10/06/2019

Et on a vu Vesoul, et on est reparti

Critique parue dans le No 7 de la revue littéraire La cinquième saison

Une fête foraine, un brouhaha pas possible, des ados comme des coqs juchés sur les autos-tamponneuses et une partie de chamboule-tout, ce jeu d’origine médiévale consistant à renverser le plus grand nombre de boîtes de conserves à l’aide d’une balle : voilà peut-être ce qu’évoque la lecture de Vesoul, le 7 janvier 2015 de Quentin Mouron. Un livre qu’on refermerait l’estomac lourd de churros, les oreilles encore sifflantes d’une Macarena ou d’un Rythm of the night débordant des manèges : content de sa soirée, bien qu’un peu écœuré.

Pris en stop près de Besançon, le héros, façon de parler, est en guerre contre l’administration suisse (la Protection civile, pour être précis) : il accompagnera celui qui deviendra son maître dans ses pérégrinations en Franche-Comté. Salon du livre, festival de porno hardcore puis le fameux Congrès d’entrepreneurs, but ultime et mythique, constitueront autant d’étapes prétextes à une mise en scène grinçante des grotesques de l’époque.

Histoire grinçante, ma foi oui. Le bandeau de couverture donne le ton, on y voit l’auteur tenir entre ses mains un ouvrage enflammé : Mouron, pompier pyromane ou merveilleux illusionniste ? Car ainsi fonctionne le plaisir magique, on sait que l’artiste ne se brûlera pas, que son assistante ne sera pas coupée en deux, que la photo est truquée… Les livres, faut-il s’en réjouir, n’embrasent plus que rarement les esprits.

Quentin Mouron est l’un des auteurs romands les plus en vue du moment : en une dizaines d’années, avec l’aide de son éditeur, l’homme s’est façonné un personnage à part au sein des lettres romandes, écrivain de talent et dandy médiatique[1], à la fois gendre idéal et agent provocateur du milieu. Jouant d’impertinence tant dans ses œuvres que sur quelques murs Facebook bien choisis, l’homme ne laisse pas indifférent ; or cette posture ne finit-elle pas par tourner à vide, condamnant Quentin Mouron à faire du Quentin Mouron ? Et si un grand écrivain n’était jamais là où on l’attend ?

Reste qu’à l’heure de débats littéraires fort policés, quand les enjeux les plus prégnants semblent concerner la fréquentation des salons littéraires ou la rémunération des auteurs — rarement la littérature per se, ses enjeux, ses luttes et ses chapellesses gueules et ses drames — l’irruption d’un Quentin Mouron est une excellente nouvelle pour tout le monde. Toute impertinence est bonne à prendre ! Toute audace crâneuse, tout déboulement de chien fou au milieu de quilles bien établies doit réjouir. Alors oui, dans Vesoul, Mouron voit juste, lorsqu’il raille une certaine littérature contemporaine chafouine et conformiste (un thème déjà travaillé dans La combustion humaine[2]) ou quand il se gausse de ces faux artistes, faussement provocateurs mais vraiment subventionnés. Les dernières lignes de l’ouvrage, évoquant les nigauds appels à l’amour et à la tolérance entendus après l’attentat de Charlie Hebdo, sont caustiques à souhait. L’homme est lucide encore lorsqu’il décrit une France fragmentée en une multitude de communautés ne se côtoyant plus guère. Mais — et c’est là une faiblesse majeure de l’ouvrage —  à canarder de tous côtés, à dégommer ses cibles au Panzerfaust, le tir perd en précision. Vesoul éclabousse de partout et tout y passe : féministes, véganes, gamers, écolos, gauchistes, poètes, propriétaires d’Audi, sympathisants nazis… Mouron fait péter les têtes et dégonfle de la baudruche par palettes entières, et le lecteur de se demander : pour quoi ? De ce joyeux carnage, que faire ? Le livre terminé, restent du foutre et des traces de sang séché, quelques rires nerveux aussi et l’impression, tout de même, d’une bonne grosse farce, d’une blague épaisse mais sans objet ni conséquences. C’est Vesoul en mode bourrin, Vesoul pour le fun, en somme, c’est-à-dire pour pas grand-chose. On sent le roman échafaudé comme un assemblage de scènes qui claquent, sketches trash qu’une intrigue bien mince tente de relier. Se payer les intégrismes du temps fait sans doute partie du job d’écrivain, mais la démarche relève plus du buzz pour pas cher que de l’audace aussi longtemps qu’on ne déconstruit pas les idéologies sous-jacentes, aussi longtemps que l’auteur n’entre pas, le menton haut, dans l’inconfortable arène du combat d’idées. C’est en cela, parce que dans ses dénonciations il s’en tient aux apparences, aux postures et aux manières, que le livre de Quentin Mouron reste inoffensif : imaginerait-on d’ailleurs un auteur dérangeant jouir d’une telle visibilité ?

