wikipedia).

06/12/2013

Don Quichotte sur le retour, de Sabine Dormond

Les Editions sainte-crix « Mon village » publient le premier roman de Sabine Dormond. Comme d’autres écrivains avant elle (et non des moindres, on pense à Borges, ou à Thomas Mann), la Montreusienne s’inspire du personnage de Don Quichotte et reinterprète sa vie légendaire, choisissant de placer son héros dans le monde contemporain.

L'intrigue : c’est la rencontre d’une psychiatre et d’un valeureux chevalier parcourant le pays à la recherche de nobles causes à embrasser. Entre la soignante et le patient, malgré l'interdit médical, l’idylle ne sera pas long à se développer : deux enfants en naîtront. Mais la fougue de l’Hidalgo se révélant de plus en plus ingérable, la doctoresse Bolomey finit par craquer : Don Quichotte s’en retourne sur les chemins. Dulcinée Bolomey trouve le réconfort dans l’écriture, elle qui pourtant tenait les livres pour responsables des pulsions chevaleresques de son Alonso. Par un saut dans le temps assez brutal, le lecteur découvre enfin les deux personnages dans leur grande vieillesse.

Très joyeux, décalé, bien vaudois, le roman de Sabine Dormond foisonne de tournures originales et de jeux de mots, fidèle en cela au caractère comique du chef d’oeuvre original. Comme chez Cervantes, le héros est aussi ridicule qu’il est pétri de bonnes intentions : ayant troqué la monture équestre contre un vélomoteur poussif, et le couvre-chef contre une feuille de salade, il se révèle au final plutôt attachant.

Avant que la doctoresse n'ait pu ébaucher le moindre geste pour le retenir, le voilà qui se rue sur la fenêtre et se précipite dans le vide. Trois mètres plus bas, il se ramasse, s'époussette sommairement, et se lance à l'assaut d'un invisible ennemi en dégainant un minuscule sabre de son pantalon. Pantoise et désarçonnée, la psychiatre le suit des yeux jusqu'à ce qu'il s'arrête au pied d'une éolienne à qui il adresse une bordée d'insultes en brandissant son arme dérisoire vers les pâles démesurées. Puis il s'éloigne en continuant de maugréer à voix haute, se retournant de temps en temps pour adresser un bras d'honneur à l'immense hélice.

On a apprécié le ton de ce récit doucement anachronique (en même temps qu'il nous laisse apercevoir l'avenir, en 2040 précisément), et qui sait ne pas se prendre au sérieux. Le style est agréable, agréablement littéraire parfois.

Au final, un joli conte qui révèle aussi une double réflexion : sur l’écriture et son pouvoir, et sur le temps qui passe en s’accélérant.

Sabine Dormond
Don Quichotte sur le retour
Mon Village, 2013
159p. 

L’auteur : Sabine Dormond est écrivain, traductrice et président de l’Association vaudoise des écrivains. Elle est également guitariste amatrice, et vit à Montreux.

17/10/2013

Elle portait un manteau rouge, de Pierre Crevoisier

Nous poursuivons notre série sur la rentrée littéraire romande, avec d'autres ouvrages parus ces derniers mois. Aujourd'hui, "Elle portait un manteau rouge", de Pierre Crevoisier.

Des lettres aux teintes d'hémoglobines, la silhouette d'un manteau – ou peut-être seulement une tache de sang qui s'école dans une grille ? La belle et très sombre couverture du premier roman de Pierre Courvoisier donne le ton : c'est un polar... La lecture du premier chapitre – sans doute l'un des plus réussis – semble confirmer l'intuition : le lecteur est immédiatement placé dans le coeur d'une action précisément façonnée, le rythme est rapide, la tension est palpable... On est « plongé dedans » dès les premières lignes.

Polar, ai-je écrit ? Au fil du récit, les vingt-trois brefs chapitres du roman construisent plutôt la trame d'un drame psychologique à plusieurs facettes. Il y a Vincent d'abord, dont le frère Jacques a été tué dans un accident de voiture. Vincent qui revient dans la maison de celui qu'il a perdu, et cherche à comprendre le sens d'un tel événement. Il y a Agata, cette fillette détruite jour après jour – les scènes sont ici d'une grande dureté. Et puis il y a cette femme au manteau rouge, cette apparition mystérieuse.... Tout l'intérêt bien sûr réside dans la manière dont ces destins vont ou ne vont pas s'imbriquer : Pierre Crevoisier sait manier le suspense, il brouille avec talent les pistes, construisant une structure qui tient parfaitement en place.

On retrouve chez l'auteur une écriture faite de sensualité et d'érotisme (par exemple, la très belle description d'une étreinte amoureuse, toute d'une longue phrase, aux premières lignes du chapitre 11), d'un souci pour le paysage et l'environnement naturel dans lequel les protagonistes évoluent, et d'un travail sur la psychologie de personnages en détresse. Comme l'annonce la quatrième de couverture, le thème amoureux est traité sous l'angle d'une dépendance ; c'est ici la figure mythique de la femme-vampire qui est convoquée, amenée par petites touches subtiles, jusqu'au vide final.

Et je la vois. A nouveau. Je la sens plus que je ne la vois d'abord. C'est la couleur qui capte mon regard, l'étoffe vermillon passant et repassant entre d'autres silhouettes, comme les images syncopées des premiers cinématographes. Elle scintille dans la lumière. Puis elle disparait à ma vue, happée par la multitude. Je prends le ciel à témoin, me transforme en oiseau, le point rouge est là, à une centaine de mètres plus avant, derrière l'angle de la ruelle se dérobant à l'ouest.

Si le procédé consistant à imbriquer la narration avec la lecture d'un journal intime fonctionne bien, cette dernière a parfois tendance à casser un peu le rythme, amenant à quelques longueurs, notamment en milieu de récit.

Au final, un premier roman très réussi, sombre et intriguant, et qui constitue l'une des nombreuses bonnes surprises de cette rentrée littéraire romande.

Pierre Crevoisier
Elle portait un manteau rouge
Tarma, 2013, 174 p. 

L'auteur :
Pierre Crevoisier est journaliste à la RTS. Il a exercé de nombreuses autres activités : marin, enseignant, créateur d'entreprises. Jurassien d'origine, il vit désormais à Lausanne. "Elle portait un manteau rouge" est son premier roman.