L’écrivain Mouron, personne n’en doute, a la capacité de produire de la très belle littérature : qu’on se souvienne de ses deux romans initiaux, il y avait dans ces livres, dans le premier surtout, une attention à la langue remarquable, une sensibilité sociale, un souci du détail, un goût de l’aventure et du lointain qui l’ont immédiatement fait remarquer. On devinait alors, on était en 2011, que le gamin de Lausanne allait sans la moindre vergogne ramasser la mise, qu’il s’apprêtait à faire tomber quelques châteaux de sable et ringardiser pas mal de monde, on pressentait que s’ouvrait devant lui un boulevard ; huit ans plus tard, Mouron jouit certes d’un joli succès mais peine à retrouver la hauteur de ses débuts. Pardon ! Vesoul, roman marqué par une dommageable paresse d’écriture (un empressement, peut-être, que son éditeur aurait eu intérêt à contenir), n’est pas son meilleur livre, lequel reste d’ailleurs à écrire ; on s’inquiète à vrai dire assez peu pour lui ! Ce ne sont ni les idées, ni l’indispensable morgue, ni le talent qui devraient lui faire défaut.

Julien Sansonnens

Quentin Mouron, Vesoul, le 7 janvier 2015, Olivier Morattel Éditeur, 2019

[1] 24 Heures, 5 janvier 2019

[2] Quentin Mouron, La combustion humaine, Olivier Morattel Éditeur, 2013

21/08/2018

Parution de L'enfant aux étoiles

C'est avec un mélange de joie et d'une pointe d'appréhension que je vous annonce la sortie aux Editions de l'Aire de L'enfant aux étoiles, mon troisième roman. 

Pour ce livre, j’ai choisi de m’emparer de l’affaire du Temple solaire, ou pour être plus exact, le Temple solaire s’est emparé de moi, alors que je cherchais des idées pour l’écriture d’un polar devant se dérouler en Valais.

En 1994, 48 personnes perdirent la vie en Suisse, dont plusieurs enfants. Parmi eux, Emmanuelle, l'enfant aux étoiles. 

Emmanuelle Di Mambro était la fille de Joseph Di Mambro, Grand maître de l’Ordre du Temple solaire. Considérée comme le Christ du nouvel âge, vénérée par les adeptes, elle vivra recluse, protégée d’un monde extérieur perçu comme dégénéré et hostile. Ce livre raconte son histoire, ou ce qu'elle a pu être. 

Entre essai et roman, L’enfant aux étoiles évoque également les derniers jours de l'Ordre du temple solaire, et ébauche une réflexion sur l’ambivalence du bien et du mal.

J'aurai le plaisir de dédicacer l'ouvrage lors de différents rendez-vous en Suisse romande, notamment La fête du livre de Saint-Pierre-de-Clages, Le livre sur les quais ou le Festival du livre suisse de Sion. Ces quelques dates, et d'autres, sont annoncées sur mon blog. 

L'ouvrage peut être commandé auprès des Editions de l'Aire, dans votre librairie préférée, chez Payot ou encore à la FNAC

Je m'en remets désormais à votre jugement, et espère pouvoir recueillir votre avis, quel qu'il soit !

09/08/2018

Eaux troubles, de Philippe Lafitte

(Cette critique est parue initialement dans le 4ème numéro de La cinquième saison, revue littéraire)

Hitchcock sous le plongeoir

 

Bien que paraissant dans la collection « uppercut », il n’est guère question de boxe (mais de quelques directs tout de même) dans Eaux troubles, de l’écrivain français Philippe Lafitte. L’histoire se déroule dans l’atmosphère tiède et chlorée d’une piscine municipale : handicapée à la suite d’un accident de plongeon, Mélanie y travaille en soirée, accueillant les quelques retraités qui viennent y barboter « comme des bouchons de liège ». La jeune femme a toujours fréquenté les bassins, elle apprécie le dépassement de soi et cette sensation de légèreté ressentie tandis qu’elle file entre les lignes de démarcation. C’est dans les très hitchcockiennes douches communes qu’un soir, croyant la piscine déserte, elle fera une mauvaise rencontre.

Particulièrement ramassé, à l’instar des autres ouvrages de la collection, Eaux troubles tient moins du roman que de la longue nouvelle, et se doit donc d’en respecter les règles et les codes : la couverture sombre, le titre énigmatique, voire inquiétant, et plus encore la dénomination d’« uppercut » fonctionnent comme des repères pour le lecteur, lequel s’attend à découvrir un texte incisif et claquant. Si le dernier tiers tient ses promesses, on peut constater un démarrage un peu poussif de l’intrigue, lenteur particulièrement malencontreuse s’agissant d’un ouvrage dont la taille s’accommode mal d’un manque de densité. Si on comprend que l’auteur a mis en place avec soin les éléments de décor permettant le huis clos, on regrette que l’attention portée aux lieux se fasse au détriment des protagonistes. Ainsi de Mélanie, personnage par ailleurs assez caricatural, on ne sait presque rien, sinon qu’à une blessure physique se sont adjoints des handicaps d’ordre psychologique : enfant unique (seraient-ils donc condamnés au malheur ?) élevée au sein d’un couple en déliquescence, elle rencontrera un homme qui, après quelque temps de bonheur, se révélera alcoolique et finira par la battre. Cerise sur le gâteau, son fils devenu adolescent, s’éloignera d’elle… N’en jetez plus ! Évoqué au détour d’une phrase, cet enfant fantomatique disparaît bien vite : quel dommage que l’auteur n’exploite pas — question de place, aimerait-on croire — la piste pourtant prometteuse de la relation entre le fils et son père, le premier affirmant vouloir faire la peau au second.

Le livre est échafaudé autour d’un effet de contraste « intérieur-extérieur » qui fonctionne bien, la piscine étant conçue comme un sanctuaire étanche protégeant du dehors, à l’image du ventre d’une femme enceinte (l’eau dite amniotique des bassins). Malheureusement, les ficelles sont parfois bien visibles, comme dans cette insistance dont fait preuve l’auteur à décrire la porte d’entrée ou la pluie tombant sur le dôme. On regrette également quelques maladresses relevant ici du cliché (« comme un pantin désarticulé », « elle se sentait chuter dans un puits sans fond »), là du tic d’écriture (l’adjectif « fluorescent »), lourdises rendues particulièrement prégnantes par le format tassé du récit.

En fin de compte, on retiendra de ces Eaux troubles quelques jolies trouvailles et un style agréable, même si l’ensemble aurait mérité dix ou vingt pages supplémentaires. On se trouve peut-être ici aux limites de la contrainte formelle, le désir de thriller nécessitant un certain espace pour naître et se développer, au risque que l’ensemble apparaisse un brin court en bouche.

Philippe Lafitte, Eaux troubles, BSN press, 2017